Après 43 années au service de l’État, Fatwma Abdool Raman Ahmed referme un chapitre majeur de sa vie avec la retenue de ceux qui n’ont jamais eu besoin d’élever la voix pour imposer leur présence. Décorée de l’OSK, elle quitte la haute fonction publique avec gratitude, mais sans travestir ses vérités : la nostalgie du terrain, la fierté du devoir accompli, une blessure restée ouverte, et cette conviction profonde que le service public ne vaut que s’il demeure arrimé à l’intégrité, au travail et à l’humain.
De la nostalgie
Il y a des départs bruyants. Et puis il y a ceux qui s’installent dans le silence avec une forme de gravité douce. Celui de Fatwma Abdool Raman Ahmed appartient à cette seconde famille. Après plus de quatre décennies dans les rouages de l’administration, elle quitte la scène sans fracas, mais non sans laisser une empreinte.
Le premier mot qu’elle choisit pour parler de la retraite surprend par sa sobriété : « de la nostalgie ». Elle l’assume simplement. Après 43 ans de service, explique-t-elle, « cela faisait étrange de se retrouver soudain avec autant de temps devant soi ». Au début, dit-elle encore, « le lieu de travail, avec ses défis, ses enjeux, la prise de décision et le personnel, vous manque ». Puis vient l’autre étape, celle qu’impose toute sortie de carrière : « il a fallu s’ajuster rapidement et s’adapter à cette nouvelle normalité ».
Cette nostalgie-là n’a rien de romantique. Ce n’est pas la nostalgie d’un titre. C’est celle d’un quotidien tendu par le devoir, par les arbitrages, par la pression, par les réponses à donner à temps. Bref, la nostalgie d’une vie utile.
L’honneur, mais sans fard
La République lui a décerné l’OSK. Elle accueille cette distinction avec reconnaissance. « Cela m’apporte satisfaction et immense plaisir, parce que mon travail a été reconnu », confie-t-elle. Puis elle ajoute, dans un même élan de foi et de gratitude : « Je remercie le Tout-Puissant pour cette faveur. Mes remerciements vont aussi au gouvernement. »
Mais ce qui donne du relief à son portrait, c’est qu’elle ne s’abrite pas derrière la médaille. Elle ne gomme pas la part plus rugueuse de son histoire. Elle dit clairement qu’elle attendait une promotion avant son départ. « Cette promotion se faisait attendre depuis deux ans », affirme-t-elle. « Je considérais cette attente comme juste et légitime. » Elle n’est finalement pas venue. À sa place, des cadres plus jeunes ont été promus. Alors elle tranche la phrase avec une franchise rare : « J’ai quitté le service avec un léger ressentiment et de la déception. »
Cette phrase vaut à elle seule un chapitre. Parce qu’elle dit à la fois la dignité et la blessure. Parce qu’elle montre une femme qui sait remercier sans mentir, et recevoir un honneur sans effacer ce qui l’a meurtrie.
Au début, une jeune femme prudente
Quand elle revient sur ses débuts, elle refuse toute mythologie personnelle. « Pour être franche, je cherchais un emploi », dit-elle. Elle avait postulé dans le public, dans le privé, dans des corps parapublics. « C’est le secteur public qui m’a fait la première offre et j’y suis entrée. » Elle ajoute avec lucidité : « À l’époque, je ne mesurais pas encore pleinement le monde du travail. Mais il y avait l’enthousiasme et la volonté d’apprendre. »
La jeune femme qu’elle était alors ne se décrit ni comme flamboyante ni comme téméraire. Le mot qu’elle choisit est plus fin : « J’étais un peu prudente ». Mais cette prudence n’avait rien de passif. Elle précise aussitôt : « j’étais déterminée à acquérir des connaissances et de l’expérience. » Elle apprend auprès des anciens, elle les aide, elle observe, elle absorbe. Puis l’ambition vient, non pas comme une impatience, mais comme une maturation : « Avec le temps et la prise de conscience, mon ambition de gravir les échelons a grandi. »
Devenir Permanent Secretary ? Au départ, cela lui semblait flou. « Au début, c’était nébuleux », dit-elle. Elle poursuit : « Mais à mesure que les possibilités de promotion se présentaient, j’étais déterminée à monter plus haut. » Et si elle n’avait jamais imaginé d’emblée atteindre ce poste, elle s’en est donné les moyens : « J’ai poursuivi des études supérieures pour obtenir mon diplôme et mon MBA. J’ai acquis des compétences, des connaissances, de l’expérience. Ensuite, j’ai gagné en confiance et j’ai visé le poste de Permanent Secretary. »
La femme derrière la fonction
L’une des réponses les plus précieuses est sans doute la plus brève. Quand on lui demande qui elle est derrière le titre et le protocole, elle répond : « Au fond, je suis une personne privée, même si je peux beaucoup parler et rire dans certains cercles. » Tout ce que Fatwma Abdool Raman Ahmed semble tenir dans cette phrase : la réserve, le goût du cercle choisi, la chaleur à l’abri du vacarme, la maîtrise de soi sans sécheresse.
Les figures qui l’ont construite
Aucune grande trajectoire ne se construit seule. Professionnellement, elle cite ceux qui l’ont guidée. « J’ai été inspirée par M. Vythilingum », dit-elle, avant d’ajouter : « Je lui suis très reconnaissante, car il m’a guidée et m’a apporté son soutien. » Elle évoque aussi feu M. Abdulatiff pour « sa distinction et son savoir », M. et Mme Ramsamy pour « leur discipline de travail », Mme Aubeeluck pour « son assertivité comme femme », et M. Pather pour « son sens de l’équité ».
Mais la colonne vertébrale de sa vie ne se limite pas au monde administratif. Elle remonte plus loin : au grand-père maternel, au père, à la mère, aux proches. Et surtout à une disparition fondatrice, celle de son jeune frère Ellias, mort à vingt ans. Cette perte, dit-elle, « m’a gardée ancrée dans la réalité de la vie ». La formule est simple. Elle est immense. Elle dit comment une tragédie intime peut devenir une école de gravité.
Son code intérieur comme fonctionnaire
Quand on lui demande quelles valeurs l’ont guidée, la réponse tombe sans détour : « l’équité dans vos rapports, l’impartialité et l’honnêteté ». Puis elle ajoute : « On dit que l’honnêteté est la meilleure des politiques. » Chez elle, ces principes ne sont pas décoratifs. Ils sont portés, dit-elle, par « une forte dose de croyance religieuse et morale, avec la crainte du Tout-Puissant ».
Son regard sur l’intégrité dans la fonction publique est d’ailleurs d’une rare netteté. « J’ai tendance à penser que l’intégrité s’effrite », affirme-t-elle. Elle décrit « une tendance marquée à privilégier les désirs individuels, même lorsque cela se fait au détriment de personnes plus méritantes ». Elle dénonce aussi « un lobbying outrancier » pour faire représenter telle ou telle composante de la société mauricienne dans le secteur public. Elle nuance toutefois sa pensée : « Je suis tout à fait d’accord pour que tout le monde soit représenté. Mais il y a une manière de le faire, et cela ne peut pas se faire en piétinant les autres. C’est délicat, mais le juste équilibre peut être trouvé. »
Peu de phrases disent mieux la tension entre lucidité et sens de la mesure.
Ce qu’est un vrai serviteur de l’État
À la question de savoir ce qui fait un bon fonctionnaire, sa réponse mérite d’être gardée telle quelle, tant elle résume une éthique : « Le principe directeur, c’est de travailler avec dévouement sans attendre aucune faveur, et d’accomplir ses devoirs du mieux possible. » Puis vient ce mot, rare dans le vocabulaire administratif, mais central à ses yeux : « Il faut faire preuve d’empathie. » Enfin, elle referme sa pensée d’une phrase presque sévère : « C’est très simple, en réalité, mais cela semble très difficile de nos jours. »
Tout est là : la rigueur, le refus du calcul, la conscience du devoir, et cette tristesse discrète devant ce qui se perd.
La pression, presque une seconde nature
Y a-t-il eu une période plus rude qu’une autre ? Elle refuse de réduire la pression à un moment précis. « La pression intense n’est pas limitée à une période particulière », dit-elle. « Elle est sporadique et quasi continue, selon le sujet ou le dossier. » Certes, « la période budgétaire est éprouvante », reconnaît-elle, mais on y est préparé, car elle revient chaque année. D’autres épisodes sont plus imprévisibles : « la Covid-19, la promulgation d’une législation, une Private Notice Question, une Parliamentary Question… » Et là, la méthode est claire : « Il faut travailler étroitement avec son équipe, le personnel administratif et technique, ainsi qu’avec les autres ministères concernés, pour recueillir toutes les informations, les évaluer et proposer des alternatives et des solutions. »
Même sous pression, elle parle collectif. C’est un détail qui en dit long.
Aux jeunes Mauriciennes : tenir, viser, s’affirmer
Son message aux jeunes femmes qui aspirent au leadership ne relève ni du slogan ni de la consolation. « Que l’on soit un homme ou une femme, l’essentiel est d’être orienté vers le travail, concentré sur ses objectifs et capable de livrer dans les délais », dit-elle. Mais elle ajoute aussitôt ce que seule l’expérience autorise à formuler avec une telle sobriété : « En tant que femme, il faut comprendre que ce n’est pas toujours un lit de roses. Il faut parfois savoir s’affirmer. »
En quelques mots, elle résume des décennies de pouvoir vécu au féminin.
Quinze ministres, quinze mondes
Au cours de sa carrière, elle a travaillé avec « environ quinze ministres ». Quinze univers. Quinze styles. Quinze rapports au pouvoir. Comment traverse-t-on cela ? Sa réponse éclaire sa méthode. « Il faut d’abord bien connaître son ministère, son travail, et le fonctionnement du secteur public dans son ensemble », dit-elle. Il faut aussi, ajoute-t-elle, « disposer d’un réseau solide et fiable de collègues et d’amis issus des secteurs public et privé ainsi que d’organismes internationaux ». Mais surtout, il faut savoir lire l’humain : « Il est impératif de développer une forte capacité de compréhension et de s’adapter aux différentes personnalités. Certaines sont plus difficiles que d’autres. »
Puis vient peut-être la phrase la plus révélatrice de sa philosophie professionnelle : « Mais j’ai appris que lorsque vous connaissez votre travail, que vous engagez des discussions fructueuses avec eux et que vous apportez des solutions utiles et réalistes, ils vous respectent. » Voilà sa ligne. Non pas l’autorité par l’esbroufe. Mais l’autorité par la maîtrise.
Retraite : le temps de revenir à soi
À présent, Fatwma Abdool Raman Ahmed veut se tourner vers les siens. « Je veux consacrer davantage de temps à ma famille, en particulier à ma mère et à mon époux », confie-t-elle. Puis elle ajoute avec émotion : « Ils m’ont tous deux tellement soutenue tout au long de ce magnifique parcours. Cela n’aurait pas été facile sans leur engagement indéfectible et leurs encouragements. » Et d’ajouter par une ouverture presque lumineuse : « Mes remerciements les plus sincères à eux… puis à mes loisirs et à mes nouvelles aspirations. »
C’est peut-être là que se trouve sa vraie sortie de scène. Non dans la décoration. Non dans les titres. Mais dans ce retour à l’essentiel.
Fatwma Abdool Raman Ahmed quitte l’État avec ce mélange rare de gratitude, de lucidité et de tenue. Elle emporte avec elle bien plus qu’un parcours administratif. Elle emporte une certaine idée du service public : droite, exigeante, humaine, parfois blessée, mais jamais renoncée.
Et au fond, ce qui demeure, ce n’est pas seulement l’image d’une haute fonctionnaire. C’est celle d’une femme qui aura traversé les sommets sans perdre la conscience de la fragilité, ni le sens du devoir, ni la pudeur des êtres solides.
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