lundi , 26 octobre 2020
Shafick Osman

Shafick Osman, docteur en géopolitique : «En cas d’une guerre, personne ne se soucierait de la souveraineté mauricienne sur les Chagos»

Docteur en géopolitique (Paris-Sorbonne) et chercheur associé à la Florida International University (Miami), Shafick Osman se livre, dans l’entretien qui suit, sur le conflit entre les Etats-Unis et l’Iran.

Quels sont les enjeux de la crise entre l’Iran et les États-Unis ?
Clairement, le pétrole iranien ! Il n’y a absolument aucun motif réel pour que les États-Unis fatiguent autant l’Iran et s’en prend à son régime théocratique. Les États-Unis et leurs alliés tant occidentaux qu’orientaux vont évidemment parler de sécurité régionale, de liberté d’expression, de démocratie etc. Mais au fond, il n’y a rien de tout cela : c’est uniquement l’énorme réserve de l’or noir iranien – une des réserves les plus importantes au monde – qui est réellement au centre de tout ce tapage et brouhaha étasunien depuis l’arrivée de Trump surtout mais aussi de ses prédécesseurs.

Après avoir envahi l’Irak, en 2003, sur des mensonges dont les auteurs n’ont jamais été punis, et après avoir partagé le pétrole irakien avec nombre de multinationales étrangères dont des sociétés étasuniennes, il n’est nullement exagéré de dire que Trump vise maintenant non seulement l’or noir iranien mais aussi le gaz iranien dont la production est également une des plus importantes au monde !

Sans oublier les appréhensions d’Israël. N’est-ce pas?
Il est évident qu’Israël pousse le bouchon, car l’Iran développe son potentiel nucléaire et représente une menace directe pour l’État juif. Quand Trump a retiré les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, signé sous Obama, c’était aussi et on pourrait aussi dire, surtout, sous « pression » d’Israël car Benjamin Netanyahu n’a jamais raté l’occasion pour dénoncer cet accord entre les P5+1 (États-Unis, Chine, France, Russie, Royaume-Uni et l’Allemagne), avec le soutien de l’Union européenne, et l’Iran. Il y a aussi, bien évidemment, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte etc., qui soutiennent leur allié stratégique étasunien dans cette démarche.

Du côté de l’Iran, les autorités réclament le départ des forces étasuniennes de l’Irak et il est essentiel de noter que le Parlement irakien a récemment pris la décision de demander le départ des États-Unis de l’Irak, ce qui a profondément irrité Donald Trump qui a menacé d’envoyer une facture de plusieurs milliards de dollars à l’Irak si jamais cela se passe ainsi ! Du jamais vu, autant que je sache !

Quel est l’impact géopolitique de cette crise ?
Les impacts seront multiples, car si jamais les États-Unis attaquent réellement l’Iran, chose pas aussi sûre que cela, c’est tout le Moyen-Orient qui va encore s’enflammer avec des répercussions non seulement sur le prix du baril mais aussi et surtout, sur l’économie mondiale car les tarifs et prix des commodités devraient augmenter un peu partout dans le monde (prix des billets d’avion, d’électricité, de l’essence etc.) – en bref, c’est pratiquement toute la planète qui en souffrira !

Si jamais cette guerre devait avoir lieu – on est encore loin de cette réalité, au jour d’aujourd’hui – ce serait une recomposition des forces mondiales et régionales. Tous les pays du Golfe, à l’exception du Qatar et probablement du Koweït et peut-être du sultanat d’Oman, soutiendront ouvertement les États-Unis qui devraient avoir un soutien des plus importants des forces israéliennes, britanniques et peut-être de quelques pays européens. Mais l’Inde devrait a priori s’abstenir car étant un allié commercial de taille de l’Iran de même que certains géants européens tels que la France et l’Allemagne qui ont investi gros, en Iran, ces dernières années.

Si jamais cette guerre devait avoir lieu,  ce serait une recomposition des forces mondiales et régionales»

Sur qui l’Iran peut-il compter?
L’Iran devrait avoir le soutien stratégique de la Russie, des forces chiites du Liban, de l’Iraq, du Bahreïn, de la Syrie et d’autres pays du Golfe ainsi qu’un soutien de la Malaisie et peut-être de la Turquie mais cette dernière étant un membre de l’Otan, elle pourrait, finalement, rester neutre. Si la guerre devient très sérieuse, je vois la Chine appuyer l’Iran et c’est là que les choses devraient se compliquer car avec un trio Iran – Russie – Chine, la guerre risquera de devenir désastreuse. Le rôle du Qatar sera très suivi, car étant un proche de l’Iran, économiquement (il partage une partie de ses ressources gazières avec l’Iran) et géopolitiquement (étant marginalisé par l’Arabie Saoudite et ses alliés), le petit mais puissant émirat qatari devrait rester neutre au vu de ses excellentes relations avec l’Occident, comme veut le discours de Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani lors de sa visite hautement politique et stratégique, à Téhéran, la semaine dernière… Quant au Pakistan, il devra rester neutre aussi au vu de ses amitiés renouvelées avec l’Arabie saoudite.

Cela pourrait-il engendrer une nouvelle configuration géopolitique dans l’océan Indien et ailleurs ?
Tout dépendra du vainqueur ou plutôt du vaincu ! Si l’Iran perd cette guerre, il est évident que son régime sera affaibli mais rien ne dit que les Occidentaux prendront le contrôle du pays perse comme ce fut le cas en Irak voici une quinzaine d’années. Rappelons-nous de l’adversité des Iraniens face aux Irakiens, soutenus par l’Occident, dans la fameuse guerre Iran v. Irak, de 1980 à 1988, qui a fait plus de 500 000 morts mais où il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu ! Ce qu’il faut comprendre avec l’Iran, c’est qu’il existe environ 200 millions de chiites au monde dont 40 % seulement vivent en Iran ! Les chiites d’ordinairement sont très solidaires même s’il existe des divisions assez profondes entre eux sur le plan religieux et spirituel. Ils sont de nature très guerrier et le sens de martyr, chez les chiites, est très profond – ça fait même partie de leurs rites religieux. C’est pour cela que l’Iran aura le soutien de ses militants et combattants non seulement au Moyen-Orient et au Proche-Orient mais aussi au Brésil, au Pakistan, en Inde et en Asie Centrale notamment.

On ne sait pas comment cette guerre éventuelle prendra forme car ce sera aussi une guerre contre les États-Unis et Israël, par ricochet. Des populations prendront part aussi sur internet, c’est sûr, et tous les adversaires de Donald Trump risquent de trouver là une occasion pour se « débarrasser » du guerrier Trump. Si la Russie soutient comme il faut l’Iran, ce sera dur, très dur même pour les États-Unis.

Quid des répercussions dans l’océan Indien ?
Concernant l’océan Indien, si jamais la Russie et l’Iran, avec probablement la Chine, en arrière-plan, arrivent à se défaire des Étasuniens du moins dans cette partie du monde, c’est toute la géopolitique non seulement de l’océan Indien qui sera refaite mais aussi celle du monde – ce serait une véritable révolution, à l’échelle planétaire, avec la Russie de Putin comme probablement nouveau maître du monde avec des alliés comme l’Iran, la Chine, la Turquie, le Qatar, la Malaisie etc ! Les États-Unis ont connu très peu de défaites – il y a eu le Vietnam et Pearl Harbour et on peut ajouter, le 11 septembre. C’est dire que les Iraniens auront en face d’eux une des armées les plus puissantes au monde et vraiment, il ne faut pas souhaiter que cette guerre ait lieu car comme le dit bien l’anglais, never start something you cannot stop !

Est-ce que cette crise va remettre notre souveraineté sur les Chagos aux calendes grecques ?
Si jamais il y avait une guerre entre les États-Unis et l’Iran, personne, malheureusement, sur la scène internationale ne se soucierait de la souveraineté mauricienne sur les Chagos et encore moins du sort des Chagossiens « en exil » !

C’est la triste réalité mais ce sera aussi la réalité de la guerre où la base étasunienne de Diego Garcia sera non seulement très active mais aussi d’un soutien stratégique de la plus haute importance. Ce sera, malheureusement, encore une occasion pour les Britanniques d’ignorer la demande de la résolution de l’assemblée générale des Nations-Unies demandant leur départ de l’archipel mauricien des Chagos ! Ils auront encore une occasion pour avancer la formule creuse de « for defence purposes ». Cela dit, l’essence de la résolution onusienne ne sera pas tâchée mais le contexte ne va pas s’y prêter. En revanche, si jamais Maurice va de l’avant avec un cas à la Cour pénale internationale, comme suggéré par le Premier ministre mauricien, récemment, à la BBC, ce serait une très bonne chose au niveau international.

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