La suspension, en février, de la pension de 33 veuves musulmanes a franchi le seuil du simple débat sur les réseaux sociaux pour s’inviter, vendredi, au Conseil des ministres. Face à une polémique devenue sensible, le ministre de l’Intégration sociale, de la Sécurité sociale et de la Solidarité nationale, Ashok Subron, a fixé le cadre : il ne s’agirait pas d’une suppression, mais d’une suspension temporaire, liée à un exercice de vérification enclenché après la remontée de faits jugés suffisamment sérieux pour justifier une enquête.
Ce qui a commencé comme un simple « arrêt de paiement » signalé dans quelques familles, puis amplifié à coups de captures d’écran et de commentaires indignés, est en train de se transformer en affaire d’État. Début février, la pension de veuve touchant 33 Mauriciennes de foi musulmane a été suspendue. Depuis, une question revient comme un refrain, brutale et impossible à esquiver : qui a décidé, sur quelle base, et pourquoi maintenant ? Dans l’espace public, la suspension a aussitôt pris la forme d’un soupçon : celui d’une injustice ciblée, d’un tri administratif fait à froid, et d’une fragilisation de femmes déjà dépendantes d’un filet social minimal — au pire moment, à l’approche de Ramadan.
Nikah entre 1987 et 1990
Car l’élément qui met le feu aux poudres n’est pas seulement le chiffre — 33 — ni même la suspension en elle-même. C’est le dénominateur commun qui circule et qui intrigue : les dossiers concernés renverraient à des mariages célébrés entre novembre 1987 et novembre 1990. Trois années, un couloir temporel très précis. Et derrière ce couloir, une énigme : comment des mariages d’il y a près de quarante ans deviennent-ils, soudain, le cœur d’une enquête sociale en 2026 ? Que cherche-t-on exactement à vérifier ? Qu’est-ce qui, dans ces unions, serait aujourd’hui jugé insuffisant, contestable, ou « irrégulier » ?
Vendredi, le sujet a franchi un cap : il a été porté au Conseil des ministres. Le ministre de l’Intégration sociale, de la Sécurité sociale et de la Solidarité nationale, Ashok Subron, a tenté d’éteindre l’incendie avant qu’il ne devienne incontrôlable. Il a insisté sur un point : il ne s’agit pas d’une suppression, mais d’une suspension temporaire, enclenchée après la remontée de faits jugés sérieux et à la suite d’une requête d’enquête. En clair : l’État dit vérifier, pas punir. Mais dans l’opinion, la frontière est déjà floue : quand le paiement s’arrête, la différence entre « suspension » et « suppression » se mesure surtout à la fin du mois.
Des réponses attendues
Le gouvernement promet donc une démarche encadrée. Selon nos recoupements, le ministre a expliqué à ses collègues que la mesure ne concerne que 33 cas, et qu’une décision ne sera prise qu’une fois l’exercice de vérification terminé. Le dossier reviendra dès vendredi prochain devant le Cabinet : Ashok Subron devra présenter un document « ficelé », censé clarifier les bases, la méthode, les constats, et l’orientation envisagée.
Vendredi prochain, le gouvernement promet d’apporter des réponses. Mais plus le dossier avance, plus il ressemble à un test politique : celui de la capacité de l’État à concilier contrôle et justice sociale, sans donner le sentiment que, derrière une vérification administrative, ce sont des veuves qui paient le prix d’un vide juridique vieux de près de quarante ans.
Des mariages célébrés de façon informelle
Mais au moment même où l’État parle de contrôle, un autre récit prend de la force — et c’est lui qui donne à l’affaire sa dimension explosive. Le Quatre Bornes Muslim Council (QBMC), qui dit suivre ces situations depuis des décennies, oppose une mise en contexte qui renverse la lecture : entre novembre 1987 et novembre 1990, l’enregistrement officiel des mariages musulmans (Nikah) aurait été interrompu à la suite de l’entrée en vigueur de la Civil Status (Amendment) Act 1987. Dans cet intervalle, des Nikah auraient été célébrés verbalement ou consignés de façon informelle par des mosquées. Autrement dit, si l’État exige aujourd’hui des preuves « standardisées », il demanderait potentiellement l’impossible — parce que le cadre d’enregistrement n’existait pas ou plus, à l’époque, sous la même forme.
C’est là que se noue le suspense du dossier, et le fil conducteur qui peut tenir le lecteur : si ces Nikah ont été célébrés dans un contexte où l’outil d’enregistrement a fait défaut, peut-on, quarante ans plus tard, contester la preuve apportée et suspendre des pensions ?
Surviving Partner’s Allowance
Basir Mohabuth, coordinateur au sein du Quatre Bornes Muslim Council (QBMC), rappelle que les Social Aid Regulations 1984, amendées en 2014, avaient justement prévu une solution pour cette catégorie : une Surviving Partner’s Allowance (SPA), équivalente à la pension de veuve, accessible notamment via un affidavit assermenté devant un juge.
Et c’est ici que le conflit devient institutionnel : si un affidavit judiciaire est une preuve légale, que signifie, alors, le fait de le juger aujourd’hui insuffisant ? À qui la charge de la preuve revient-elle réellement : à la veuve… ou à l’administration qui remet en cause ce qui a été accepté pendant des années ?
Enregistrement tardif des mariages religieux
Le QBMC ajoute un autre élément, encore plus troublant : en juin 2022, l’État a élargi la possibilité d’enregistrement tardif des mariages religieux musulmans (janvier 1982 à août 2022), mais a exclu expressément la période novembre 1987–novembre 1990, au motif que cette fenêtre aurait déjà été réglée par la réforme de 2014. « Si cela est exact, alors la polémique change de nature : on ne parle plus seulement d’un contrôle, mais d’une relecture a posteriori d’un mécanisme que l’État aurait lui-même mis en place pour sécuriser ces situations », considère Basir Mohabuth.
D’où la question qui doit guider le récit jusqu’au bout — et maintenir la tension : sur quoi l’enquête est-elle précisément fondée, et qu’est-ce qui, soudain, invaliderait un cadre que l’État avait conçu pour protéger ces veuves ?
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