Avons-nous, ici-même, négligé ce qui se passe au Soudan pour parler presque chaque semaine de la Palestine ?
Pas vraiment, car il n’y a jamais eu dans toute l’histoire moderne un conflit où le pourcentage de civils tués est aussi élevé qu’à Gaza, comparable aux génocides de Srebrenica ou du Rwanda. Et Gaza souffre encore et toujours. Mais aussi, pendant longtemps les deux parties engagées dans la guerre civile soudanaise ont ciblé les systèmes de télécommunication pour garder un quasi-blackout sur leurs abus, exactions et violences. Les organisations humanitaires nous ont souvent alertés sur la catastrophe humanitaire au Soudan, mais notre attention était ailleurs. Mais l’Union Africaine, les Nations Unies et, pas vraiment une surprise, la Ligue Arabe et l’Organisation de la Coopération Islamique, ont rarement pris au sérieux la situation au Soudan.
12 millions
Tel est le nombre de gens déplacés au Soudan, un record absolu qui dépasse notre imagination. Et 24 millions soudanais souffrent de famine actuellement ! Plus de 170 000 personnes sont dans une ville coupée du reste du monde. Ailleurs, ils auraient été qualifiés d’otages ou détenus dans une prison à ciel ouvert. Depuis 2023, alors que notre attention était retenue, pour certains au moins, par le génocide qui se développait à Gaza, un autre drame humain sans précédent prenait forme au Soudan, dans le sud de ce pays particulièrement. Il est légitime de se demander s’il y aurait un manque d’intérêt par rapport à ce dernier de la part de l’opinion dite « internationale ». Existerait-il, consciemment ou non, un certain racisme dans notre psychologie collective vis-à-vis des problèmes de l’Afrique noir ? Serait-ce la conséquence d’une culture médiatique sélective ? Sommes-nous toujours pour beaucoup des esprits colonisés, victimes de notre système d’éducation qui ne s’intéresserait uniquement à ce à que les forces dominantes autour de nous ont choisi pour nous ?
Et l’absence d’engagement du monde musulman sur le conflit soudanais serait-il parce que, contrairement à la Palestine, il n’y a pas de lieu saint de l’Islam dans ce pays ? Or, le Messager de Dieu (bénédiction et paix soient sur lui) devait regarder un jour la Ka’ba et affirmer : « Quelle bonne maison tu es ! Comme ton importance est grande ! Comme ton caractère sacré est grand ! Mais certes le croyant est plus sacré auprès d’Allah que toi… ». Le fait que les belligérants de la guerre civile soudanaise soient de foi musulmane des deux côtés ne devait pas rendre leur sang moins sacré. Et même s’ils n’étaient pas musulmans, l’Islam nous enseigne bien que la justice n’est pas à géométrie variable. Sinon, nous ferions alors comme Netanyahou et ses sionistes qui se croiraient au-dessus des lois, car ils seraient les « élus » de Dieu…
Interférences
Mais comment sommes-nous arrivés là au Soudan ? Seulement quelques décennies de cela, nous entendions habituellement évoquer ce pays seulement quand sévissait une famine, comme suite à une sévère sécheresse. Depuis peu, c’est connu comme un endroit qui regorge en ressources naturelles comme l’or, l’uranium, les métaux rares, le cuivre et le fer mais aussi des sources d’énergies immenses allant du pétrole au solaire, sans oublier le potentiel extraordinaire du Nil que ce soit en termes d’hydro-électricité ou d’agriculture. Le Darfour dans le sud est passé d’une région où la population souffrait de catastrophes de la nature à une région où la présence de richesses immenses a mené à des violences armées, provoquant ainsi des catastrophes humanitaires.
L’interférence de gouvernements étrangers, mais aussi de certaines puissances financières et autres multinationales, est un facteur qui est largement responsable de la dégradation actuelle. Avons-nous peur de mentionner ces pays et ces compagnies qui agissent en violation du droit international pour financer des massacres au Soudan ? Des ONG indiquent qu’un nettoyage ethnique systématique est actuellement en cours, même si les parties visées affirment que ce sont des abus de leurs troupes qu’ils ne cautionnent nullement. Peut-on se fier à leurs propres enquêtes ? Ne faudrait-il pas comme priorité que la fourniture en armement, y compris des drones meurtriers, cesse immédiatement ? Et surtout, surtout, que les milliers de civils qui sont bloqués puissent avoir un « safe passage » vers des lieux sûrs ? L’acheminement de vivres et autres besoins de première nécessité doit pouvoir se faire sans délai. Mais y a-t-il une volonté d’agir ? Y a-t-il une possibilité de médiation, voire de trouver un chemin vers la paix ? Y a-t-il quelqu’un qui s’en soucie, finalement ?
Conclusion
Bref, un rappel est assez court, peut-être afin que plus de lecteurs puissent lire ces lignes. Que Dieu nous pardonne si nous avons trop longtemps oublié le Soudan, mais ce n’est pas trop tard. La charge émotive n’est pas comme celle lorsqu’il s’agit de la Palestine, et pour beaucoup de Gaza ou encore de Bait-ul-Muqaddas. Mais n’est-ce pas là aussi notre épreuve, d’être du côté de la vérité, y compris lorsque ce n’est pas « notre » problème ? Comme si nous avons réussi grand-chose par rapport à la cause palestinienne, car c’était « notre » problème !
La leçon soudanaise nous renvoie également à une cruelle réalité : agissons-nous pour Dieu uniquement, pour la justice quelle que soit la victime ou le coupable ? Ou uniquement nous nous agitons un peu, beaucoup pour quelques-uns, parce que tout le monde en parle, c’est dans les médias, il y a des défilés et des manifestations pour se défouler, il y a une mode d’arborer un keffieh, ou même nous ne savons pas quoi faire ? Certes la plupart parmi nous sont sincères dans notre volonté, mais nous ne perdons rien à vérifier notre intention ? Sommes-nous comme certains dirigeants religieux, politiques et autres qui n’assument pas leur responsabilité d’agir, mais font des grands discours pour plaire la masse ? Est-ce aussi notre émotivité, qui peut aller jusqu’à la haine de quelqu’un comme Netanyahu, par exemple, qui nous motive fondamentalement ?
Soudan est un « litmus-test », une épreuve révélatrice. C’est au fond de notre cœur qu’il faut chercher l’intention pure qui nous anime…
Par Prof Khalil Elahee
Star Journal d'information en ligne