Faut-il continuer à écrire ? À quoi bon sert l’article que vous lisez ? Certains se donnent le temps de lire attentivement ce qui est écrit ici, font l’effort de comprendre, réfléchissent de manière critique, sont d’accord ou ne le sont pas. Parfois, ils agissent positivement. D’autres n’ont simplement pas le temps, le goût ou l’intérêt pour ce type d’effort de lecture. Il leur suffit de glaner les titres, comme le font beaucoup qui surfent sur internet.
Le temps d’attention pendant lequel un utilisateur s’arrête sur une publication sur les réseaux sociaux ou les messageries en ligne est entre 2 et 8 secondes. Mais en une journée, les gens passent en moyenne entre deux et trois heures à scroller ainsi leurs écrans, souvent de manière plutôt addictive. Les études montrent aujourd’hui que l’exposition superficielle à une grande quantité d’information, vraie ou fausse, qui défile sur internet modifie durablement nos opinions. Ces effets persistent même après la désactivation de l’algorithme d’orientation et agissent par une normalisation progressive des contenus. En d’autres mots, on nous manipule, sans que nous en soyons complètement conscients.
1. Mariage homosexuel
Le but d’écrire ici des papiers parfois assez longs, profonds et détaillés est justement de permettre aux lecteurs de saisir la complexité des enjeux. Et, s’il plaise à Dieu, ils pourront se faire une opinion par eux-mêmes, voire approfondir leurs réflexions dans un sens comme dans l’autre, indépendamment. Et s’engager pour le bien.
Prenons un premier cas, le « mariage homosexuel ». Depuis peu, il y a dans les médias locaux, mais aussi sur internet encore davantage, comme une campagne à préparer l’opinion publique à sa légalisation.
Ceux qui sont pour ont su instrumentaliser une prise de position de la Commission Nationale sur les Droits Humains, avec l’appui de certaines presses et autres groupes de pression locaux et étrangers. Mais c’est particulièrement à travers des messages clairs, concis et ciblés qu’ils ont pesé sur l’opinion publique. La simplification voulue est que le mariage est un droit pour tous. La Commission Nationale sur les Droits Humains n’a pas cru bon préciser son rôle, se référer au droit des enfants à une famille ou encore contextualiser toute la question dans le cadre mauricien où la réalité religieuse est incontournable. L’État Civil n’enregistre pas de tels mariages, ce que ladite Commission ne manque pas de souligner. Et comme par hasard, le conseiller légal de l’État, l’Attorney General, s’affiche dans la foulée, sur les réseaux sociaux bien sûr, fièrement avec les promoteurs du mariage homosexuel.
Pendant ce temps, ceux qui s’y opposent ne font que balancer des commentaires en ligne, l’émotivité sans doute compréhensible cédant la place des fois à des insultes et autres paroles déplacées et inacceptables. Il n’y a aucun discernement, aucun débat, aucune démarche à confronter avec des arguments solides la Commission en question ou l’Attorney General, sinon ceux qui veulent une telle légalisation. Certains religieux organisent des causeries, mais la plupart de ceux qui les écoutent, sinon tous, ont bien compris l’interdiction et l’ont bien accepté. Entretemps, le rapport de forces bouge sournoisement dans les médias et ainsi que dans l’opinion publique, particulièrement celle qui est virtuelle avec une manipulation de la culture occidentale dominante, vers une éventuelle légalisation. Faut-il rappeler qu’Obama avoue avoir passé d’un refus catégorique au « same sex mariage » en 2004 et 2008 lors de ses premières campagnes électorales à un « oui » en 2012, en étant été influencé par l’opinion de ses jeunes filles ?
2. Carburants
Autre exemple est la hausse récente du prix de l’essence automobile. Anticipée ou non par les autorités, les médias, les leaders d’opinion, les experts, le gros capital et les consommateurs, ou sinon complotée par la main invisible du diable, le fait est que l’annonce de cette augmentation a été parfaitement enrobée. Probablement pas de façon intentionnelle, volontaire et coordonnée, mais il y a eu une préparation de l’opinion publique à une hausse inévitable. Sans doute à partir d’une « une » affichée dans la presse ou sur une plateforme digitale.
Commanditée, nous ne le savons pas. Puis, automatiquement toute une réaction en chaine a suivi.
Ce qu’il faut retenir est que les gens ont été pris au piège en ayant comme reflexe soit d’injurier le gouvernement, encore, ou d’accepter l’augmentation avec frustration, comme une fatalité. Or, comme dans le passé, et même comme proposé un peu avant, l’intervention du Gouvernement était toujours possible. Cela aurait apporté un « feel good factor », sans mentionner l’impact socio-économique. Mieux, même avec une augmentation, nous aurions pu réagir positivement en multipliant les mesures à réduire notre consommation. Par exemple, avec le recours au transport public ou à la mobilité électrique et durable. Et personne ne s’est posé la question pourquoi y a-t-il eu un retard dans l’accord d’approvisionnement avec IndianOil ? Aurait-on pu avoir un meilleur deal, sinon y inclure l’importation du bio-éthanol indien comme ajout à l’essence pour réduire le prix, aussi protéger l’environnement ? Entretemps, la caravane est déjà passée.
3. Mamy
Autre exemple. N’avons-nous pas remarqué depuis quelques jours un battage médiatique pour clamer justice pour Mamy ? Radios privées, journal, publication en ligne, déclaration publique de spécialiste qui assure sa défense… certains se démènent pour dénoncer l’incarcération du milliardaire malgache, accusé de blanchiment d’argent, de détournement de fonds et d’entente délictueuse dans une affaire qui a une dimension politique, localement comme internationalement. On prépare notre psychologie collective à sa libération prochaine.
Jamais nous n’entendons actuellement la version des enquêteurs de la Commission contre le Crime Financier, de la poursuite, sinon des autres autorités compétentes dans tous ces reportages et autres couvertures de ce scandale.
L’opinion publique est-elle en train d’être manipulée ? D’où vient l’argent, le nerf crucial de cette guerre numérique à l’heure des outils de télécommunication les uns plus vicieux que les autres ? Combien coûte sa défense ? Faudra-t-il que Missier Moustass reviennent pour en savoir plus ? La présomption d’innocence demeure, mais les gens ne peuvent s’empêcher de se faire des idées, souvent en lisant quelques lignes ou entendant quelques phrases, sinon en visionnant une vidéo croustillante. Parfois, certains créent des polémiques à partir de rien, car n’avoir aucune histoire, un vide en matière de scandales dans la tête, est impossible pour beaucoup. Le silence est aussi si difficile. Donc, les gens se mettent à parler.
Hier c’était dans la rue, au marché ou au travail. Aujourd’hui, ils sont bombardés par des « posts » multimédias, en discutent, les circulent, et en inventent avec les outils de l’IA. En quelques secondes, ils se font une intime conviction sans appel, sans aucun besoin d’esprit ou d’analyse critique. Encore moins peut-on espérer un minimum d’empathie de la plupart, même si les émotions fortes, souvent de colère, sont légion. Dans ce cas, peut-on blâmer Mamy s’il utilise les mêmes armes du contrôle de l’opinion pour essayer de s’en sortir ? Nous ne devons pas entrer dans leur jeu, ce « manufactured consent » ou fabrication de consentement qui est aujourd’hui plus dangereux avec l’avènement de l’internet.
Voilà, sans doute, pourquoi nous devons continuer à écrire, aussi longtemps que Dieu le permette. Et nous implorons Sa guidance. Pour que d’autres ne nous manipulent pas. Pour que nous demeurons indépendants et fermes sur nos valeurs communes. Pas obligatoirement neutres, mais indépendants toujours. Et s’il n’y a pas de lecteurs, doit-on s’arrêter ? Non, si nous le faisons pour Dieu uniquement, car le nombre ne compte pas finalement. Un seul fidèle de notre hebdo qui ne coûte presque rien, faut-il le rappeler, Rs 15, peut faire une différence, si Dieu le veut !
Par PROF. KHALIL ELAHEE
Star Journal d'information en ligne