jeudi , 30 juin 2022

Féminicide et violence domestique : ces femmes prises en otage

Le féminicide est le paroxysme des violences conjugales subies par les femmes à travers le monde. Ce terme qualifie le meurtre de femmes ou de filles au fait qu’elles sont des femmes. La psychologue-clinicienne Sumaiyah Khodabocus nous éclaire sur ce fléau.

La violence conjugale, phénomène universel longtemps voilé et masqué, est devenue depuis quelques années un fait reconnu à Maurice. Ainsi, pour beaucoup de femmes, la cellule familiale n’est plus un lieu de paix et de sécurité, mais un endroit où elles sont systématiquement confrontées aux violences de tous genres : physique, psychologique, verbale, sexuelle, économique et spirituelle.

Selon Sumaiyah Khodabocus, « la violence conjugale peut entraîner des conséquences graves, pouvant aller jusqu’au meurtre de la femme ». Au cours de ces deux derniers mois, quatre femmes ont été tuées à Maurice. « Dans de nombreux cas de féminicide, nous constatons que la femme meurtrie subissait déjà des violences au sein de son couple », ajoute-t-elle.

Hausse du nombre de cas

Selon Sumaiyah Khodabocus, les cas de féminicide sont plus récurrents de nos jours, car d’une part, les confinements imposés par la crise sanitaire ont rendu difficile l’accès aux soins. « D’autre part, nous constatons que dans la majorité des cas de féminicide, la femme meurtrie avait déjà porté plainte contre son conjoint/époux violent à la police. Un réel suivi (entre les différentes instances) doit exister une fois la plainte enregistrée, même si la victime finit par se rétracter », dit-elle.

En effet, une femme sous l’emprise de son conjoint rencontre de réelles difficultés à penser en dehors de lui. Il est difficile pour la victime d’élaborer ses propres ressentis et idées.

Effet de la pandémie

Le confinement lié à la pandémie a créé une situation inédite pour les familles, à savoir une cohabitation quasi-constante. Plusieurs familles ont profité de ce temps de confinement pour refaire connaissance. « Cependant, le confinement a aussi imposé de grandes difficultés, pouvant atteindre même des manifestations de violences : violence dans le couple, violence envers les enfants, violence parents-enfants », souligne notre interlocutrice. Les mesures sanitaires déployées (isolement, télétravail, restriction de déplacements) visant à contenir la pandémie, ont réduit dans le même temps, l’accès des femmes à l’aide et ont ainsi augmenté le risque quotidien d’être agressées.

Comment s’en sortir face un partenaire violent ?

Pour Sumaiyah Khodabocus, il faut en parler à des personnes de confiance de l’entourage (famille, amis, etc.) ou à des professionnels qui seront en mesure d’apporter des réponses à vos questions. « En reconnaissant la souffrance de la victime, cela permet à cette dernière de dépasser ses peurs, ses sentiments de honte et de culpabilité », explique-t-elle.

Aussi, il faut privilégier de passer du temps avec des personnes qui sont agréables tout en prenant soin de son corps et de son esprit. Les sensations corporelles nous informent sur nos envies, nos besoins et elles nous signalent quand les limites ne sont pas respectées.

Par ailleurs, une ligne d’assistance téléphonique est disponible 24/7 qui est le 139. Une application mobile, Lespwar, permet notamment aux victimes d’appuyer sur une touche d’alerte en cas de violence domestique.

Conjoints violents

Les facteurs qui peuvent conduire au passage à l’acte

Selon la psychologue-clinicienne, plusieurs facteurs peuvent s’enchevêtrer pour conduire au passage à l’acte violent.

  • Manque de confiance en soi

Devant une femme brillante et en confiance, l’époux peut être confronté à sa propre impuissance, son manque de confiance. Le passage à l’acte violent permettrait alors de maîtriser ou de contrôler ce qu’ils percevraient comme menaçant chez cette dernière.

  • Séparation

Des études montrent que les hommes, qui commettent de la violence conjugale, éprouvent de réelles difficultés avec la séparation, l’abandon : se séparer de la victime équivaudrait à perdre une partie de soi. Vous constaterez peut-être que dans bon nombre de cas, le meurtre de la femme intervient lorsque cette dernière quitte l’époux/le conjoint violent.

  • Troubles psychologiques

L’agresseur violent peut également présenter des troubles psychologiques.

  • Autres facteurs

La pauvreté et le chômage peuvent également conduire au passage à l’acte violent.

Prise de conscience et rôle de la famille

De nos jours, les femmes victimes de violences conjugales parviennent à briser le silence plus facilement et à rompre ce cycle de violence qui s’est installé. Toutefois, on constate également que certaines personnes de l’entourage de la victime peuvent minimiser ou banaliser la violence subie par la victime. « Ils sont nombreux à dire : ‘retourne ar to misier, li pou sanzer. Kapav tone fer li enkoler’. Ainsi, lorsqu’une victime de violence conjugale se confie à son entourage, il est nécessaire d’être à son écoute et d’accueillir sa parole. Parler de son calvaire quotidien est déjà une prise de conscience, un pas en avant pour mette fin à cette dynamique de violence », indique la psychologue-clinicienne.

Selon elle, l’entourage ne doit pas tenir des propos pouvant renforcer le sentiment de honte et de culpabilité déjà présente comme la fameuse réplique : « retourné, dimoune ki pou dir ». « Il ne faut pas décrédibiliser la souffrance de la victime. La famille doit également manifester sa solidarité et son soutien et ses encouragements pour que la victime ne se sente pas seule. Quand la violence s’immisce dans la sphère familiale, les enfants sont directement affectés par la situation. L’accompagnement des victimes de violences conjugales doit également prendre en compte les enfants exposés à cette situation », fait ressortir Sumaiyah Khodabocus.

En chiffres…

  • Le nombre de cas de violence domestique envers les femmes, signalés au ministère de l’Égalité des genres et du Bien-être de la famille, a augmenté de 9,1 % en 2020.
  • En 2020, 2,425 cas de violences à l’encontre des femmes ont été enregistrés contre 2 222 en 2019.
  • L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime à 5000 le nombre de meurtres commis au nom de « l’honneur » chaque année.
  • 1 femme sur 3 est victime de violence physique ou sexuelle de la part d’un partenaire intime.
  • 736 millions de femmes sont concernées par la violence domestique dans le monde.

Témoignage

Yasmine : « Lin dir li pou touye moi si mo denonce li »

Yasmine (prénom modifié), la cinquantaine aujourd’hui, raconte le calvaire vécu aux mains de son agresseur qui n’est nul autre que son époux. « J’ai aimé mon mari peut-être depuis l’âge de 14-15 ans. J’étais au collège à l’époque. Lorsque ma famille a appris que je l’aimais, elle n’a pas accepté », raconte-t-elle. En effet, sa famille avance que le jeune homme n’était pas éduqué et n’avait pas d’emploi fixe.

Yasmine travaillait, elle, comme professeur des écoles à l’époque et s’enfuit de chez elle pour contracter un mariage civil avec son bien-aimé malgré les objections de sa famille. « Mo fami ti rezet moi kan zot fin apran ki mone fer », se remémore-t-elle. À 19 ans, elle contracte le Nikah avec l’élu de son cœur et elle pense que ce dernier allait bien s’occuper d’elle. « J’ai fait une erreur. J’ai fait une grande erreur dans ma vie. Je ne veux pas qu’une autre personne vive la même situation que moi. Mon mari n’avait pas de travail et il me faisait vivre un calvaire ; je n’avais pas à boire et à manger. Je n’avais pas de vêtements, je n’avais rien », ajoute-t-elle.

Lors de sa première grossesse après quatre années de mariage, il travaillait dans une usine de textile. Cet homme l’obligeait à porter des sacs lourds et elle devait coudre les vêtements qu’il allait revendre. « Six jours après mon accouchement, je devais coudre les vêtements. J’ai subi une césarienne et les points de sutures se sont ouverts à force de travailler », se rappelle amèrement Yasmine. À la naissance de sa deuxième fille, la situation empire. Le couple a une vie misérable et peine à joindre les deux bouts. Elle explique que son marie a développé une certaine paranoïa et une jalousie obsessive avec le temps et la soupçonnait injustement d’infidélité. « Il me frappait beaucoup et je ne savais pas pourquoi il le faisait », dit-elle et d’ajouter que les coups devenaient plus réguliers. « Lin deza bat moi devan mo tifi ziska mone perdi konesans », se rappelle-t-elle.

Yasmine a déjà été hospitalisée et des policiers sont venus l’interroger à la demande de son père qui, avec le temps, a fini par accorder son pardon à sa fille. « Mo ti pe defan li ek dir lapolis ki mone tomber ek mon blesser », regrette-t-elle. Pourquoi, en effet, ne pas l’avoir dénoncé  ? « Lin dir moi li pou touye moi si mo denonce li. Mo per. Kot mo pou aler », pleure-t-elle. Yasmine nous fait part que la violence s’est intensifiée ces derniers temps. « Si saem mo destin, mo bizin akcepter », soupire-t-elle.

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