Reprendre ses études tout en conciliant travail et famille reste un défi à Maurice. Mohammad Issack Santally, professeur en technologie éducative et responsable du Centre for Innovative and Lifelong Learning (CILL) de l’Université de Maurice, explique comment des formations plus flexibles peuvent élargir l’accès au savoir. Celui qui a déjà occupé les postes de Pro-Vice-Chancelier et Vice-Chancelier par intérim de l’UoM évoque aussi la reconnaissance de l’expérience et les compétences à développer face à l’intelligence artificielle.
Le CILL existe depuis 2014. Quel bilan en faites-vous et quelle réalisation illustre le mieux son utilité pour les Mauriciens ?
Le CILL est né en 2014 de la fusion du Centre for Professional Development and Lifelong Learning, créé en 1993, et du Virtual Centre for Innovative Learning Technologies, fondé en 2000. L’objectif était de développer l’enseignement numérique et d’élargir l’accès à la formation à distance.
Notre réalisation la plus marquante reste les quelque 6 500 diplômés formés depuis le lancement des premiers cours à distance et en ligne en 2004, soit près de 9 % des plus de 75 000 diplômés de l’Université de Maurice depuis sa fondation en 1965.
Ce bilan illustre notre utilité : ouvrir les portes de l’université à ceux qui n’avaient pas forcément eu la possibilité de poursuivre des études postsecondaires. Nos formations payantes, notamment les Masters en ligne et les programmes conçus sur commande, contribuent également aux finances de l’UoM, en particulier à celles du campus The Core, à Ébène.
Au-delà de l’accès aux études, quelle a été la contribution du CILL au rayonnement international de l’UoM ?
Nos travaux ont contribué à la reconnaissance internationale de l’UoM : ils ont été finalistes des WISE Awards en 2009 pour les ressources éducatives libres, puis récompensés par le Commonwealth of Learning en 2010 pour la formation à distance et en ligne.
Nous avons également joué un rôle pionnier dans l’enseignement numérique et la formation des enseignants aux technologies éducatives. En 2016, notre Master en ligne, Leadership Development in ICT and Knowledge Society, a diplômé des cadres de la fonction publique de Maurice et de plusieurs pays africains. Ces initiatives ont précédé des priorités aujourd’hui centrales dans l’enseignement supérieur : le numérique et l’internationalisation.
Le CILL répond à un besoin réel de la société»
Quand on parle de « formation tout au long de la vie », de quoi parle-t-on concrètement ?
La formation tout au long de la vie signifie que l’apprentissage ne s’arrête pas lorsqu’on trouve un emploi. Elle permet d’actualiser ses compétences, notamment face aux évolutions technologiques, et de répondre aux besoins de son entreprise. Elle peut aussi relever d’une démarche personnelle : approfondir ses connaissances, poursuivre des études ou progresser dans sa carrière. Les personnes en emploi choisissent alors des formations à temps partiel, à distance ou en ligne pour leur souplesse.
Avec les contraintes professionnelles et les obligations familiales, les cours en ligne sont de plus en plus privilégiés, car ils permettent de mieux concilier ces différentes responsabilités.
Qui vient aujourd’hui se former au CILL ?
Ces dernières années, nous avons accueilli des professionnels de la police, de la MEXA, d’Allianz et de la Mauritius Ports Authority dans des formations sur mesure. Nous proposons au ministère de la Fonction publique un Top-up Bachelor in Human Resource Management, également sollicité par l’Assemblée régionale de Rodrigues pour ses fonctionnaires. La MEXA souhaite, pour sa part, relancer le Certificate in Law for HR Professionals.
Notre MBA en ligne accueille des professionnels notamment de la banque, de la finance et du tourisme, avec une moyenne de 85 étudiants par cohorte ces trois dernières années.
Nous formons aussi les enseignants au numérique depuis 2004, avec un Top-up BSc et une maîtrise en technologie éducative. Depuis 2017, nous proposons un Master in Educational Leadership and Management, conçu avec le Commonwealth of Learning. Enfin, notre BSc in Web and Multimedia Development, proposé depuis 2009 aux titulaires du HSC, repose sur une pédagogie différenciée privilégiant l’apprentissage numérique.
Comme vous le voyez, le CILL, avec sa lean structure, répond à un besoin réel de la société auquel, en général, les structures universitaires traditionnelles peinent à répondre.
Combien de personnes le CILL forme-t-il chaque année ?
Pour l’année 2026, plus de 500 apprenants suivent une formation au CILL. Chaque année, nous accueillons un peu plus de 150 nouveaux étudiants dans nos programmes formels. À cela s’ajoutent les commissioned programmes, dont le volume varie selon les besoins des organisations partenaires, ainsi que les apprenants de nos Professional Development Programmes (PDP). Lancés il y a un peu plus de deux ans sur la plateforme UoM-Coursera, ces PDP seront bientôt transformés en micro-credentials approuvés par la Higher Education Commission.
Comment ce nombre et le profil des apprenants ont-ils évolué ?
Le paysage a profondément changé. À une certaine époque, le CILL a compté près de 1 000 étudiants. Depuis, l’évolution démographique et la multiplication des institutions d’enseignement supérieur ont réduit les effectifs, une tendance qui dépasse largement le CILL. Mais la demande, elle, se transforme. Si le profil général de nos apprenants reste le même, nous observons un intérêt croissant pour les formations de niveau postgraduate en ligne et pour des formats courts et modulaires.
C’est là que se trouve l’avenir, notamment avec l’exportation de nos formations en ligne vers la région africaine, anglophone comme francophone. Face à ces nouveaux défis, nous repensons notre stratégie et continuons d’innover pour répondre aux besoins émergents.
L’IA n’est plus une compétence réservée aux informaticiens»
À Maurice, quels sont les principaux obstacles à la reprise des études ?
Trois freins dominent : l’engagement personnel nécessaire pour reprendre après une longue interruption ; le manque de temps pour concilier travail, famille et études ; et le coût des formations.
Les cours en présentiel à horaires fixes sont peu adaptés aux contraintes actuelles. Avec la hausse du coût de la vie, la formation passe souvent au second plan, sauf perspective de promotion ou soutien financier de l’employeur.
Il faut donc repenser la formation continue, notamment au niveau Master. Les micro-certifications (stackable micro-credentials) cumulables constituent une piste prometteuse, à condition d’être bien conçues et mises en œuvre avec rigueur.
Justement, comment vos formations s’adaptent-elles à une personne qui travaille à plein temps et assume des responsabilités familiales ?
Nos formations en ligne combinent deux modalités : le mode self-learning (auto-apprentissage), qui permet d’étudier à son rythme tout en respectant les échéances des travaux et examens ; et les cours en direct (synchrone), généralement en début de soirée ou le samedi. Ces séances sont enregistrées et accessibles en rediffusion.
L’étudiant peut aussi prolonger son cursus pour concilier études, travail et famille. Un Master à temps partiel, normalement prévu sur deux ans, peut ainsi être étalé sur quatre ans maximum, ce qui permet également d’échelonner les frais d’études.
Un professionnel expérimenté qui ne possède pas les diplômes habituellement exigés peut-il intégrer vos programmes ?
Oui, et l’université a mis en place des règlements précis, tels que le statut de special case et de mature student. Le CILL a également instauré, dans certains cas spécifiques (comme pour la MEXA), un processus de RPL (Recognition of Prior Learning) pour les candidats qui ne répondent pas aux critères d’admission traditionnels. Généraliser la RPL est une priorité, notamment avec l’arrivée des micro-certifications, pour élargir l’accès aux études.
Comment mesurez-vous les retombées professionnelles de vos formations : promotion, reconversion, accès à un emploi ou progression salariale ?
L’université a mis en place une approche systématique pour assurer le suivi de ses diplômés. Cependant, ces derniers ne répondent pas toujours aux enquêtes de suivi, ce qui nous empêche de généraliser les données à l’ensemble des groupes. Néanmoins, les retours que nous avons reçus jusqu’à présent sont globalement très encourageants. À titre d’exemple, plusieurs étudiants de la promotion Web and Multimedia Development ont complété leur doctorat, travaillent aujourd’hui au sein d’institutions d’enseignement supérieur, ou occupent des postes de team leader et de manager dans des entreprises informatiques. D’autres ont fait progresser leur carrière à l’international, s’installant avec succès en Australie, à Dubaï, en Europe ou encore au Canada.
Quels besoins de formation restent, selon vous, insuffisamment couverts à Maurice ?
L’offre publique et privée couvre l’essentiel des domaines. Les lacunes concernent surtout les modalités de formation et l’accès : des cursus de haut niveau réellement flexibles pour les adultes, une montée en compétences face à l’IA pour tous ceux qui travaillent sur écran, une meilleure reconnaissance des acquis de l’expérience pour accéder aux études supérieures et une formation permanente des enseignants aux usages pédagogiques du numérique et de l’IA.
Au-delà, les programmes doivent conjuguer épanouissement personnel et compétences professionnelles pour permettre à chacun de s’adapter aux évolutions du travail.
Avec l’intelligence artificielle, quelles compétences faut-il désormais enseigner en priorité, et lesquelles risquent de devenir rapidement dépassées ?
Cette semaine, j’ai recroisé après une dizaine d’années l’un de nos anciens étudiants en informatique, aujourd’hui Team Leader au sein d’une grande entreprise. Son constat est sans appel : « Aujourd’hui, si nous n’intégrons pas l’IA dans nos outils de développement, notre entreprise va très vite se retrouver en difficulté face à la concurrence. » Cela démontre une réalité incontournable : l’IA n’est plus une compétence réservée aux informaticiens, mais un outil indispensable pour toute personne travaillant derrière un écran.
Mais une dépendance excessive comporte des risques cognitifs, éthiques et financiers, notamment si les coûts des plateformes augmentent. L’enseignement doit donc privilégier la pensée critique, l’éthique, la résolution de problèmes et les compétences métacognitives, c’est-à-dire la capacité à comprendre et à évaluer son propre raisonnement, tout en assurant un développement équilibré de l’apprenant.
Quels objectifs chiffrés fixez-vous au CILL pour les cinq prochaines années, et quels moyens vous manquent aujourd’hui pour les atteindre ?
Plutôt que des objectifs de volume, je préfère parler de cap. J’évoquais la nécessité de repenser notre stratégie : c’est précisément ce que nous avons fait dans notre plan stratégique. Le rôle du CILL est d’anticiper des besoins qui évoluent très vite. Se fixer un chiffre d’inscriptions, ce serait courir après le nombre plutôt qu’après la pertinence.
Notre cap repose sur quatre axes. D’abord, les micro-certifications, qui permettront aux personnes qui travaillent de se former par étapes et de faire reconnaître leurs acquis, y compris par la RPL. Ensuite, faire du CILL un véritable centre d’innovation pour l’enseignement et l’apprentissage, au service de l’ensemble de l’université, notamment face à l’IA. Troisièmement, étendre nos programmes en ligne à l’Afrique anglophone et francophone. Enfin, soutenir la recherche sur les technologies éducatives, à travers notre Living Lab accrédité au niveau européen, pour éclairer les politiques nationales.
Ce qui nous manque ? Surtout une reconnaissance claire du lifelong learning comme mission nationale à part entière. Le pays parle de reconversion, d’IA et d’économie du savoir : ces ambitions ont besoin d’une structure dédiée, intégrant le savoir-faire et l’expérience, pour se concrétiser.
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