À quelques jours du Budget 2026/27, à quoi doit-on s’attendre ? Déjà l’exercice est annoncé comme bien difficile.
Depuis le dernier Budget, avec l’âge de la pension repoussée à 65 ans, ce qui nous frappe dans le pays est une perception croissante d’insatisfaction, de ras-le-bol et d’indignation de vis-à-vis du gouvernement, mais pas uniquement. Il y a beaucoup de nervosité dans l’air, les commentaires fusant sur les réseaux sociaux, les messageries en ligne et les radios ne faisant qu’amplifier l’impression d’une certaine psychose collective.
Il y a une tension palpable dans l’atmosphère, répercutée en temps réel au sein de la population à travers les nouvelles qui tombent dans les médias chaque jour. Les crimes crapuleux qui font la une de l’actualité ces jours-ci accroissent le sentiment d’un climat d’insécurité. Il y a aussi des internautes qui trouvent un plaisir infect à diffuser des « posts » cyniques alimentant le désespoir, la haine et la division. Beaucoup se complaisent à les lire et à les reprendre, car des mots comme « Kala Samourai » ou « Disan Colon » font vite du buzz.
Souvent, ils ne réalisent pas que la fièvre virulente, qui se propage dans l’espace virtuel des réseaux sociaux, peut envahir facilement le monde réel. Jusqu’à commencer à influencer négativement leur propre manière de penser, leurs paroles et leurs actes, dans leur intimité et leur entourage. Et les rendre incapable de concevoir un avenir meilleur, ensemble. C’est dans ce contexte d’agressivité, troublant et accablé même, que le discours du Budget doit se situer.
Discours
Il est évident que le Budget ne peut faire abstraction des calculs obligatoires en matière de comptabilité, de balance de revenus et de dépenses. Il y aura aussi, bien sûr, des mesures-phares, voire même possiblement des réorientations macro-économiques. Notamment face à la crise. Le Premier Ministre fera montre, comme c’est devenu presque sa marque maintenant, d’une intransigeance affichée par rapport à l’urgence de redresser les finances du pays. Sans doute, il ne pourra manquer de rappeler l’héritage laissé par l’ancien régime.
Toutefois, ce qui est vivement requis de lui, maintenant, c’est un discours qui ne soit pas seulement courageux de sa part, mais qui nous donne du courage. Un message puissant qui apporte de la sérénité et l’envie de se relever. Une inspiration d’aller vers le futur, ensemble, contre vents et marées avec une détermination que nous avons le pouvoir de réussir. Des paroles d’un leader qui arrive à motiver son peuple face aux défis, qui permet aux jeunes de croire en leurs rêves ici-même et pas ailleurs, et qui rassure le pays que le vrai changement n’est pas une illusion. Pour ce faire, son discours doit apaiser les cœurs, les esprits et la société en général.
Certains ont raison d’affirmer que tel n’est pas l’objectif du Budget en soi. Mais laissons les chiffres parler dans les annexes de l’exercice de cette année, et saisissons de l’opportunité qui est donnée pour discourir sur le Budget en apportant un message qui transforme le contexte de sa mise-en-application. Avec l’environnement et la mentalité assez répandue qui règnent depuis peu, il sera impossible d’implémenter efficacement les prochaines décisions budgétaires, aussi pertinentes soient-elles. Pour une fois, la communication doit primer sur les calculs comptables d’experts, d’analystes et de technocrates. Évidemment, sans incohérence entre les deux, et c’est là que nous saurons si nous avons affaire à un leadership qui s’élève au-dessus de tout dans l’humilité de servir, qui élève une population qui se sent abattu et presque hostile à tout, et qui se lève au-dessus des menaces qui nous guettent pour les convertir en opportunités d’avenir.
Enjeux
Laissons de côté le contenu du Budget pour parler de la forme sous laquelle il peut être présenté afin d’apaiser. Les enjeux principaux comme le coût de la vie, la sécurité énergétique, la relance économique ou encore la lutte contre le fléau de la drogue et la criminalité ne sont pas compris lorsque le discours du Budget se résume à une panoplie de mesures énoncées comme un long « shopping list ». À l’autre extrême, trop de verbiage sans identifier et annoncer avec force des décisions claires et concrètes qui retiennent l’attention risque de faire noyer l’essentiel.
Parmi ces enjeux à considérer au niveau de la communication, elle-même, afin de rétablir la confiance il nous faudra un discours qui soit inclusif à tous les points. Il ne s’agit nullement là d’être populiste ou de plaire à tout le monde, ce qui n’est ni possible ni une bonne approche. Il faut valoriser la contribution qui peut être attendue de chaque partenaire, jamais les opposer les uns contre les autres. Face aux antagonismes qui pleuvent un peu partout, il faut savoir concilier.
S’en prendre aux riches, aux investisseurs ou encore à ceux qui osent entreprendre et gagner n’est pas une solution en soi, certainement pas la principale stratégie afin de sortir de notre situation. S’il faut bien s’attaquer aux profiteurs, particulièrement aux jouisseurs de biens illégaux, il ne faut pas oublier que la priorité est de promouvoir et d’encadrer l’esprit d’entreprise.
La création de richesse doit être une motivation saine en elle-même. Le discours du Budget doit encourager l’innovation, la méritocratie et l’équité de manière positive. À l’écoute des mesures fortes qui seront annoncées, chacun doit y trouver une raison d’espérer. Il ne faut pas qu’il n’y voit que ce que « l’autre » a obtenu, ce type d’attitude pouvant être attisée dans le contexte actuelle par une certaine perception d’injustice, sinon même par une impression de jalousie. Le défi n’est pas simple, car il nous faudra un message qui nous mène à faire appel à nos sentiments les plus nobles. C’est pourquoi il faudra que le discours lui-même soit imbibé d’empathie, que celui qui l’articule touche vraiment les cœurs des gens. Pari impossible ?
Si les annexes budgétaires peuvent bien compter des rangées et des colonnes de données, le discours lui ne peut être que des phrases sèches, dépourvues de sentiments, de sens ou encore de spiritualité. Oui, de spiritualité, car il doit être question ici de l’âme de la nation qui a besoin d’être apaisée. Rien de ridicule quand nous savons que dans les civilisations anciennes, musulmane, grecque ou indienne, c’est en poésie que se transmettait la connaissance.
Des théorèmes de mathématiques les plus complexes nous sont parvenues, par exemple, grâce à la beauté des vers en sanskrit de Bhaskara II. Selon certains, la musique, aussi, adoucit les mœurs. Si la mélodie du Budget n’arrive pas à nous apaiser afin de trouver l’énergie pour construire un monde meilleur, alors il n’y aura peut-être que la Coupe du Monde pour nous consoler. Le timing s’y prête, une diversion temporaire en cas d’échec. Mais le retour à la réalité, peu après, sera impensable si ce discours ne passe pas.
Par PROF. KHALIL ELAHEE
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