Mettre en place un Zakat Management System partagé à l’échelle nationale, appuyé par une base de données cloud commune, afin d’améliorer la coordination entre les organisations de zakât. C’est l’une des principales recommandations de l’étude du Dr Yasser Chuttur intitulé « EXPLORING THE ROLE OF TECHNOLOGIES IN ZAKAT ORGANIZATIONS: THE CASE OF MAURITIUS », publié en 2023 dans l’International Journal of Economics, Management and Accounting de The International Islamic University Malaysia.
Pour ce chargé de cours à l’Université de Maurice, c’est cette centralisation intelligente des données — donateurs, bénéficiaires, fonds collectés et déboursés, demandes d’aide, suivi et reporting — qui peut corriger les faiblesses actuelles : duplication du travail, manque d’informations, pertes de données, coordination insuffisante et suivi difficile des bénéficiaires. Son idée n’est pas de centraliser toute la zakât dans une seule structure, mais de centraliser l’information utile pour mieux coordonner, décider et distribuer.
À Maurice, les organisations de zakât ne manquent ni de bonne volonté ni d’engagement. Mais selon le chercheur Dr Yasser Chuttur, l’un des freins majeurs à une gestion plus efficace de la zakât reste la manière dont les informations sont collectées, conservées, partagées et utilisées. Dans son étude sur 30 organisations qui collectent la zakât, il met en lumière un système souvent fragmenté — entre papier, fichiers informatiques et outils isolés — et propose un virage clair : construire un véritable système de gestion fondé sur des données mieux organisées, mieux partagées et mieux exploitées.
Quand on parle de zakât, le débat public tourne souvent autour de trois questions : qui donne, combien est collecté, et qui reçoit. Ce sont des questions importantes. Mais l’étude du Dr Yasser Chuttur pousse la réflexion plus loin : la qualité de la gestion dépend aussi de la qualité des données.
Autrement dit, une organisation peut être sérieuse, active, présente sur le terrain… et malgré tout perdre en efficacité si :
- les dossiers sont incomplets,
- les informations sont dispersées,
- les historiques sont difficiles à retrouver,
- les structures ne partagent pas suffisamment les données utiles.
C’est là que la centralisation des données devient un sujet central — non pas comme obsession technocratique, mais comme condition de justice, de rapidité et de suivi.
Beaucoup d’outils, mais peu de système
L’étude menée en 2021 par le Dr Yasser Chuttur sur les organisations de zakât à Maurice montre une réalité nuancée : les structures ne sont pas « hors du numérique ». Beaucoup disposent déjà d’ordinateurs, de connexion internet, d’e-mails, de Facebook et de WhatsApp. Mais l’auteur souligne un point décisif : ces technologies sont souvent utilisées de manière séparée, sans former un système intégré de gestion de la zakât. Il parle clairement d’un usage d’outils « en silos », insuffisant pour assurer une administration efficace des fonds, des demandes et du suivi.
C’est cette fragmentation qui affaiblit l’ensemble.
Des données encore gérées en mode hybride
L’un des passages les plus parlants de cette étude concerne la gestion des registres. L’auteur montre que, pour les donateurs, les bénéficiaires et les fonds déboursés, de nombreuses organisations fonctionnent encore avec un modèle « papier + informatique ».
Cette double gestion peut sembler prudente, mais elle pose plusieurs problèmes pratiques :
- recopies multiples,
- perte de temps,
- risques d’erreurs,
- versions qui ne correspondent pas toujours,
- difficulté à consolider une vision globale.
Dans une petite structure, cela peut déjà ralentir le traitement. Dans un système décentralisé avec plusieurs organisations, cela peut devenir un problème de coordination beaucoup plus large.
La centralisation : un enjeu stratégique
Dans son analyse, le Dr Yasser Chuttur ne présente pas la centralisation des données comme un luxe technologique. Il la relie directement aux difficultés signalées par les organisations elles-mêmes : duplication du travail, manque de documentation sur les bénéficiaires, manque d’informations sur les demandeurs, pertes de données, difficulté de suivi après l’aide.
Autrement dit, quand les données circulent mal ou restent dispersées :
- les équipes revérifient les mêmes choses,
- les décisions prennent plus de temps,
- les risques de chevauchement augmentent,
- le suivi des cas devient fragile.
L’auteur va plus loin : dans un environnement décentralisé, l’absence de bon partage d’information peut nuire à la prise de décision, à l’optimisation des ressources et à l’équité de la distribution.
Une base de données partagée
La proposition du Dr Yasser Chuttur est claire : les organisations qui collectent, gèrent et distribue la zakât ont besoin d’un « Zakat Management System » — un système de gestion capable de relier les fonctions essentielles :
- collecte,
- demandes d’assistance,
- enregistrement des données (donateurs, bénéficiaires, fonds),
- reporting,
- analyse,
- partage d’information pour la coordination.
Dans ce cadre, l’auteur recommande explicitement une base de données cloud partagée (shared cloud database), afin de permettre :
- la circulation rapide des informations,
- la coordination des activités,
- le partage des ressources,
- et un meilleur alignement entre siège, branches ou organisations partenaires.
C’est un point fondamental : la centralisation des données n’est pas présentée comme une centralisation autoritaire de toute la zakât, mais comme une infrastructure de coordination.
Pas forcément centraliser tout le pouvoir
C’est toute la nuance de l’étude — et elle est essentielle pour le débat mauricien.
L’auteur reconnaît les avantages du modèle décentralisé : proximité, couverture géographique, connaissance du terrain, accès à plus de donateurs et de bénéficiaires.
Mais il montre aussi que cette décentralisation devient moins performante si les données restent cloisonnées. D’où l’idée d’un système où l’on peut :
- préserver la proximité des structures locales,
- tout en améliorant la circulation de l’information.
En d’autres mots : on peut décentraliser l’action et centraliser (ou au moins mutualiser) les données utiles. C’est probablement l’un des apports les plus modernes de l’auteur.
La base de données comme moteur
Le Dr Yasser Chuttur ne parle pas seulement de base de données. Il inscrit cette proposition dans une architecture plus large :
- internet banking,
- application mobile,
- site web (guichet unique),
- outils analytiques et reporting,
- base de données partagée.
Dans cette logique, le site web peut servir de portail (don, demande d’aide, informations, transparence), mais son efficacité dépend de ce qu’il y a derrière : une base de données structurée, mise à jour, exploitable et reliée à des outils de suivi. Sans cela, le site reste une vitrine. Avec cela, il devient un outil de gestion.
Changer la qualité de l’aide
Le grand intérêt de la proposition de l’auteur, c’est qu’elle relie directement la donnée à l’impact social.
Une base de données bien structurée permettrait notamment de :
mieux documenter les dossiers,
- retrouver l’historique d’un bénéficiaire,
- suivre les aides accordées,
- réduire les doublons,
- produire des rapports plus fiables,
- et observer l’évolution des situations dans le temps.
C’est là que la zakât peut passer d’une logique de simple distribution à une logique de pilotage de l’impact.
La technologie seule ne suffit pas
L’étude reste équilibré jusqu’au bout. Le Dr Yasser Chuttur conclut que les organisations de zakât à Maurice manquent de capacités technologiques adaptées, mais il ajoute immédiatement que la réponse ne peut pas être uniquement technique. Les dimensions organisationnelles et managériales doivent aussi être améliorées.
Autrement dit, centraliser les données sans règles claires, sans gouvernance, sans processus et sans formation minimale, ne réglera pas durablement les problèmes.
La centralisation des données n’est donc pas une fin en soi. C’est un outil de méthode au service d’une solidarité plus juste et plus efficace.
Travail d’équipe
Le Dr Yasser Chuttur souligne que cette étude n’aurait pas pu être réalisée sans le soutien de la Human Welfare League, qui a contribué à son financement. Il tient également à remercier Mme Adiilah Kramutally et le Dr A. Mohabuth pour leur accompagnement dans la réalisation de ce travail.
Quelles données centraliser en priorité ?
Quand on parle de centralisation des données, beaucoup imaginent tout de suite un système lourd, compliqué, réservé aux experts. En réalité, la question peut être posée de manière très simple : quelles informations faut-il mieux organiser pour que la zakât fonctionne mieux ?
Le research paper du Dr Yasser Chuttur donne déjà une base très claire. Lorsqu’il recommande un « Zakat Management System », il explique que ce système doit permettre de gérer les informations sur :
- les donateurs,
- les bénéficiaires,
- les fonds collectés et déboursés,
- les demandes d’aide,
- les rapports et analyses.
Autrement dit, la centralisation des données ne consiste pas à tout stocker sans logique. Elle consiste à centraliser les informations utiles à la décision, à la distribution et au suivi.
1) Les données sur les donateurs
L’étude du Dr Yasser Chuttur montre que les organisations de zakât ont besoin de technologies qui facilitent la collecte. Cela suppose une meilleure gestion des données liées aux donateurs.
Concrètement, cela peut inclure :
- identité / contact du donateur,
- mode de contribution (en personne, en ligne, etc.),
- historique des dons,
- fréquence des contributions,
- confirmations de paiement.
Pourquoi c’est important ? Parce qu’une base de données donateurs bien tenue peut aider à :
- éviter les pertes d’information,
- faciliter les relances (sans harceler),
- proposer des canaux plus adaptés (internet banking, mobile),
- mieux organiser les périodes de forte collecte.
L’étude souligne d’ailleurs que certaines difficultés viennent du manque de donateurs, de la difficulté de déplacement de certains donateurs et des canaux de distribution inadéquats. Une meilleure organisation des données peut aider à répondre, au moins en partie, à ces blocages.
2) Les données sur les bénéficiaires
S’il y a une priorité absolue, c’est probablement celle-ci. L’étude insiste sur les difficultés liées à la documentation des bénéficiaires, au manque d’informations, à la perte de données et au suivi après l’aide. C’est précisément là que la centralisation des données peut transformer la qualité de la gestion.
Une base de données des bénéficiaires, même simple au départ, peut inclure :
- identité et coordonnées,
- composition du foyer,
- type de besoin (urgence, santé, logement, alimentation, etc.),
- documents fournis,
- situation socio-économique (selon les critères de l’organisation),
- historique des demandes,
- aides déjà reçues.
Pourquoi c’est essentiel ? Parce que sans ces éléments bien organisés, il devient plus difficile de :
- évaluer un dossier rapidement,
- éviter les redemandes répétées,
- prioriser les urgences,
- suivre l’évolution d’une situation.
L’étude souligne justement que l’absence de système intégré rend le suivi et l’évaluation plus compliqués.
3) Les données sur les aides accordées
Le research paper montre que les fonds déboursés sont eux aussi souvent gérés dans un système hybride (papier + informatique).
Or, pour bien piloter la zakât, il faut pouvoir savoir clairement :
- combien a été donné,
- à qui,
- quand,
- pour quel besoin,
- par quelle structure,
- sous quelle forme (cash, aide matérielle, paiement direct, etc., selon les pratiques).
La centralisation de ces données permettrait :
- une meilleure traçabilité,
- une vue plus claire des engagements,
- une réduction du risque de doublons,
- et une meilleure répartition des ressources.
Dans le research paper, la question des doublons et de la coordination apparaît comme un point central, notamment dans un système décentralisé.
4) Les données sur les demandes d’aide
L’auteur insiste sur la nécessité de technologies capables de faciliter les applications for assistance (demandes d’aide).
Cela signifie qu’il faut structurer les données dès l’entrée du dossier :
- date de la demande,
- type de demande,
- urgence perçue,
- documents reçus / manquants,
- agent ou équipe en charge,
- statut du dossier.
Cette centralisation est très utile pour une raison simple : elle permet de suivre le parcours du dossier. Sans cela, les équipes risquent de perdre du temps à :
- rechercher des informations,
- redemander des documents,
- refaire des vérifications déjà faites.
Et pour le demandeur, cela peut se traduire par des retards, de l’incertitude et un sentiment de parcours compliqué.
5) Les données de suivi : la clé pour mesurer l’impact réel
C’est ici que la centralisation des données devient vraiment stratégique. Le research paper attire l’attention sur la difficulté de suivre la situation des bénéficiaires après l’aide, et souligne que l’absence de données structurées limite l’évaluation de l’impact réel de la zakât.
Une bonne base de données ne devrait donc pas s’arrêter au moment du décaissement. Elle devrait permettre, au moins dans certains cas, de suivre :
- si l’aide a bien répondu au besoin,
- si la situation a évolué,
- si un soutien complémentaire est nécessaire,
- si le cas peut être clôturé.
L’étude recommande aussi des outils analytiques et de reporting pour soutenir cette logique de suivi et de pilotage. C’est ce passage qui permet de faire évoluer la zakât : de la distribution vers la gestion de l’impact.
6) Les données de coordination entre structures
L’un des apports les plus intéressants de l’auteur est de lier la centralisation des données à la coordination entre structures, notamment dans un système décentralisé. Il évoque même l’idée d’un système en ligne reliant plusieurs organisations, permettant un meilleur partage d’information et des services spécialisés pour réduire la duplication de l’aide.
Mais ici, il faut être clair : toutes les données ne doivent pas être ouvertes à tout le monde. C’est pourquoi la bonne approche n’est pas « tout partager », mais plutôt :
- identifier quelles données sont nécessaires à la coordination,
- définir qui peut y accéder,
- encadrer l’usage par des règles claires.
Ce point ouvre directement la question de la gouvernance et de la confidentialité — essentielle pour protéger la dignité des bénéficiaires.
Commencer petit, mais structurer juste
L’un des risques, dans ce type de réforme, est de vouloir tout faire d’un coup. Or, pour être réaliste, une organisation peut commencer par centraliser correctement un noyau minimum :
- données donateurs
- données bénéficiaires
- historique des aides
- statut des demandes
- suivi de base
Puis ajouter progressivement :
- tableaux de bord,
- reporting,
- portail web,
- outils de coordination.
Cette logique correspond bien à l’esprit du paper : une modernisation utile, orientée vers les besoins réels de gestion, et non une digitalisation de façade.
Ce que dit l’auteur, au fond
À travers ses recommandations, Dr Yasser Chuttur envoie un message simple mais fort : « Pour améliorer la zakât, il ne suffit pas de collecter davantage. Il faut aussi mieux organiser l’information qui permet de décider, distribuer et suivre. »
Et dans un système décentralisé comme celui de Maurice, cela passe forcément par une forme de centralisation intelligente des données — au service de la coordination, de l’équité et de l’efficacité.
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