samedi , 11 juillet 2020

Yaasin Udhin, expert-comptable : «Maurice devra saisir les opportunités à venir en diversifiant son marché»

Comptant plusieurs années d’expérience dans le secteur du Global Business, Yaasin Udhin, expert-comptable, commente l’inscription de Maurice sur la liste noire des centres financiers de l’Union européenne. Selon lui, la menace que des investisseurs délaissent notre juridiction est bien réelle.

La nouvelle est tombée : Maurice est inscrite sur la liste noire des centres financiers de l’Union européenne. C’était attendu selon vous ?
Ce n’est pas une si bonne nouvelle pour le Global Business et le secteur financier en général. Maurice s’attendait au pire et devait se préparer à faire face aux conséquences de son inscription sur cette liste contrairement à s’appuyer sur les spéculations que l’Union européenne (UE) allait y enlever son nom. Comme Maurice fait désormais partie des «High Risk Third Countries», le gouvernement mauricien a exprimé sa volonté de travailler sur les recommandations du Financial Action Task Force (FATF). Le gouvernement devrait poursuivre ses efforts et s’engager de manière significative avec toutes les parties prenantes et les institutions internationales afin de sortir de cette liste. Le défi consiste à agir rapidement et de manière décisive.

Quelles sont les implications à présent pour notre pays ?
Le secteur du Global Business et celui des finances s’appuient fortement sur leur réputation et leur crédibilité pour, subséquemment, donner confiance aux investisseurs. Malheureusement, les médias ont tapé sur Maurice depuis l’inscription annoncée sur la liste noire. Cela a impacté négativement sur la confiance des investisseurs étrangers, car la réputation de notre juridiction a pris un sale coup.

Est-ce la fin des transactions avec les pays européennes ?
Les grandes institutions financières et les ‘Development Financial Institutions’ (DFI) ont une liste de critères à considérer avant d’utiliser un centre financier international comme plateforme d’investissement. Désormais, elles peuvent être réticentes à utiliser Maurice. Bien que l’inscription sur cette liste n’entraîne pas de restrictions commerciales, les banques seront obligées d’appliquer des mesures de « due diligence » renforcées quant aux transactions impliquant des pays figurant sur la liste noire, principalement entre Maurice et l’Europe. La menace que les banques étrangères mettent fin à leurs relations et imposent des procédures supplémentaires très strictes aux banques locales est réelle. Cela affectera à la fois les banques, les Management Companies et le secteur financier dans son ensemble.

Depuis plusieurs semaines déjà, notre centre financier faisait la une de l’actualité internationale. Et ce, pour des raisons peu flatteuses. Comment en est-on arrivé là ?
Le rapport « FATF Mutual Evaluation » de septembre 2018 avait conclu que Maurice était « largely compliant » ou « compliant » à seulement 14 des 40 recommandations du FATF. Depuis, il convient de souligner que Maurice a fait beaucoup de progrès pour remédier à cela. Le gouvernement mauricien a déclaré avoir pris connaissance de l’inscription proposée de Maurice sur la « Grey list » par le biais d’un article de presse sans consultation préalable de l’Union européenne et que Maurice était largement conforme à 35 des 40 recommandations du FATF.

D’où proviennent alors les lacunes?
Les lacunes concernent principalement (1) l’aptitude et la capacité des organes de surveillance (FSC/FIU) à mettre en œuvre des sanctions financières par le biais de la sensibilisation et de la surveillance ; (2) garantir l’accès aux informations aux bénéficiaires effectifs ; et (3) la capacité des organismes chargés de l’application des lois de mener des enquêtes sur le blanchiment d’argent et leur efficacité quant aux procédures ayant trait à l’Anti-Money Laundering/Combating the Financing of Terrorism.

À présent que nous sommes sur la liste noire, craignez-vous un effondrement de notre secteur des services financiers?
Faisons d’abord ressortir que Maurice est bien cotée en Afrique et dans le monde en termes de « Ease of doing business » et notre pays a un système financier robuste et peut compter sur un personnel hautement qualifié, la plupart étant bilingue. Désormais, Maurice devra utiliser son écosystème pour attirer et retenir les investisseurs et chercher à saisir les opportunités à venir en diversifiant son marché.

La menace que les investisseurs quittent notre territoire est réelle»

Quelles mesures prendre pour faire face aux menaces existantes ?
Tout simplement en jouant un rôle proactif et en faisant de la lutte contre les délits financiers une priorité et sanctionner les auteurs. Il faut aussi obtenir des informations sur les bénéficiaires effectifs et les rendre facilement accessibles. Parallèlement, Maurice devra faire la promotion de sa juridiction sur la scène internationale comme étant saine. Cela à travers des campagnes, des stratégies de marketing et la création d’un organisme de promotion. Enfin, il serait temps de collaborer avec des organisations internationales au niveau diplomatique à des fins de lobbying.

Y-a-t-il moyen pour que Maurice puisse faire enlever son nom de cette liste?
La seule façon est de combler les cinq lacunes mises en évidence par l’UE en démontrant l’efficacité de notre système eu égard à la lutte contre le blanchiment d’argent et le combat contre le financement terroriste. Un lobbying politique de haut niveau et un dialogue significatif avec l’UE seront essentiels. Tout comme le renforcement de la FSC à travers des ressources humaines et financières. Un effort diplomatique de haut niveau du gouvernement est requis pour retirer Maurice de la liste. Je suis certain que notre secteur du Global Business s’en remettra.

L’affaire de la centrale de Saint-Louis est intervenue au mauvais moment. N’est-ce pas ?
Ce genre de mauvaise publicité n’est jamais souhaitable pour le secteur financier dans son ensemble. La bonne gouvernance en termes de responsabilité et d’intégrité devrait être encouragée dans les entreprises et dans le pays en général. Je ne me prononcerai pas sur ce cas en particulier, car les autorités compétentes s’y penchent déjà.

Avec une contribution à hauteur de 12% au PIB, les services offshores demeurent un atout pour notre économie. Désormais, y-a-t-il le risque que des investisseurs étrangers délaissent la juridiction mauricienne ?
Outre sa contribution au PIB, il est également une source importante de génération d’investissements directs étrangers et de devises (dollar américain). De toute évidence, la menace que les investisseurs quittent notre territoire est réelle, bien que l’impact ne se fera pas immédiatement sentir, mais dans les mois à venir. Maurice doit être pragmatique pour faire face à son inscription sur cette liste noire. Le Global Business n’a d’autre choix que de se réinventer et de s’adapter aux défis auxquels le secteur est confronté. La diversification, l’utilisation des nouvelles technologies et l’innovation seront des éléments clés à considérer. Tout comme un cadre réglementaire et des licences adéquats pour attirer des projets de financement durable et vert.

Comment attirer des investisseurs par ces temps si difficiles ?
Attirer des investisseurs uniquement sur la base d’une fiscalité réduite est un concept dépassé et passé au crible par la Base Erosion Profit Shifting (BEPS). Maurice s’est tout de même améliorer dans ce domaine en alignant ses décisions fiscales sur les exigences de l’OCDE. Désormais, notre secteur du Global Business devra s’améliorer en fournissant des services à valeur ajoutée, comme encourager les Banques numériques, les banques d’investissement et les Private Equity Firms entre autres, à s’installer à Maurice et créer des emplois durables.

Des observateurs avancent que le blacklisting de notre centre financier est aussi dangereux que la crise de la Covid-19. Doit-on craindre des licenciements massifs dans ce secteur ?
Le secteur offshore offre des emplois à forte valeur ajoutée et emploie directement plus de 15 000 professionnels. Ce secteur génère aussi des emplois indirects dans d’autres secteurs – tourisme, commerce, alimentation, transport, entre autres. Le point commun entre la Covid-19 et le « Blacklisting » est qu’il s’agit d’événements sans précédent et si les précautions nécessaires ne sont pas prises rapidement, cela peut être fatal et préjudiciable pour l’économie.

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