Présente à Maurice depuis ce samedi 9 mai dans le cadre d’une awareness campaign par l’ONG Flag, Dr Fowzia Siddiqui porte le combat pour sa sœur Aafia Siddiqui, condamnée aux États-Unis à 86 ans de prison et elle appelle les Mauriciens à regarder ce dossier comme une cause humaine et universelle.
Dans le cadre de sa visite à Maurice, Dr Fowzia Siddiqui revient sur l’affaire de sa sœur, Dr Aafia Siddiqui, condamnée en 2010 par un tribunal fédéral américain à 86 ans de prison. Pour sa famille, cette affaire dépasse le cadre judiciaire : elle incarne, selon elle, l’une des plus graves dérives de la « war on terror » lancée après le 11-Septembre. Entre disparition inexpliquée, accusations contestées, procès dénoncé comme inéquitable et appel à la libération, Dr Siddiqui plaide pour que le dossier soit regardé d’abord comme une affaire humaine.
Pour Dr Fowzia Siddiqui, l’injustice centrale dans le dossier de sa sœur tient d’abord à son enlèvement présumé, ainsi qu’à celui de ses trois enfants. Elle affirme qu’« une femme totalement innocente et trois enfants totalement innocents ont été enlevés contre une prime », sur la base de renseignements qu’elle qualifie de faux et obtenus dans un contexte de torture.
Symbole d’injustice
À ses yeux, le cas d’Aafia Siddiqui s’inscrit dans les excès de ce qui a été présenté comme la « guerre contre le terrorisme ». Mais elle va plus loin : pour elle, il s’agit plutôt d’une « guerre de terreur », marquée par des abus commis contre des milliers d’innocents. « Il n’existe aucun autre cas où quelque chose d’aussi grave soit arrivé », soutient-elle.
Dr Fowzia Siddiqui insiste longuement sur le parcours personnel et intellectuel de sa sœur. Elle la présente comme une femme brillante, formée au MIT et à Brandeis, mère, éducatrice et visionnaire. Son ambition, dit-elle, était de contribuer à transformer le système éducatif, notamment en rendant l’apprentissage plus efficace. Elle rappelle aussi l’engagement social d’Aafia Siddiqui auprès des enfants autistes, des orphelins, des personnes vulnérables et des femmes âgées nécessitant de l’assistance. « Elle voulait aider ceux qui avaient subi des injustices », affirme-t-elle.
Selon sa sœur, Aafia Siddiqui voyait la foi comme compatible avec la science et la logique. Elle aurait embrassé sa foi par conviction intellectuelle et spirituelle. Mais cette trajectoire, selon Dr Fowzia Siddiqui, a été brisée par un climat de suspicion, de jalousie, de renseignements erronés et de fausses accusations, dans une période qu’elle associe à la montée de l’islamophobie après le 11-Septembre.
Condamnation, peine et procès contestés
Aafia Siddiqui a été condamnée en 2010 à 86 ans de prison par un tribunal fédéral américain. Sa famille conteste à la fois la condamnation, la lourdeur de la peine et l’équité du procès.
Dr Fowzia Siddiqui affirme que l’avocat américain d’Aafia, Clive Stafford Smith, en collaboration avec Moazzam Begg, a réuni de nouveaux éléments montrant qu’elle « n’a jamais tiré un coup de feu ».
Selon cette version, ce serait un soldat américain qui aurait tiré sur elle alors qu’elle était désarmée, avant d’inventer un récit pour justifier son acte.
Elle ajoute que, même dans l’hypothèse où Aafia Siddiqui aurait utilisé la force, celle-ci aurait dû être considérée comme une victime d’enlèvement. « Toute personne a le droit d’utiliser la force pour échapper à un enlèvement », avance-t-elle.
La famille dit donc contester l’ensemble du dossier : la condamnation, la peine et le procès. Dr Fowzia Siddiqui cite également l’ancien Attorney General américain Ramsey Clark, qui aurait décrit cette affaire comme « le pire cas d’injustice individuelle » dont il ait été témoin.
Les accusations post-11-Septembre contestées
Les soutiens d’Aafia Siddiqui sont souvent accusés par leurs critiques de ne présenter qu’une partie du dossier et d’ignorer certaines allégations formulées contre elle après les attentats du 11 septembre 2001. Dr Fowzia Siddiqui répond que les avocats de sa sœur ont retracé l’origine de ces accusations. Certaines, affirme-t-elle, seraient « absurdes ». D’autres auraient été examinées par le FBI et jugées fausses. D’autres encore proviendraient de déclarations obtenues sous la torture, notamment auprès de personnes soumises au waterboarding dans des sites noirs.
Elle affirme que la contestation de la condamnation d’Aafia Siddiqui comprendrait plus de 350 pages, accompagnées de plus de 1 000 pages de preuves documentées en faveur de son innocence. « La vérité finit toujours par sortir », déclare-t-elle.
Un message aux Mauriciens
La visite de Dr Fowzia Siddiqui à Maurice s’inscrit dans une campagne de sensibilisation. Elle dit vouloir porter le dossier au-delà de l’émotion, de la religion et de la politique.
Son message aux Mauriciens est simple : l’injustice ne connaît pas de frontières. « L’injustice, où qu’elle se produise, est la même que l’injustice partout ailleurs », affirme-t-elle. Elle rappelle que le Quran, la Bible et la Torah invitent à se souvenir des prisonniers. Pour elle, l’affaire Aafia Siddiqui est donc un appel universel à la conscience humaine.« Ma petite sœur a été appelée la femme la plus opprimée au monde, et c’est probablement vrai », soutient-elle. Elle estime que sa libération ne doit pas être l’affaire d’un seul pays, d’une seule communauté ou d’un seul groupe de militants, mais celle de tous ceux qui refusent l’injustice. Au-delà du cas judiciaire, Dr Siddiqui veut que les Mauriciens entendent « la voix » de sa sœur, comprennent son calvaire et regardent les faits. « L’affaire Aafia est, dans son essence, une affaire humaine, et son appel est universel », dit-elle.
Que demande aujourd’hui la famille ?
Dr Fowzia Siddiqui répond que l’objectif idéal reste que sa sœur soit déclarée innocente. Mais elle ajoute que, dans l’immédiat, sa priorité est de la voir sortir de la prison texane où elle est détenue, qu’elle qualifie de « prison de torture ». Elle insiste aussi sur la nécessité de soins. Selon elle, Aafia Siddiqui n’a pas reçu le traitement dont elle avait besoin pendant plus de deux décennies. Il faut désormais, dit-elle, l’aider à se reconstruire après 23 ans de détention, de séparation familiale et de souffrances. La douleur la plus profonde, affirme-t-elle, est celle d’avoir été séparée de ses enfants, sans même savoir pendant longtemps s’ils étaient encore vivants. « Personne ne pourra rendre ces années », dit-elle en substance. Mais elle espère que sa sœur pourra au moins vivre le temps qui lui reste dans une forme d’apaisement.
Les années de disparition : le cœur obscur du dossier
L’un des points les plus sensibles de l’affaire reste la période comprise entre 2003 et 2008, durant laquelle Dr Aafia Siddiqui disparaît de la scène publique. Pour sa famille, ces « années manquantes » sont essentielles pour comprendre le dossier.
Dr Fowzia Siddiqui affirme qu’il existe aujourd’hui des preuves accablantes selon lesquelles sa sœur aurait été détenue dans des « sites noirs » de la CIA, qu’elle décrit comme des prisons secrètes de torture. Elle soutient que plusieurs personnes ont fait des déclarations sous serment affirmant l’avoir vue dans ces lieux de détention clandestins.
Pour ses proches, cette période constitue l’un des éléments les plus graves de l’affaire, car elle soulève des questions sur la détention secrète, les mauvais traitements et la responsabilité des services de renseignement.
Les autorités américaines ont soutenu qu’Aafia Siddiqui avait tenté de tirer sur du personnel américain en Afghanistan en 2008. Cette accusation est au cœur de la procédure ayant conduit à sa condamnation.
Mais Dr Fowzia Siddiqui rejette fermement l’idée selon laquelle il s’agirait d’une affaire de sécurité nationale. Pour elle, le dossier est « purement une affaire de droits humains ». Elle rappelle que, selon la version défendue par la famille, Aafia Siddiqui est celle qui a été blessée par balle.
Elle juge même « risible » l’idée que la sécurité nationale américaine ait pu être menacée par « une femme innocente et ses jeunes enfants ».
À ses yeux, l’affaire relève davantage d’un « embarras national » que d’une menace sécuritaire, en raison de ce qu’elle qualifie de traitements « inimaginablement barbares ».
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