Tuesday , 3 November 2026

ÉLECTIONS EN ISRAËL : la victoire historique des Arabes fait trembler les sionistes

Avec 19 députés à la Knesset, contre 10 précédemment, les partis arabes réalisent une percée historique qui bouleverse les rapports de force politiques en Israël. Leur mobilisation prive le bloc de Benyamin Netanyahou de sa majorité et place l’opposition sioniste devant une contradiction : comment accéder au pouvoir sans reconnaître le poids des élus arabes ? De Haaretz à la presse palestinienne, les analyses révèlent une fracture profonde autour de la représentation des citoyens arabes.

Une victoire qui bouleverse les calculs politiques

Ils représentent environ un cinquième de la population israélienne, mais leurs votes viennent de provoquer un bouleversement politique dont les conséquences pourraient se prolonger bien au-delà des négociations gouvernementales. Lors des élections législatives du mardi 27 octobre, les citoyens arabes d’Israël se sont mobilisés à une échelle exceptionnelle, permettant aux deux principales listes arabes de remporter 19 des 120 sièges de la Knesset. Leur représentation passe ainsi de 10 à 19 députés, dépassant le précédent record de 15 sièges enregistré en 2020.

La Liste commune, conduite par Yousef Jabareen, obtient 11 sièges, tandis que Ra’am, dirigé par Mansour Abbas, en décroche huit. Ensemble, les deux formations totalisent 837 400 suffrages, soit près de 15% des votes valablement exprimés. Ces voix ne proviennent pas exclusivement d’électeurs arabes, mais elles témoignent de la progression considérable des deux listes.

Selon les résultats du dépouillement publiés le vendredi 30 octobre par la Commission électorale centrale, le bloc de Benyamin Netanyahou obtient 53 sièges, contre 48 à celui de l’opposition conduite par Gadi Eisenkot. Aucun des deux camps n’atteint la majorité absolue de 61 sièges. Les résultats doivent encore être formellement présentés au président Isaac Herzog le 4 novembre.

C’est ici que réside toute la portée politique de la victoire arabe. En additionnant les 48 députés du bloc d’opposition aux 19 élus arabes, on obtient une majorité théorique de 67 sièges. Mais cette majorité arithmétique ne constitue pas une coalition politique. Plusieurs responsables sionistes, pourtant déterminés à remplacer Netanyahou, refusent de gouverner avec les représentants arabes.

Le scrutin fait ainsi apparaître une contradiction majeure : les voix arabes peuvent contribuer à faire perdre sa majorité à un gouvernement, sans être nécessairement reconnues comme une base acceptable pour former son successeur.

« L’arithmétique ne fait pas la légitimité »

Cette contradiction est précisément celle qu’a relevée Ameer Fakhoury, sociologue politique à l’Institut Van Leer de Jérusalem, interrogé par l’agence Reuters le 28 octobre. « Mais l’arithmétique ne fait pas la légitimité », observe-t-il, avant de souligner le paradoxe d’une opposition juive qui pourrait avoir besoin des suffrages palestiniens tout en refusant les représentants politiques qui les portent.

Son analyse résume le problème auquel se trouve confrontée la classe politique israélienne. Les partis arabes disposent d’une légitimité électorale incontestable, mais leur participation gouvernementale demeure contestée par une partie importante des formations sionistes.

Le précédent de 2020 mérite d’ailleurs d’être rappelé. Cette année-là, la Liste commune avait obtenu 15 sièges et recommandé Benny Gantz pour diriger le gouvernement. Celui-ci avait finalement rejoint une coalition d’union avec Netanyahou.

Six ans plus tard, le même dilemme réapparaît, mais avec une représentation arabe encore plus importante.

La presse israélienne s’interroge sur les limites de l’exclusion politique

Le débat est particulièrement vif au sein même de la presse israélienne. Dans une chronique publiée par Ynet, Nimrod Dweck pose une question qui résume les enjeux du scrutin : les électeurs arabes réclament une place à la table des décisions, mais les dirigeants juifs sont-ils prêts à la leur accorder ?

Pour cet analyste, la politique israélienne ne peut plus continuer à considérer les partis ultra-orthodoxes comme des partenaires gouvernementaux naturels tout en maintenant les représentants arabes en dehors des calculs de coalition.

Il estime que la mobilisation électorale révèle une volonté accrue de participation politique et souligne que les citoyens arabes ne sont pas des invités dans leur propre pays. À ses yeux, les élections obligent désormais les responsables du centre et de la gauche à choisir entre la poursuite des exclusions traditionnelles et la construction d’une coopération politique durable.

Cette réflexion rejoint celle du quotidien Haaretz, qui a défendu, dans un éditorial du 29 octobre, la formation d’un gouvernement associant les partis arabes. Dans une chronique publiée le même jour, Gideon Levy pousse plus loin le raisonnement. Son titre, « Bibi ou Tibi : l’avenir d’Israël dépend de ses citoyens arabes », oppose symboliquement Benyamin Netanyahou, surnommé Bibi, à Ahmad Tibi, l’une des principales figures de la représentation parlementaire arabe.

Le vote de la colère et de la résistance politique

Mais pourquoi les citoyens arabes se sont-ils mobilisés aussi massivement ? Dans une analyse publiée le 28 octobre par le magazine israélo-palestinien +972 Magazine, le journaliste palestinien Baker Zoubi apporte une réponse particulièrement éclairante.

Présent dans plusieurs localités arabes le jour du scrutin, il raconte avoir observé une mobilisation très différente de celle des élections précédentes. À Nazareth notamment, des électeurs qui exprimaient auparavant leur désillusion envers le système politique ont décidé de participer.

Selon lui, cette mobilisation ne s’explique pas uniquement par les efforts des partis arabes. Elle est aussi une conséquence des politiques et des déclarations des ministres Ben-Gvir et Smotrich, particulièrement sur la sécurité, la criminalité, les démolitions de logements et les droits des citoyens palestiniens.

Dans les reportages réalisés par Reuters, les électeurs arabes évoquent également des préoccupations concrètes : égalité des droits, sécurité, emploi, financement des collectivités et perspectives de paix pour les Palestiniens.

L’après-Résultat : Contestation, négociations, mobilisation…

Des manifestations annoncées pour un gouvernement judéo-arabe

Le mouvement judéo-arabe Standing Together a appelé à des manifestations, hier soir, samedi, à 19h30 (heure israélienne), notamment à Tel-Aviv, Jérusalem, Haïfa, Beer-Sheva et Tayibe.

Les organisateurs réclament une coalition réunissant les formations juives de l’opposition et les partis arabes.

Jeudi 29 octobre, plusieurs centaines de manifestants s’étaient déjà rassemblés devant le domicile de Gadi Eisenkot, principal rival de Netanyahu, pour réclamer une telle alliance.

L’argument des organisateurs repose sur l’arithmétique électorale : les formations opposées à Netanyahu détiennent ensemble 67 sièges sur 120, mais restent divisées sur la participation arabe.

Une majorité d’électeurs de l’opposition favorables à une alliance avec les Arabes

Un sondage réalisé par le centre Accord de l’Université hébraïque de Jérusalem apporte un éclairage intéressant.

Parmi les électeurs des quatre principales formations de l’opposition interrogés :

  • 61 % souhaitent un gouvernement dirigé par Gadi Eisenkot comprenant le parti arabe Ra’am.
  • 20 % préfèrent de nouvelles élections.
  • 12 % soutiennent un gouvernement de rotation avec Netanyahu.
  • 7 % privilégient une coalition avec les partis ultra-orthodoxes.

L’enquête, réalisée le 27 octobre auprès de 467 électeurs ayant voté pour ces quatre formations, ne représente donc pas l’ensemble de l’électorat israélien. Elle révèle néanmoins un décalage entre la position de plusieurs dirigeants de l’opposition et celle des électeurs interrogés.

Netanyahu tente de maintenir son bloc

Malgré la perte de sa majorité, Benjamin Netanyahu reste à la tête du gouvernement sortant. Son Likoud, avec 27 sièges, demeure le premier parti du pays.

Le Premier ministre a entrepris des consultations avec ses alliés sionistes, notamment Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, pour maintenir l’unité de son bloc.

Parallèlement, des discussions concernent les partis ultra-orthodoxes. Selon le Jerusalem Post, United Torah Judaism, qui détient sept sièges, pourrait envisager des négociations avec l’opposition. En revanche, Aryeh Deri, dirigeant du Shas, exclut de rejoindre un gouvernement d’opposition sans le Likoud.

Aucun accord permettant de constituer une nouvelle majorité n’a été annoncé.

L’opposition divisée : Yair Golan favorable, Avigdor Liberman opposé

Le président du parti Les Démocrates, Yair Golan, poursuit ses efforts pour constituer une coalition avec les partis arabes. Vendredi 30 octobre, il a rejeté l’idée d’un gouvernement d’union nationale avec le Likoud. Il estime qu’une coalition alternative peut être constituée avec la participation des formations arabes. Golan a également confirmé avoir rencontré Gadi Eisenkot, Yaïr Lapid et Mansour Abbas.

En revanche, Avigdor Liberman, dirigeant d’Yisrael Beytenu, a réaffirmé son refus de participer à un gouvernement comprenant les partis arabes. Cette opposition constitue un obstacle majeur à la traduction des 67 sièges en majorité gouvernementale.

Mansour Abbas engage des discussions avec les autres dirigeants arabes

Une évolution est également intervenue au sein des formations arabes. Selon le Jerusalem Post du 31 octobre, Mansour Abbas, dirigeant de Ra’am, a pris contact avec Yousef Jabareen, Ahmad Tibi et Sami Abu Shehadeh.
Ces échanges ont porté sur les résultats électoraux, les responsabilités des nouveaux députés arabes et la nécessité de renforcer leur coopération.

Les deux principales listes disposent désormais de 19 sièges, répartis entre :

  • Liste commune : 11 sièges
  • Ra’am : 8 sièges

Leur représentation a presque doublé par rapport aux dix sièges détenus dans la Knesset sortante. La Liste commune a notamment exprimé sa disposition à soutenir de l’extérieur un gouvernement alternatif à celui de Netanyahu.

Les autorités électorales rejettent les accusations de fraude généralisée

Une nouvelle controverse est apparue après les élections. Netanyahu et le Likoud ont évoqué une possible ingérence financière étrangère, notamment du Qatar, dans des initiatives destinées à encourager la participation électorale arabe.

Une enquête a été ouverte sur des soupçons d’ingérence extérieure. Cependant, la Commission électorale centrale a rejeté les accusations de fraude généralisée. Son directeur général par intérim, Dean Livne, a précisé que l’enquête ne remettait pas en cause les résultats devant être transmis au président.

La mise en garde de l’intellectuel palestinien

Dans la presse arabe publiée en Israël, la victoire des partis arabes suscite également des interrogations. Le 29 octobre, l’intellectuel palestinien Awad Abdel Fattah signe dans Arab 48 une analyse intitulée : « Une participation massive ne vous donne pas un mandat sans limites. »

Il reconnaît la portée historique de la mobilisation, mais met en garde contre une interprétation qui assimilerait automatiquement le vote arabe à un soutien au prochain gouvernement sioniste. Pour cet auteur, de nombreux électeurs ont voulu affaiblir le gouvernement Netanyahou sans nécessairement donner à leurs représentants l’autorisation de soutenir un exécutif dont ils contesteraient les orientations à l’égard des Palestiniens.

Et Gaza dans tout cela ?

La portée de la victoire arabe doit enfin être examinée à la lumière de la question palestinienne. Les citoyens palestiniens d’Israël disposent d’un droit de vote à la Knesset, contrairement aux Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie qui ne participent pas aux élections législatives israéliennes.

L’élection de 19 députés arabes ne signifie donc pas que les Palestiniens dans leur ensemble disposent d’une représentation équivalente dans les institutions israéliennes. Elle ne garantit pas davantage une modification des politiques concernant Gaza, la Cisjordanie ou les colonies.

Dans une analyse publiée par The Guardian, Emma Graham-Harrison souligne que l’opposition à Netanyahou ne signifie pas nécessairement une remise en cause des principales orientations de l’État concernant les Palestiniens. Il serait donc prématuré de considérer que la percée des partis arabes annonce, à elle seule, un changement de cap sur Gaza ou la Cisjordanie.

Les prochaines dates décisives

4 novembre : les résultats officiels doivent être transmis au président Isaac Herzog. Celui-ci consultera ensuite les partis pour déterminer à qui confier la formation d’un gouvernement.

10 novembre : installation prévue de la nouvelle Knesset.

Le président désignera un responsable chargé de constituer une coalition. Celui-ci disposera initialement de 28 jours, avec une possible prolongation de 14 jours.

En l’absence d’accord, les procédures institutionnelles pourraient conduire à de nouvelles élections. Entre-temps, Netanyahou restera Premier ministre à titre intérimaire.

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