Shafick Osman, docteur en géopolitique de l’université Paris-Sorbonne (France), observateur attentif du monde arabo-musulman, et éditeur scientifique, nous livre ses impressions sur la guerre destructrice en cours entre le Hamas et l’État d’Israël.
Quelles sont vos réactions à la suite de l’attaque historique du Hamas contre I’État israélien samedi dernier ?
Surpris, bien évidemment, très surpris même vu l’ampleur et la rapidité de l’attaque ! C’est bien la première fois depuis des décennies qu’Israël est ainsi attaqué, certains parlant même du 11-Septembre israélien ! Cela démontre d’une part, la préparation très minutieuse du Hamas – et cela n’ait pu se faire en quelques jours – sans que les services de surveillance et de renseignements israéliens, réputés mondialement pour leur « efficacité », n’aient rien vu venir ! C’est assez surprenant tout de même ! Comment l’armée et le système de défense les plus réputés au monde aient pu se laisser prendre au piège par des militants et « forces de résistance » qui ne forment même pas une armée au sens propre du terme ? C’est une très grande interrogation, une question qui doit bouleverser les Israéliennes et Israéliens de tous bords ! C’est une faille énorme dans le maillon israélien, et toutes celles concernées et tous ceux concernés (gouvernement du jour, responsables de l’armée et de la surveillance du territoire, etc.) sont à blâmer lourdement ! En tout cas, si j’étais en Israël ou citoyen israélien, cela aurait été ma préoccupation première, car je ne me serais pas senti en sécurité sur le territoire…
Le Hamas a tout de même marqué un coup avec cette attaque sans précédente…
Oui, certes, le Hamas a marqué « un coup » comme vous dîtes, un grand coup même d’une portée historique mais la rétorque israélienne ne s’est fait pas attendre, et à l’heure où je vous parle [NDLR : jeudi soir, HAE], il y a déjà plus de morts côté Palestiniens qu’Israéliens ! Le Premier ministre Netanyahu a déclaré fortement vouloir l’élimination pure et simple du Hamas, et son ministre de la Défense a parlé de « human animals », c’est-à-dire d’animaux humains ! Ils voudront raser Gaza au maximum et remporter la victoire, bien évidemment. Si le conflit persiste, il y aura bien plus que les 1 500 morts côté Palestiniens, car Israël ne lésinera pas sur les moyens pour arriver à ses fins. Avec le soutien inconditionnel des États-Unis, leur meilleur allié de tout temps qui a décidé encore une fois de les aider militairement, on ne sait pas jusqu’où ils iront et comment ils feront pour arriver au but même si Joe Biden et Emmanuel Macron demandent des restreintes par rapport aux populations civiles palestiniennes.
Le coût humain risque donc d’être encore plus important, n’est-ce pas ?
Oui, à ce jour, on déplore quelque 1 200 décès côté Israéliens et autour de 1 500 morts côté Palestiniens, c’est déjà près de 3 000 morts des deux côtés en seulement cinq jours ! Je ne vous parle pas là des dizaines de milliers de blessées/blessés, des sans-abris, etc. Déjà, en quelques jours, on a vu environ 300 000 Palestiniennes et Palestiniens qui ont dû se déplacer pour aller ailleurs, dans les centres de refuge, etc. Et quand on connaît la petite superficie de la bande de Gaza (environ 365 km2), soit six fois plus petite que l’île Maurice, pour une population dépassant les deux millions de personnes, on se rend alors vite compte de la gravité de la situation au niveau humain ! Et maintenant, même les centres de refuge dans les écoles gérées par les Nations Unies sont bombardés, et Israël qui contrôle les espaces aérien, terrien, et maritime depuis 2007, en sus de l’électricité et l’eau à Gaza, ont fermé tous les robinets ! Que devons-nous attendre d’une telle situation ? Soit ce sera un génocide à venir par l’enfermement et la faim, soit la destruction de la population gazaouie par les militaires…
Ce sera peut-être l’heure de MBS d’entrer dans l’histoire avec une proposition de paix pour tous»
Vous semblez très pessimiste. Il n’y a donc pas de voie pour la paix des deux côtés ?
C’est une occasion en or justement pour faire la paix, et il n’y aura pas de paix sans que les résolutions des Nations Unies ne soient mises en place (cela fait des décennies qu’elles sont ignorées), c’est-à-dire la création enfin de l’État palestinien ! Le secrétaire-général des Nations Unies, António Guterres, l’a rappelé solennellement il y a quelques jours. Il est temps, grand temps, que les puissances occidentales, y compris l’Union européenne, se réveillent et forcent les mains pour la création de ce fameux État palestinien dû depuis 1948 ! J’espère que les États occidentaux ne rateront pas le coche cette fois-ci, avec la gravité de la situation, pour enfin et fermement pousser les parties prenantes à la mise en place de cet État palestinien! Mais, malheureusement, je ne vois aucun signe chez Joe Biden, Justin Trudeau, Emmanuel Macron, Rishi Sunak, etc. jusqu’ici pour aller dans cette direction. J’espère qu’ils vont changer de cap même si, personnellement, je n’ai pas grand espoir.
D’autres pays, comme les BRICS, pourront-ils avoir un quelconque rôle à jouer ?
La Russie vient d’avoir une conversation avec la Ligue Arabe, et elle propose son aide pour la paix pour les deux parties via la création de l’État palestinien. Il faudra aussi suivre la position de la Chine, restée silencieuse jusqu’ici. Et reste à savoir si le groupe BRICS prendra position officiellement, avec le Brésil et l’Afrique du Sud qui soutiennent historiquement la Palestine, mais l’Inde de Narendra Modi qui a des affinités militaires très pointues avec Israël, pourrait bloquer une prise de position quelconque du groupe. La surprise pourrait venir de l’Arabie saoudite qui lors de la réunion urgente de la Ligue Arabe cette semaine, a réitéré son soutien au peuple palestinien et a demandé sans équivoque la création de l’État palestinien comme solution à la crise permanente. Il était dit que l’Arabie saoudite allait conclure bientôt un accord avec Israël avec la création de l’État palestinien comme condition indispensable, et ce sera peut-être l’heure de Mohammed bin Salman Al Saud (MBS) d’entrer dans l’histoire avec une proposition de paix pour tous, mais Joe Biden, selon The Guardian, serait en colère contre le Royaume saoudien, car il n’a pas dénoncé le Hamas.
Quid de l’Iran ?
Le dernier acteur clé, l’Iran, ne s’est pas fait vraiment entendre jusqu’ici, mais il va de soi qu’aucune proposition de paix ou de création de l’État palestinien ne pourra se faire sans un accord même inofficiel avec le régime iranien. Et, encore une fois, l’Arabie saoudite de MBS est maintenant bien placée pour parler et négocier avec les Iraniens. Et là, je n’ai pas parlé des difficultés pour les délimitations de territoires et de frontières ! Mais ce sont les Nations Unies qui devront être au-devant de la scène sur cette délicate question…
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