jeudi , 29 octobre 2020

Couvre-feu sanitaire : le Ramadan des Frontliners

Ils sont considérés comme les véritables héros du combat contre le Covid-19. Ces valeureux soldats sont sur le front depuis le début de l’épidémie et veillent à ce que les Mauriciens puissent passer la période de confinement en toute quiétude. En ce mois du Ramadan, ils sont nombreux à devoir observer le jeûne tout en étant au cœur de l’action.

Ahad Mohamedhosen, Charge Nurse : «Des urgences à traiter à l’heure de l’iftaar»

Exercer le métier d’infirmier au quotidien exige du sacrifice, de la rigueur et surtout beaucoup de patience. Et il devient encore plus difficile lorsqu’on est appelé à exercer ce métier en pleine épidémie du coronavirus. Mais armés de courage et laissant derrière eux leurs familles, ces héros sans cape ont redoublé d’efforts en cette période où ils sont contraints de travailler de longues heures sans repos. C’est le cas d’Ahad Mohamedhosen, Charge Nurse à l’hôpital de Moka.

En cette période de confinement qui coïncide avec le mois sacré du Ramadan, Ahad Mohamedhosen estime que c’est le moment propice pour mettre en avant les qualités et les compétences qu’il a acquises au cours de sa carrière. Marié et père de deux enfants, il soutient aussi qu’il n’a pas le choix que de faire face à ces épreuves. Selon lui, le confinement a apporté son lot de changement dans sa vie quotidienne. « En tant que Charge Nurse, j’ai un horaire de travail fixe. Je travaille une semaine en journée et trois semaines la nuit. En temps normal pour les horaires de nuit, je commence à travailler à partir de 18h. Mais en cette période de crise, je débuter mon service à 17h. Comme c’est le Ramadan, mes habitudes ont été chamboulées. Je dois apporter avec moi le repas pour l’iftaar, le dîner ainsi que le repas pour le sehri le matin », souligne-t-il.

Ramadan relativement difficile

Selon lui, Le Ramadan est très diffèrent et « relativement difficile pour le personnel hospitalier cette année ». « Ce n’est pas évident de jeûner et de porter une masque toute une journée. Ce n’est pas seulement encombrant mais nous ressentons en permanence une sensation de gorge sèche. Parfois, je me trouve à traiter des urgences à l’heure de l’iftaar et même pour le sehri. En tant que responsable du département des urgences, je dois prendre en charge les patients. Donc, il y a des fois où je suis contraint de remettre l’iftaar à plus tard. Mon devoir en tant qu’infirmier doit primer dans de telles situations », laisse entendre cet habitant de Saint-Pierre.

Ahad Mohamedhosen confie qu’au cours de ces dernières années, il avait l’habitude de prendre des congés durant le Ramadan. Cette année, il ne peut se le permettre. « Normalement, durant le Ramadan, je travaille pendant les quinze premiers jours et je prends mes congés pour les quinze autres jours. Il y a quelques années, je me souviens avoir pris un mois de congé pour passer tout le mois du Ramadan à la maison », dit-il. En vrai patriote, Ahad avoue ne pas pouvoir se permettre un tel luxe à un moment où son pays a le plus besoin de lui. « Il est primordial d’assumer nos responsabilités. Même si les conditions sont difficiles, je suis présent sur mon lieu de travail avec la même détermination », ajoute notre interlocuteur.

Le Charge Nurse explique aussi qu’il doit s’assurer que son équipe dispose des équipements nécessaires au quotidien. « Avec le Covid-19, cela devient encore plus difficile à gérer. Nous avons moins de personnels vu que certains ont été transférés dans des centres de quarantaine et dans d’autres hôpitaux. Tous les jours, nous avons des patients qui viennent à l’hôpital pendant la journée et même le soir », fait-il savoir. Ahad dit avoir peur quand il retourne à la maison. « Les personnels de santé vivent dans la peur. Une fois chez moi, je dois prendre toutes les précautions car j’ai deux fils et mon épouse est enceinte. Je connais certains de mes collègues qui vivent en isolation dans leur maison par crainte », dit-il. Néanmoins, il estime que l’ensemble du personnel hospitalier va devoir relever tous les défis. « À la fin, nous serons fiers d’avoir surmonté cette période si difficile », conclut-il.

Zainab Thoophany, caissière : «Une bonne gestion de son emploi du temps»

Mère de trois enfants, Zainab Begum Thoophany (33 ans) doit jongler au quotidien entre ses responsabilités de mère de famille mais aussi de caissière de supermarché. Des responsabilités qu’elle doit aussi conjuguer avec le Ramadan et le tout sous la menace du Covid-19.

C’est en février dernier que Zainab Thoophany, une habitante de Vallée-des-Prêtres, a pris de l’emploi comme caissière au supermarché Dreamprice de la région. Une nécessité, selon elle, pour pouvoir répondre aux besoins de sa famille. « C’est important de nos jours, qu’une femme soit indépendante, surtout financièrement, afin de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Mais c’est aussi une expérience que de connaître le monde du travail », souligne-t-elle.

Un travail qui demande cependant, selon ses dires, d’avoir la tête sur les épaules. « Bizin mett l’esprit dans travay et blié tou traca lacaz. Il faut rester concentré car il faut qu’à la fin de la journée, les comptes soient bons. Aussi, il faut que les sommes exactes soient rendues aux clients. Pa enn roupi en plis ou en moins », dit-elle encore.

Mais depuis l’épidémie du Covid-19, Zainab Thoophany fait ressortir que les caissières, considérées comme des ‘frontliners’, doivent redoubler de vigilance. Le port du masque et des gants est obligatoire. « Nous sommes en contact direct avec les clients qui sont des dizaines à défiler devant nous à longueur de journée. Nous nous exposons en venant travailler tous les jours sans savoir si l’un d’eux est infecté », indique la mère de famille.

Gestion du temps

Avec l’arrivée du Ramadan, notre interlocutrice avance qu’une bonne gestion de son emploi du temps est importante afin de pouvoir jongler efficacement entre ses différentes responsabilités. Le matin lorsqu’elle se lève pour le sehri, par exemple, Zainab Thoophany explique qu’elle en profite pour accomplir le maximum de tâches ménagères. Aussi, elle dit préparer les légumes qu’elle cuisinera en début de soirée lorsqu’elle rentrera à la maison. Sans compter qu’elle doit aussi préparer les affaires de sa benjamine de 5 ans – ses repas pour la journée, ses biberons, etc – avant que sa mère ne vienne la récupérer. « Le matin quand je quitte la maison, elle est alors encore au lit. Du coup, le matin elle ne me voit pas. Durant la journée, c’est sa grand-mère qui s’occupe d’elle », souligne-t-elle.

En arrivant au travail, Zainab Thoophany indique qu’elle doit s’assurer que la caisse qu’elle utilisera pour la journée soit propre. « Il faut tout nettoyer et désinfecter. Une fois que les premiers clients arrivent, le travail démarre et nous nous arrêtons que pour l’heure de pause et pour l’heure de prière », explique-t-elle. À la fin de la journée, Zainab indique qu’elle doit à nouveau tout nettoyer. « Nous aidons aussi parfois à nettoyer les rayons ou encore l’accueil. Car, il s’agit après tout de notre lieu de travail. Tou dimoun envi travay dan enn place prop », laisse-t-elle entendre.

La caissière se réjouit de pouvoir compter, surtout durant le Ramadan, sur la collaboration de ses collègues issus d’autres confessions religieuses. « Des collègues viennent me remplacer lorsque je dois m’absenter de la caisse pour faire la prière, par exemple. Nous essayons par la suite de leur renvoyer l’ascenseur lorsqu’elles ont des obligations religieuses. Nous nous entraidons », fait-t-elle ressortir.

Au four et au moulin

Lorsqu’elle rentre à la maison en début d’après-midi, Zainab Thoophany doit alors être au four et au moulin et se met en mode « super maman ». « Il faut préparer les gâteaux pour l’iftaar d’un côté, le dîner de l’autre, mettre la machine à laver en marche puis mettre les vêtements à sécher. Sans compter que je dois aussi m’occuper de la benjamine, surtout qu’elle ne m’a pas vue le matin. Elle va me raconter sa journée. Il faut donc aussi lui prêter une oreille », ajoute notre interlocutrice. Après le dîner, Zainab Thoophany indique qu’elle donne le bain à la benjamine avant de la mettre au lit. « Sauf si elle décide autrement ! Dès fois elle est hyperactive et il faut courir après elle dans la maison avant que je puisse lui donner son bain. Mais une fois que c’est fait, elle s’endort sans problème », dit-elle.

Ce n’est qu’après tout cela que Zainab Thoophany trouve enfin le temps de souffler et se consacre un peu de temps. « C’est mon moment à moi et comme pas mal de femmes j’en profite pour m’occuper de moi avec notamment des soins du visage afin pouvoir retrouver une certaine fraîcheur avant de reprendre le travail le lendemain. Nou bizin trouv letemp pu nu mem », dit-elle. La trentenaire ne cache pas que parfois elle se sent fatiguée. « Mais en tant que mère, lorsque vous rentrez à la maison, plus rien d’autre ne compte que votre enfant. Dayer, kan ou get ou zenfan ou blié lafatig », conclut-elle.

Fardeen Judoo, sergent de police : «Parfois la fatigue peut se faire sentir»

Le Sergent Fardeen Judoo (44 ans), affecté au poste de police de Lallmatie, a vu ses responsabilités s’accroître depuis l’instauration du couvre-feu sanitaire, en sus de ses responsabilités habituelles. Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’observer le jeûne sans trop d’inconvénients.

Parmi ses responsabilités additionnelles, le Sergent Fardeen Judoo explique que cela va de la supervision des exercices de « hot spot policing » aux opérations de « Stop and Search » en passant par la mise en place des barrages routiers dans certains endroits désignés. « Je dois aussi m’assurer que le ‘curfew order’ soit respecté. Sans compter que nous devons aussi veiller à ce que les marchands de légumes opèrent dans la légalité, parmi d’autres », précise-t-il.

Malgré ses responsabilités additionnelles, le Sergent Judoo soutient que le Ramadan n’engendre pas d’inconvénients majeurs pour lui. « Cela ne m’empêche pas de mener à bien mon travail, d’autant plus que je bénéficie du soutien de mes supérieurs qui se montrent assez flexibles », souligne-t-il. En effet, le Sergent Fardeen Judoo, dont la demeure se trouve à quelques kilomètres seulement du poste de police, indique qu’il a la possibilité d’accomplir les salaats mais aussi de faire le sehri ou de rompre le jeûne chez lui à la maison lorsqu’il est en service. « Tou officier beneficié sa facilité-là », se réjouit ce fervent membre de la Police Officers Solidarity Union (POSU).

Le sergent concède néanmoins que c’est plus compliqué lorsqu’il est appelé à effectuer le shift du matin à 7h15. « Je me lève vers 4h pour le sehri et une fois la salaat-ul-Fajr accomplie, je me prépare pour le travail. Je termine par la suite mon shift vers 15h15. Parfois, la fatigue peut se faire sentir, surtout si la journée a été éprouvante. Parfwa oci vente le crié enn tigit. Mé mo combat li ek la foi », dit-il.

La difficulté aussi, selon le Sergent Judoo, c’est le fait d’être appelé à s’exposer au public. Certes, il affirme que ses collègues et lui portent des masques et des gants. Il dit toutefois ne pas savoir ce qui les attend lorsqu’ils font une intervention. « C’est le cas notamment lors des disputes familiales. Certaines personnes peuvent alors tenter de s’interposer ou alors nous provoquer en venant nez à nez avec nous. Nous devons alors gérer ces situations avec beaucoup de tact et de sang froid », avance-t-il.

De retour à la maison après son shift, le Sergent Judoo indique qu’il doit se dévêtir à l’extérieur avant de filer directement à la salle de bain pour prendre un bain. Il dit d’ailleurs garder un panier contenant uniquement ses vêtements afin que ceux-ci ne se mélangent pas à ceux de son épouse et de ses deux filles. « Ce n’est qu’ensuite que je me permets de retrouver mes proches », conclut-il.

Rafi Purdasy, soldat de la SMF : «Travailler jusqu’à près de 100 heures par semaine»

Depuis le début du Ramadan, Rafi Purdasy (26 ans), un soldat de la Special Mobile Force (SMF), a dû faire des ajustements durant ses heures de travail afin de pouvoir observer le jeûne. Des ajustements qui ne sont cependant pas sans conséquences.

Depuis l’instauration du confinement, cet habitant de Mare-d’Australia qui a intégré la SMF il y a maintenant 7 ans, passe le plus clair de son temps au travail en cumulant parfois jusqu’à 4 shifts de 24 heures en une semaine. « En temps normal, nous cumulons entre 2 et 3 shift de 24h par semaine. Mais depuis l’instauration du couvre-feu sanitaire, nous sommes parfois appelés à effectuer jusqu’à 4 shift de 24h, soit jusqu’à près de 100h par semaine », déclare le jeune homme.

Une situation inédite pour ce soldat de la SMF appelé à « combattre un ennemi invisible » en mettant notamment tout en œuvre pour empêcher que le virus ne se propage dans le pays. Cela se fait, explique-t-il, à travers des « Vehicle Check Point », autrement dit les barrages routiers ainsi que des exercices de sensibilisation afin d’encourager les membres du public à rester chez eux ou encore à porter un masque, entre autres. Ils doivent, en parallèle, aussi détecter les cas suspects de vol ou de trafic de drogue.

Avec le Ramadan, Rafi Purdasy indique qu’il s’est organisé avec ses collègues de sorte à pouvoir faire le sehri le matin et l’iftaar en fin de journée. Il explique que durant un shift de 24 heures, ses collègues et lui sont appelés à être en position debout pour une durée comprise entre 9 et 12 heures. « Travay 3h temps, repose 3hr, aller mem kumsa pendan 24hr », souligne-t-il. Depuis le Ramadan, il s’arrange pour que ses heures de repos coïncident avec celles du sehri et de l’iftaar. « Ce qui nous permet alors de prendre notre repas le matin et de rompre le jeûne au crépuscule. Ca ler la nu pa lor simé », précise notre interlocuteur.

Il n’y a pas de souci non plus pour les repas. En effet, selon ses explications, les officiers de la SMF et ceux de la Special Support Unit (SSU) obtiennent leurs repas, préparés par des cuisiniers de la police. Pour le sehri, il s’arrange donc pour se rendre aux Casernes centrales où un repas copieux lui est offert. Idem en après-midi lorsqu’il retourne pour le dîner. « Le service est impeccable et les repas sont équilibrés. Pli bon ki manze lacaz », lance Rafi Purdasy avec humour.

Résister à la douleur

Si notre interlocuteur indique que ses collègues et lui ont obtenu une formation intensive de sorte à pourvoir faire face à des situations difficiles, il concède néanmoins que durant le Ramadan, le manque de sommeil peut parfois s’avérer compliqué. « En réajustant nos heures de travail pour accomplir le sehri et l’iftaar, nous sacrifions en d’autres mots nos heures de repos et le sommeil se fait parfois sentir. Aussi, après être resté debout pendant des heures durant la journée, la douleur se fait parfois ressentir le soir au niveau des genoux ou du rein. Nous avons néanmoins été formés pour résister à la douleur. C’est ce qui nous différencie d’un citoyen lambda », fait-il ressortir.

Autre sacrifice que Rafi Purdasy doit aussi consentir, celui des prières quotidiennes lorsqu’il est en service. Le jeune homme indique qu’il ne manque toutefois pas de remplacer ses prières une fois à la maison ainsi que de compenser le manque de sommeil. « Kan rent lacaz, lazourne fini dans dormi. De tout facon nu dan enn confinemen, pa suppose pe sorti », lance-t-il comme un rappel.

À la maison, Rafi Purdasy indique qu’il ne se permet pas de trop « mingle » avec les membres de sa famille. « En tant que frontliner qui travaille avec le public, je ne veux pas prendre le risque de ramener le virus à la maison. C’est pour cela que je maintiens, malgré moi, la distanciation sociale même à la maison. D’ailleurs, je ne quitte que très rarement ma chambre. Même à table lors du sehri ou de l’iftaar, je garde une distance et nous ne partageons pas non plus nos effets », indique-t-il, précisant que ce n’est pas une situation facile, lui qui est proche de ses parents. « Mais j’ai choisi de faire ce métier et je dois assumer ce choix », dit-il. Il se réjouit toutefois de pouvoir compter sur les encouragements de ses proches.

Engagement syndical

Rafi Purdasy est aussi un membre très actif de la Police Officers Solidarity Union (POSU), le syndicat de la police. En sus de ses responsabilités professionnelles et familiales, cet habitant de Mare-d’Australia est donc aussi engagé sur le plan syndical. « Nous essayons constamment de voir comment nous pouvons améliorer les conditions de travail et le bien-être des éléments de la force policière, toute unité confondue », dit-il. Il souligne d’ailleurs que la POSU a insisté pour que tous les membres de la force policière obtiennent des masques et des gants dans l’exercice de leur travail mais aussi qu’ils soient dépistés du Covid-19. Il accroche aussi au palmarès de la POSU la possibilité pour les policiers d’aller faire leurs courses à n’importe quel jour de la semaine.

Commentaires

A propos de star

Ceci peut vous intéresser

À la Jummah Musjid de Rose-Belle – Mehfil-e-Quiraat et Mehfil-e-Naat : un grand succès

Le vendredi 9 octobre, à l’occasion de l’Urs d’Ala Hazrat Imam Raza Khab (ra), la …