dimanche , 21 juillet 2019
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Lindsay Rivière

Lindsay Rivière, observateur politique : «Le contexte actuel n’est pas propice à un budget électoraliste»

À quelques jours du discours budgétaire de Pravind Jugnauth, l’observateur politique et économique, Lindsay Rivière, estime qu’il est temps de revoir la façon dont est fait le budget à Maurice. Selon lui, le grand oral aurait dû être l’occasion d’une réflexion stratégique.

Un budget qui se tient à presque la veille de la fête Eid et le jour même du coup d’envoi de la Coupe du Monde. Le timing est mal choisi, serions-nous tentés de dire…
Non. Je ne le crois pas. Le budget et les grandes décisions économiques nationales ne devraient pas être conditionnés par des événements de nature culturelle ou religieuse. Je crois que l’économie à son propre calendrier et elle ne devrait pas être soumise à des impératifs sociaux. Donc, pour moi, ça ne me choque pas. D’autant plus que le discours du budget n’a plus la même importance qu’autrefois car les fortes mesures économiques sont prises tout au long de l’année alors qu’auparavant elles étaient condensées dans le budget. Ce n’est plus le cas.

Ce budget 2018-19 pourrait également être le dernier de Pravind Jugnauth avant les échéances électorales. Il maintient que celui-ci ne sera pas électoraliste. Peut-il se le permettre ?
Un budget est toujours l’occasion pour redorer le blason politique du gouvernement par quelques mesures sociales porteuses. Mais en même temps, le contexte actuel n’est pas propice pour un budget électoraliste. Au contraire, c’est le moment de la consolidation de ce qui est entrepris et de ce qui se met en place. Quoiqu’il y aura probablement des mesures populaires dans ce budget, je crois que Pravind Jugnauth aura intérêt à consolider l’économie pour arriver en 2019 en meilleure position pour un budget véritablement électoraliste. Je ne m’attends pas à ce que ce budget-ci soit de nature politique ou électoraliste.

«Ce n’est pas certainement le moment de faire un budget de rupture…»

Quelle est sa marge de manœuvre ?
Assez faible ! Ce qui requiert précisément du sérieux et non pas venir de l’avant avec des sweeteners pour amadouer l’électorat. Pourquoi ? Premièrement, sous sommes toujours au dessous de 4% de croissance ce qui n’est pas conforme à nos ambitions nationales. Deuxièmement, si certains secteurs se portent bien comme le tourisme, le secteur financier, la construction entre autres, plusieurs autres secteurs ne le sont pas et limitent la marge de manœuvre du Premier ministre et ministre des Finances. Troisièmement, le contexte international fait que nous devons rester prudents et affronter pas mal d’effets extérieurs comme les effets du Brexit par exemple. Quatrièmement, la roupie baisse face au dollar, ce qui va augmenter considérablement notre facture à l’importation. Aussi, la dette se paie en dollars et l’appréciation de cette devise exerce une pression immense sur un petit pays comme Maurice. Donc, tout cela limite sa marge de manœuvre. L’heure n’est pas à l’euphorie. La dernière chose à faire, c’est d’avoir un budget électoraliste croyant que nous sommes dans une période de « boom économique ». Tel n’est pas le cas malheureusement !

L’appréciation du dollar vis-à-vis de la roupie, la hausse des prix des carburants, l’instabilité géopolitique, le Brexit… Tout cela n’augure rien de bon avant la présentation du budget, n’est-ce pas ?
En effet. Cela n’augure rien de bon et l’horizon s’obscurcit. Cela va demander au gouvernement de jouer serré et de rester très lucide et imaginatif face aux difficultés. Néanmoins, je crois que Pravind Jugnauth a la volonté de bien faire. Pour l’avoir vu comme ministre des Finances dans d’autres gouvernements, je crois qu’il y a chez lui cette réelle volonté. Il comprend aussi les enjeux. Donc, s’il reste raisonnable, prudent et réaliste, il doit pouvoir produire un budget conforme aux exigences nationales. Je ne crois pas qu’il est en mesure de faire adopter des mesures populaires surtout en ce moment. D’ailleurs, on voit comment il a reculé sur plusieurs dossiers comme le tarif d’eau et le transport entre autres. Mais le peuple ne devrait pas s’attendre à beaucoup de sweeteners. Le PM n’est pas en mesure d’agir de la sorte.

«Le budget et les grandes décisions économiques nationales ne devraient pas être conditionnés par des événements de nature culturelle ou religieuse.»

Pravind Jugnauth a annoncé un budget de continuité. Est-ce souhaitable ?
Oui, c’est raisonnable. Je crois que les grandes politiques, voire les grandes exigences nationales, sont très claires et très largement acceptées par tous les partis politiques. Les grandes stratégies sont là et il ne faut que les affiner. Il y a certainement un élément de continuité et ce budget ainsi que celui de l’année prochaine s’inscriront dans cette volonté de faire aboutir les politiques nationales. Ce n’est certainement pas le moment de faire un budget de rupture qui bouleverserait tout.

Faut-il une nouvelle orientation ?
Non. Les bonnes orientations sont là. Ce qu’il faut, c’est plus de sérieux et d’engagement dans l’exécution. Il faut que le gouvernement fonctionne mieux et que la politique ne s’immisce pas dans les affaires courantes. La politique va embrouiller tous les enjeux. C’est faisable à Maurice si on a la volonté. J’ai tout le temps cru que la politique has a life of its own  et elle a aujourd’hui un rôle très négatif dans la vie nationale.

Selon vous, quelles devraient être ses priorités ?
Le Premier ministre doit se pencher sur cinq points importants. En premier lieu, il doit accorder une attention particulière au secteur de l’exportation car celui-ci est en chute libre. Puis, il faut qu’il revoie ses stratégies afin de relancer le secteur manufacturier du pays. Nous avons perdu beaucoup en termes de notre capacité à exporter des produits manufacturiers. Troisièmement, il faut une politique qui vise à attirer de nouveaux investisseurs étrangers dans le secteur de la production. Cela va également créer de l’emploi à Maurice. Quatrièmement, il faut relancer l’industrie sucrière et accorder aussi un peu d’attention à l’industrie de la pêche. En dernier lieu, il faut redynamiser le secteur des petites et moyennes entreprises à travers un meilleur encadrement des entrepreneurs locaux.

«Je crois que Pravind Jugnauth à la volonté de bien faire.»

Comment expliquez-vous que ni le gouvernement de Navin Ramgoolam ni celui de SAJ n’a pu concrétiser le projet de la Blue Economy annoncé à maintes reprises lors des budgets précédents ?
Faute de volonté politique ! Un des drames à Maurice, c’est que nous nous gargarisons de grandes paroles, de grands discours, de grands concepts pour « faire joli » et pour faire croire que nous sommes une nation moderne. Alors, on utilise les grands mots comme « Blue Economy », « Développement durable » ou « Bio agriculture ». On est toujours dans les grandes paroles. We always say the right things, but we do the wrong things. Aussi, tous les ans, on nous annonce un nouveau secteur tel qu’un Medical hub, Blue Economy ou encore un autre hub qu’on invente mais il n’y a rien de concret. Mises à part quelques petites initiatives comme l’aquaculture par exemple, rien n’est fait eu égard aux autres secteurs annoncés en grande pompe alors que nous avons 1,2 million de kilomètres carrés (km2) de surface aquatique nationale. Notre pêche industrielle est minime et on ne profite pas des ressources que nous avons.

Qu’est-ce qui nous empêche de faire cela ?
Je pense que cela est dû à un manque de volonté, de suivi et aussi de compétence. À Maurice, nous rêvons beaucoup. Or il nous faut avoir les pieds sur terre et être plus pratique. Bien souvent, nous n’arrivons pas à traduire nos grandes ambitions en actions car nous n’avons tout simplement pas les compétences requises. Et aussi, nous sommes réfractaires à nous ouvrir à des étrangers qui eux, ont les compétences nécessaires. Nous sommes un peu xénophobes à Maurice. Nous croyons pouvoir tout faire mais en fin de compte, beaucoup de bonnes intentions s’évaporent dans l’incompétence.

L’industrie sucrière est en panne. Peut-on s’attendre à des mesures pour relancer ce secteur ?
En tout cas, il faudrait d’urgence relancer le secteur sucrier. Le coût de production est aujourd’hui supérieur à nos recettes. Nous produisons à perte, c’est du suicide. Vous imaginez que Maurice importe du sucre du Brésil. C’est incroyable. Il faut donc encourager de nouvelles actions en vue de relancer l’industrie sucrière. En parallèle, nous oublions quelque chose d’important : avec moins de cannes, nous avons moins de bagasses. De ce fait, nous produisons moins d’énergie. Donc, le recul de l’industrie sucrière aura un impact certain sur notre dépendance énergétique. Ce qui nous forcera à importer plus de pétrole.

«Je ne m’attends pas à ce que ce budget-ci soit de nature politique ou électoraliste.»

Est-ce le rôle de l’État d’injecter Rs 1,3 milliard dans ce secteur ?
Oui, certainement. Il faut stimuler ce secteur.

Sinon, tout porte à croire que le taux de croissance ne dépassera pas la barre de 3,9%. C’était prévisible…
Oui…beaucoup d’économistes ont d’ailleurs souligné que nous n’allons pas atteindre 4% alors qu’il nous faudrait atteindre le taux visé de 6%. L’économie piétine et nous n’avons pas la résilience qu’il faut et nous n’avons non plus les investissements étrangers (FDI) qu’il faut dans le secteur de la production. Plusieurs secteurs s’essoufflent et le tourisme aussi va commencer à s’essouffler. La question c’est d’où viendra la croissance ? Qu’est-ce qui nous permettrait de passer à 5% puis à 6% et ainsi de suite ? Ce qu’il nous faut, ce sont des secteurs plus dynamiques comme l’industrie, le secteur financier et celui de la gestion de patrimoine. Actuellement, plusieurs secteurs sont au ralenti et on va s’épuiser à rester à 3% de croissance.

Pour doper la croissance, on compte en partie sur les Foreign Direct Investment (FDI). Comment peut-on attirer l’investissement étranger qui se fait relativement de plus en plus rare ?
En cessant de faire des Road Shows à la façon de tirer à la mitraillette, c’est-à-dire, en essayant tout sur tout le monde. Il faut une approche plus ciblée. Depuis 20 ans, on a essayé d’attirer beaucoup de FDI dans plusieurs secteurs. Quand on fait un Road Show, on essaie d’attirer plusieurs secteurs mais ça ne marche pas. Aucune grande enseigne internationale n’est venue à Maurice que ce soit les grandes marques automobiles, informatiques ou les quartiers généraux des Regional Companies. Tout a échoué car à Maurice, la manière de promouvoir le pays est mauvaise. Selon moi, pour augmenter le FDI, il faut cibler les investisseurs. Par exemple, on cible une grande marque de l’automobile et on le convainc de venir à Maurice pour y implanter son quartier-général pour ses filiales régionales du marché africain. Pourquoi BMW peut implanter une usine en Afrique du Sud et pas à Maurice ? On doit cibler une cinquantaine de grosses multinationales et leur demander qu’est-ce qu’elles veulent pour venir à Maurice. N’oublions pas que notre vocation, c’est d’être le Singapour de l’océan Indien et pour l’Afrique.

Plusieurs mesures budgétaires ne constituent que des effets d’annonce. Est-il temps de revoir la façon dont est fait le budget ?
Je crois qu’il faut une autre approche du budget. Les mesures doivent être annoncées tout le long de l’année et il faut diminuer l’importance du budget. On se fixe trop sur quelques mesures populaires. Le budget devrait être l’occasion d’une réflexion stratégique économique et axé sur les grands enjeux et les grands défis. Mais annoncer 200 mesures, parfois des mini-mesures, dans 30 secteurs, tout cela est dépassé dans le monde actuel. Dans les grands pays occidentaux, le budget est un Policy Speech. Les chiffres et les mesures sont dans un autre document. Il faut de revoir la manière dont est fait le budget et cesser d’en faire un chapelet de mini-mesures dans plusieurs secteurs en espérant gagner un peu de sympathie ça et là.

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