mardi , 20 août 2019
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Nadeem Nazurally

Nadeem Nazurally, chercheur en océanographie : «L’avenir du pays passe par l’aquaculture»

Nadeem Nazurally, de la faculté des études océaniques à l’université de Maurice, est d’avis qu’il faut concentrer plus d’énergie au développement de l’aquaculture à Maurice. Dans l’entretien qui suit, il se penche sur les secteurs  ayant trait à l’économie maritime.

Dans les budgets successifs au cours de ces dernières années, beaucoup d’emphase a été mise sur l’économie maritime. Pourtant, c’est un secteur qui peine à prendre son envol. Pourquoi ?
Le secteur a pris son envol mais je dirais que les résultats escomptés ne sont pas les mêmes dans les différents domaines. Par exemple, nous sommes très efficaces dans le trafic maritime, les activités dans le port, le tourisme et aussi plusieurs recherches sont en cours dans d’autres segments. Parallèlement, le projet de l’océanarium a déjà été présenté et verra le jour en 2020. Ce sont des projets qui englobent l’économie maritime. D’autres projets vont certainement prendre plus de temps car ils nécessitent plus de recherches. Je pense aussi qu’il faut prendre en considération l’aspect commercial. Serait-il profitable maintenant pour un homme d’affaires de se lancer dans tel ou tel projet ayant trait à l’économie maritime ou faut-il attendre le moment opportun pour se lancer ? Tout cela doit être considéré.

Dans quel secteur faisons-nous moins bien ?
Nous avons par exemple l’aspect de la revalorisation des déchets par recyclage. Les déchets générés par le ‘Seafood Hub’ peuvent être utilisés pour produire de l’énergie. Environ 15% d’un poisson n’est pas utilisé, à l’instar des écailles par exemple. Nous pouvons utiliser ces déchets pour produire de l’énergie propre. Des recherches sont en cours et j’espère que les choses vont bouger dans la bonne direction.

«Les déchets générés par le ‘Seafood Hub’ peuvent être utilisés pour produire de l’énergie.»

Le Premier ministre semble miser beaucoup sur ce secteur en vue de réduire nos importations. C’est faisable ?
Oui, il a raison de le faire. Nous sommes entourés par la mer mais nous n’en tirons pas suffisamment profit. Nous avons déjà beaucoup exploité les ressources sur terre. La population est en train de grandir et la demande alimentaire va augmenter. Donc, c’est vers la mer que nous devons nous tourner et apporter plus de développements dans ce secteur. N’empêche qu’en ce faisant, il faut arriver à trouver le juste équilibre entre l’exploitation terrestre et maritime car la mer et la terre sont reliées. L’aquaculture, le ‘Seafood Hub’ et la pêche sont autant de secteurs qui génèrent de la nourriture. Mais il faut faire la balance.

En quoi la mise sur pied d’une Ocean Economy Unit, annoncée dans le budget, serait-elle bénéfique pour ce secteur ?
Au lieu d’avoir plusieurs organismes publics qui travaillent pour le compte d’un même secteur, désormais une seule entité va se consacrer pleinement au développement de l’économie océanique. C’est définitivement un plus pour ce secteur.

Est-ce que l’exploitation de l’océan se résume uniquement à la pêche ?
Il existe la perception parmi la grande majorité de la population que la mer, c’est uniquement la pêche. C’est faux. La mer c’est aussi le tourisme, l’aquaculture, le trafic maritime, entre autres. Il est vrai que nous n’exploitons pas ce secteur comme il le faut mais avec le temps et avec les mesures prises, ce secteur est appelé à faire beaucoup mieux. Par exemple, l’aquaculture peut être utilisée également pour la préservation des espèces en danger. Il existe tant de possibilités et l’ouverture de l’océanarium dans deux ans va aussi élargir notre champ d’action. Il est néanmoins malheureux qu’à Maurice, nous n’avons pas la culture de la mer.

«L’aquaponie peut être utilisée comme un moyen pour préserver certaines espèces de poissons qui sont menacés d’extinction.»

Vous faites souvent allusion à l’aquaculture. C’est un secteur qui a suscité pas mal de controverses depuis quelque temps…
Depuis le début, il est vrai que ce projet a suscité de la crainte, des interrogations et des appréhensions. Mais l’aquaculture est un projet d’avenir car la pêche est aussi synonyme d’une diminution de plusieurs espèces de poissons. D’ailleurs plusieurs rapports en font état. Il y a aussi des espèces qui ont complètement disparu et le braconnage ne fait qu’empirer les choses. En Chine, l’aquaculture a déjà surpassé la pêche et je pense que nous devons en faire autant. Chaque année, il y a environ 1,3 million de touristes qui viennent à Maurice. Ils sont friands de fruits de mer et cela exerce une pression considérable sur le « wild catch ». Donc, pour moi, l’avenir du pays passe par l’aquaculture.

Que faut-il faire pour que les investisseurs et hommes d’affaires locaux prennent conscience de l’étendue de nos zones exclusives économiques (ZEE) qui sont sous-exploitées ?
Je pense qu’il y a la volonté des entrepreneurs et des hommes d’affaires locaux de se tourner vers l’économie maritime. Mais c’est un secteur qui nécessite un investissement conséquent et bien souvent, certains entrepreneurs n’ont pas les moyens pour démarrer. Aussi, comme c’est un nouveau secteur, il n’existe pas encore l’encadrement approprié. Le manque de communication, de connaissance et de savoir-faire dans ce secteur décourage aussi de nombreux hommes d’affaires. Mais c’est un domaine profitable quoique l’investissement initial soit massif.

Pensez-vous qu’il faut encourager les jeunes à s’intéresser à ce domaine ? Existe-t-il des perspectives en matière d’emploi ?
Tout d’abord, laissez-moi vous dire que les jeunes sont vraiment intéressés par ce secteur. À l’université de Maurice (UoM), nous avons plusieurs cours y relatifs et cette année, on va lancer le BSc Aquaculture pour la promotion 2018-2019. Je pense que les jeunes ont pris conscience que c’est un secteur d’avenir. En termes d’emploi, il existe un gros potentiel car d’autres secteurs sont déjà saturés à Maurice. C’est désormais vers le secteur de l’économie maritime que nous devons nous tourner. Les jeunes peuvent trouver de l’emploi dans différents domaines tels que la préservation, la recherche, l’aquaculture, les ONGs entre autres. On constate aussi que les hôtels font montre d’un intérêt grandissant pour ce secteur. L’UoM a signé un protocole d’accord avec Sun Resort pour les différents stages des étudiants. Après leurs études, ces derniers pourront travailler comme « Marine Scientists » dans les hôtels car aujourd’hui, il y a une convergence vers la durabilité. Les touristes veulent être partie prenante dans le développement durable des pays qu’ils visitent.

Le gouvernement veut encourager les Mauriciens à se lancer dans l’aquaponie. Avons-nous les ressources nécessaires ?
L’aquaponie concerne essentiellement les poissons d’eau douce. Mais à Maurice, il y a des interrogations autour du type de poissons à élever. Il y a le « Ti-Lapia » qui est un poisson d’eau douce mais les Mauriciens n’en sont pas vraiment friands. Mais nous pouvons utiliser l’aquaponie pour l’élevage des poissons à des fins ornementales. Au lieu d’importer ces poissons d’ornement, pourquoi ne pas les élever chez nous ? À Maurice, il existe un marché pour les poissons d’ornement. L’aquaponie peut aussi être utilisée comme un moyen pour préserver certaines espèces de poissons qui sont menacés d’extinction.

Sinon, l’érosion côtière et la pollution marine inspirent de vives inquiétudes. Comment inverser la tendance ?
C’est un très gros souci, hélas. À un moment où nous voulons augmenter le nombre de touristes chez nous, nous ne pouvons négliger ce problème. Une équipe de l’UoM et du Sun Resort a travaillé sur plusieurs aspects de l’érosion côtière et de la pollution et on a déjà soumis un rapport au Mauritius Research Council (MRC). Cela  démontre une volonté de la part du secteur privé de travailler avec les institutions académiques publiques pour trouver des solutions aux problèmes qui affectent notre environnement.

Une série de mesures a été annoncée dans le budget en matière de préservation de l’environnement avec des campagnes de nettoyage et autres « Moris Nou Zoli Pei ». Est-ce suffisant pour empêcher les Mauriciens de continuer à polluer ?
Au fur et à mesure que la population va grandir, les effets de la pollution se feront ressentir davantage. Il ne faut pas oublier que nous sommes entourés par la mer et que celle-ci est également en train de subir une pollution atroce. Cela peut apporter un déséquilibre dans la chaîne alimentaire. Je pense que l’éducation aurait dû débuter à la source, c’est-à-dire à la maison. Si un enfant voit que ses parents sont conscients de la protection de l’environnement, il est clair qu’il va grandir avec cette mentalité.

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