Maulana Shamim Khodadin, imam de la Jummah Masjeed de Rose-Belle, durcit le ton contre les « Iftar Parties », qu’il distingue des iftars familiaux ou organisés en mosquée. Pour lui, la dérive commence lorsque la rupture du jeûne devient un événement de prestige, « mis en scène » et contaminé par la politique, au détriment du recueillement et du sens du sacrifice.
Depuis une dizaine d’années, vous dénoncez les « Iftar Parties ». Avec le recul, avez-vous parfois le sentiment de prêcher dans le désert, ou voyez-vous malgré tout une prise de conscience ?
Je n’ai jamais eu le sentiment de mener un combat vain. Encourager le bien et empêcher le mal fait partie de ma vocation. Même si une seule personne change, c’est déjà une victoire.
Je ne peux pas dire qu’il n’y a aucun changement : il existe une prise de conscience, mais il y a aussi ceux qui restent dans leurs habitudes. Eux continueront, parce que, pour eux, la politique passe avant la religion. Quoi qu’il en soit, le combat reste le même et je continuerai à dénoncer ces pratiques, car c’est une nouvelle fitna dans la communauté, et cela cause beaucoup de tort.
Quand vous critiquez les « Iftar Parties », parlez-vous de tous les iftars collectifs, ou d’un type bien précis d’événements ? Où placez-vous la ligne rouge ?
Il faut faire la différence entre une « Iftar party » et un iftar organisé entre la famille, des collègues, des amis, des proches. Dans chaque mosquée, on organise l’iftar depuis toujours, cela fait partie des usages.
Ce que je dénonce, ce sont les cérémonies où l’on mélange la politique et l’iftar, qui est un moment spirituel. L’iftar est un moment de proximité avec le Créateur, un moment où les invocations sont exaucées, une heure propice au recueillement.
Au fond, qu’est-ce qui vous dérange le plus aujourd’hui : l’ostentation, le gaspillage, la perte du sens spirituel, ou un mélange de tout cela ?
C’est un mélange, mais la perte de spiritualité est centrale : au final, on réduit l’iftar à un « festival manzé bwar ». Ensuite vient l’ostentation. Ce qui me dérange encore davantage, c’est quand la politique prend le dessus : des iftars organisés, financés, mis en scène par des politiciens, musulmans comme non musulmans.
On finit par donner l’image que l’iftar n’est qu’un repas. Or, ce n’est pas cela le vrai sens. Pendant onze mois, Allah nous accorde la nourriture en abondance. Il nous demande un mois de sacrifice, pour nous faire ressentir la souffrance de nos frères et sœurs qui n’ont rien — en Palestine, en Syrie, en Irak, en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, en Afrique…
On ne peut pas « ressentir » cette souffrance seulement le jour, puis l’oublier au moment de l’iftar, en transformant cela en fête. Et quand des non-musulmans assistent à ce type d’iftar, quelle conclusion tirent-ils ?
Que le musulman n’a pas mangé pendant la journée, et qu’à l’heure de l’iftar, il « compense » simplement en mangeant pour toute la journée ?
La politique a pris le dessus : des iftars organisés, financés, mis en scène»
Peut-on organiser un grand iftar public sans trahir l’esprit de Ramadan ? Si oui, à quelles conditions ?
Organiser un grand iftar public, pour montrer quoi, exactement ? Et la Salât-ul-Maghrib, qui est obligatoire après l’iftar, comment la gérer ? Comment éviter que personne ne rate le Taraweeh ? Et tout le temps nécessaire à l’organisation, est-ce vraiment la meilleure manière d’utiliser son mois de Ramadan ? Nourrir ceux qui jeûnent, c’est très bien. Mais l’Islam enseigne aussi beaucoup d’autres actions, qui peuvent apporter davantage de récompense et permettre de vivre le mois de manière plus efficace. Personnellement, je ne suis pas favorable à un iftar public.
Selon vous, la classe politique contribue-t-elle à banaliser — voire à encourager — cette pratique par sa présence dans ces événements ?
Je l’ai dit et je le répète : les gouvernements précédents ont commencé cela, et aujourd’hui certains députés de ce gouvernement poursuivent cette mauvaise pratique. C’est malheureux que des politiciens aient fini par croire que l’iftar leur appartient : ils organisent, font organiser, financent, et se font inviter comme « invités d’honneur » pour en tirer un bénéfice politique.
Que répondez-vous à ceux qui disent : « Cela se fait partout dans le monde, y compris dans des pays musulmans, avec de grands iftars publics » ?
Depuis quand l’Islam dépend-il de ce que pratique tel ou tel pays ? L’Islam est une religion complète. Le Prophète (SAW) nous a déjà enseigné ce qu’est l’iftar et comment le faire.
Même si d’autres pays musulmans le font, si ce n’est pas conforme à l’enseignement du Prophète (SAW), ce n’est pas correct. Ce ne sont pas eux qu’il faut prendre en exemple.
Vous avez aussi commencé à dénoncer ce que certains appellent le « festival » autour de la prière de Taraweeh. Qu’est-ce qui vous inquiète ?
Oui. Après les « Iftar parties » et les « Eid parties », voilà maintenant une nouvelle fitna : la « Taraweeh party », c’est-à-dire un « festival » de nourriture et de boisson pendant et après le Taraweeh.
Servir du thé, du jus, des gâteaux après la prière, c’est bien. Mais la manière dont cela se fait ici n’est pas correcte. On ne peut pas manger et boire dans la rue comme cela, debout, sur le bord du chemin. L’Islam enseigne de s’asseoir, de manger et boire dans un endroit propre.
Et surtout, beaucoup s’occupent de cela au point de ne même pas accomplir le Taraweeh. Pendant que le Quran est récité à la mosquée, eux sont pris par « manzé bwar ». Certains abandonnent même la prière ou la récitation pour préparer ces collations. C’est une façon de faire incorrecte : c’est un manque de respect envers le mois de Ramadan.
Ce phénomène reste-t-il surtout urbain, ou constatez-vous qu’il gagne aussi les régions rurales ? Avez-vous observé une évolution ces dernières années ?
Cela a commencé dans les régions urbaines, et aujourd’hui cela s’est aggravé. Dans les régions rurales, c’est encore moins présent, mais petit à petit, cela y arrive aussi. C’est vraiment dommage.
Selon vous, s’agit-il d’un problème de comportement individuel, d’éducation religieuse, ou autre chose ?
L’éducation religieuse se fait. Mais il y a un groupe attaché à la politique, qui oublie son deen. Pour eux, la politique passe avant tout. Leur député, leur ministre, leur leader a plus de valeur que tout.
Même pendant Ramadan, ils n’arrivent pas à faire la différence entre un événement religieux et un événement politique. Ils cherchent par tous les moyens à faire de la politique, à obtenir quelque chose, ou à satisfaire l’ostentation.
Concrètement, que proposez-vous ? Qui doit agir — imams, comités de mosquée, parents, associations, autorités locales — et de quelle manière ?
Les imams font déjà leur travail. Mais parfois ils n’ont pas le soutien de la direction de la mosquée, parce qu’il y en a qui sont attachés à des politiciens de tous bords.
Les associations, souvent, ne sont pas bien placées pour dire non : elles finissent par promouvoir ces pratiques, parce qu’en invitant un politicien, elles obtiennent quelque chose en retour.
Au final, il faut une prise de conscience individuelle : chaque parent doit assumer ses responsabilités.
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