Tuesday , 30 June 2026

La pension, une question d’intérêt

La pension est sur toutes les lèvres. La réforme pour certains, tout le monde finalement, est confuse. L’incompréhension l’emporte quand la communication est ambigüe, mal coordonnée, brouillée et rendue brouillée. Mais il y a surtout une colère évidente d’une partie de la population. L’opposition, notamment le groupe extra-parlementaire qui a mangé du lion, a su capitaliser sur le faux-départ magistral de l’exercice budgétaire.

Pourtant, la plupart de ceux qui atteindront 60 ans, contrairement à l’année dernière, auront droit maintenant à une pension. Probablement, car nous n’en savons pas trop à ce jour ? Le montant sera-t-il réduit ? Quid des personnes âgées qui reçoivent déjà une pension, devront-elles déclarer leurs revenus ? Et les futurs retraités, auront-ils la même somme jusqu’à leur mort ?

Il y a un sentiment pour beaucoup que la pension dite de « vieillesse » est un dû indéniable. Parmi, certains considèrent que c’est une obligation du gouvernement vis-à-vis de nos aînés même lorsque ceux-ci ont d’autres rentes. Un tel engagement n’est écrit nulle part, mais ils croient comme s’il existe un tel contrat tacite entre leurs gouvernants et la population, pour ne pas dire l’électorat. C’est l’idéal de l’État-providence parfait, et lorsqu’elle parait s’effriter, la confiance se fragilise entre ces derniers.

La dure réalité est que le système de pension « universelle » actuel n’est pas soutenable. Le diagnostic est connu depuis des décennies et nous sommes arrivés au point où sa réforme ne peut plus être repoussée, comme les gouvernements du passé l’avaient fait. Les techniciens ne peuvent être blâmés, car ils n’ont fait que constater l’épineux problème et proposer rationnellement une possible sortie, financièrement seulement. Or, la population ne veut rien entendre, apparemment. En tout cas pour une bonne partie qui s’exprime notamment sur les réseaux sociaux et les radios privés, la cause est entendue : ils sanctionneront sans hésitation le pouvoir actuel.

Il y a tant de tension autour de la pension qu’il est rare pour nous d’aborder la question autrement. Les émotions sont fortes lorsque nous touchons aux revenus des gens, particulièrement les seniors. À juste titre, que ce soit les femmes aux foyers ou les laboureurs et autres travailleurs manuels, arrivés à la soixantaine, nombreux espèrent avoir droit à une retraite tranquille. Ils ont contribué énormément à la société, sans toujours être rémunérés, sinon reconnus à leur juste valeur. Comme consommateurs, ils ont payé la TVA et autres droits de douane etc. ; comme citoyens, ils ont agi dans l’intérêt commun et dans le respect de la loi  ; comme votants ils ont choisi de plébisciter ceux qui partagent leur vision solidaire de notre société.

Ce ne sont pas les calculs des experts qui leur feront raisonner différemment. Ils s’attendent à un miracle, ils rêvent, ils ne comprennent pas la réalité…diront certains, à tort ou à raison, mais cela ne changera rien pour eux. Dépassionner les enjeux est impossible pour eux.

Intérêt

Cependant, il y a lieu de dépasser l’émotivité autour de la question pour se demander, au fond, comment fonctionne notre système de pension ? Laissons les explications complexes aux spécialistes, pour remarquer le rôle des placements qui rapportent en termes d’intérêt. Que ce soit à travers les dépôts en banques, les bons du Trésor ou autres « debt securities », une grande portion de nos pensions viennent des rendements en intérêts. Ce n’est ni plus ni moins que ce qu’en arabe, et dans le droit et la jurisprudence musulmane, est connu comme « riba », dont la pratique et le revenu sont absolument interdits. Les érudits considèrent, cependant, que recevoir la pension est permise, car le croyant n’a pas le choix ou le contrôle sur les investissements des fonds de pension rendus obligatoires.

Une des raisons de la faillite annoncée de notre système de pension est l’insuffisance de l’investissement des cotisations des employés et des employeurs. Et aussi du retour sur ces placements. Comment peut-il en être autrement quand au lieu de faire des affaires proprement, nous espérons tant que l’argent procure de l’argent à travers les intérêts perçus ? Les fonds de pension et d’investissement ne donnent pas suffisamment d’importance à de vrais instruments de création et de circulation de richesse.

Les revenus « usuriers », sur lesquels nous dépendons amplement, sont trop faciles et sans de risques. Ils rapportent relativement peu au gouvernement et sont exploités par des oligarques qui en servent pour leurs propres intérêts. N’est-il pas dit que ce qui est « riba » est voué à l’échec, car fondamentalement contraire au bien commun, alors que le commerce juste et équitable est source de réussite ? Pourquoi ne pas investir dans ce qui est porteur de valeur éthique et mène au développement responsable pour tous, au lieu de dépendre de l’argent en soi pour faire de l’argent sur le dos des plus vulnérables, exploitant dans la foulée la nature sans retenue ?

Illusion

Les fonds de pension, dans les mains des plus dominants, investissent aussi trop dans des instruments de l’économie néo-libérale capitaliste où la spéculation boursière, la corruption institutionnalisée et la concentration excessive des richesses ne font que promouvoir l’instabilité financière et des crises systémiques, y compris la destruction d’environnement. Il est clair que nous n’avons pas une orientation morale, ou même simplement déontologique dans la façon que nous opérons notre système de pension. Qui s’en soucient réellement ?

Les pensionnés veulent-ils être au courant d’où vient leur argent ? Peuvent-ils vivre davantage de l’intérêt bancaire pour compenser leurs contributions souvent minces et l’insuffisance des taxes, amendes et autres droits de douane qui nourrissent la caisse centrale ? Quid de la création de revenus avec des dividendes à partir de projets innovateurs qui sont rentables, dignes et propres ? Ou sont-ils prêts à faire du business avec le diable afin de s’assurer d’une pension mirobolante à tout prix en misant sur l’intérêt ? La promesse du malin n’est qu’illusion…

La pension aurait pu être soutenable, non pas avec une autre promesse toute aussi farfelue comme celle du deal des Chagos, mais avec l’apport de nouveaux pôles de croissance. L’économie bleue peut-être une vraie opportunité, comme aussi l’Intelligence Artificielle, mais sommes-nous capables de le faire  ? En toute connaissance de cause, le secteur des énergies renouvelables, plus exactement les énergies durables incluant les systèmes intelligents et efficients, peut rapporter énormément au pays, mais avons-nous les compétences nécessaires pour réussir ? Sans doute, avec le support de la coopération internationale, et surtout avec moins de bureaucratie, le coup est jouable. Nous avons aussi beaucoup à gagner en relançant les secteurs comme le tourisme, l’agriculture et le secteur manufacturier. C’est dommage que la focalisation sur la pension ne nous permette pas de mettre en exergue le potentiel de promouvoir tant de filières, locales et régionales, qui peuvent nous aider à renforcer notre économie, et donc alimenter notre pension lui-même.

Nous sommes prisonniers d’un système auquel nous demandons de se changer. Il ne le fera pas de son propre gré. L’évidence est là lorsque nous constatons que les experts qui se penchent sur l’insoutenabilité de notre « pension vieillesse » ne trouvent rien de mieux que de nous pousser vers les compagnies d’assurance et leurs partenaires bancaires, les piliers d’une ploutocratie fondée sur l’intérêt, l’argent qui génère de l’argent au détriment de ceux qui n’en ont pas.

Le Premier Ministre dit vrai lorsqu’il affirme que tout le monde a des conflits d’intérêt dans un petit pays comme le nôtre, tout au moins potentiellement et pas uniquement ici. Mais qui sont ceux qui le déclarent au nom de la transparence ? Et finalement, le conflit d’intérêt n’est-il pas inévitable parce que l’intérêt est lui-même le conflit ? L’intérêt, ce mot que même le pensionné qui dit refuser le « riba » a sur le bout des lèvres, mais qu’il n’arrive pas à prononcer…

Par PROF. KHALIL ELAHEE

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