Friday , 19 July 2024

L’abaya en France

En France, les polémiques autour du voile, du burkini et maintenant de l’abaya n’en finissent pas. Au moment où le président Macron rejoint le Sommet du G20 qui brandit comme slogan « Une Planète, Une Famille, Un Futur », les établissements de l’éducation nationale française se lancent, eux, à la chasse aux abayas. Cet habit est porté par une infime minorité d’élèves, mais la stigmatisation de toute une population ne peut être évitée. Le monde ne peut qu’être interpellé par les dérives de ce laïcisme bien franco-français, nullement universel, qui voile une réalité que certains ont du mal à admettre.

Est-ce la conséquence du fait que la France compte la plus importante présence musulmane en Occident ? Etant aussi le pays européen avec le plus d’élus par habitant comme aussi le plus de structures politiques, et des consultations nationales presque chaque année, la France est-elle devenue un terrain où la manipulation de la laïcité est une clé pour accéder au pouvoir ? À peine quelques mois avant son élection, Emmanuel Macron dénonçait lui-même les dérives islamophobes d’une telle instrumentalisation.

Et pourtant, actuellement, il parle quasiment en un seul souffle de l’interdiction de l’abaya et du terrorisme. Tout observateur étranger ne peut qu’y voir un autre amalgame regrettable et dangereux alors que la planète entière, y compris la France, a un cruel besoin de vivre-ensemble harmonieux face aux défis redoutables de notre temps que nous le rappellent toutes ces rencontres, du G20 au forums onusiens en passant par les sommets régionaux et globaux de toutes sortes.

Banalisation

Le paysage politique français est aussi assez particulier, car il paraît de plus en plus probable que l’extrême droite nationaliste, appelée jadis « fasciste et antirépublicaine », puisse finalement arriver au pouvoir lors des prochaines présidentielles. Son discours s’est banalisé au point qu’il n’est pas drôle d’entendre les mêmes propos à droite comme à gauche de l’échiquier politique. Preuve que miser sur le « problème de l’immigration  », auquel s’ajoute une stigmatisation fondée sur un certain laïcisme, peut ouvrir les portes du pouvoir.

D’ailleurs, au moins 80% des Français, selon les instituts de sondages qui savent bien ce qu’ils font, approuvent l’interdiction de l’abaya. Tout d’un coup, des gens semblent oublier les questions les plus vitales comme le manque d’enseignants dans les écoles, la baisse du niveau de l’éducation et l’échec académique ou encore l’indiscipline et la violence en milieu scolaire. Bien évidemment, la situation économique et sociale est reléguée au second plan. Certes, une catastrophe naturelle au Maroc ou en Libye peut ramener beaucoup, pour un moment, à une prise de conscience du sens des priorités et de la futilité de certaines préoccupations. Mais dans le fond il n’y a rien qui change.

Le piège est subtil à tous les niveaux. Même les musulmans peuvent s’y laisser prendre en adoptant une posture désespérément victimaire, se laissant aller dans l’émotivité que soulève la situation et, en définitive, se trompant d’ennemi et de débat. Ils ne doivent pas riposter instinctivement et être poussés à rejeter les valeurs majeures de la République car, fondamentalement, elles ne leur posent aucun problème. Au contraire, c’est au nom de l’universalité de celles-ci qu’ils doivent confronter les laïcistes les plus radicaux dans leurs interprétations erronées.

La violation de la laïcité émane de ceux qui s’obsèdent à voir dans ce vêtement particulier, l’abaya, un signe religieux, voire ostentatoire. Ces laïcistes se sont substitués aux éminents spécialistes du droit et de la jurisprudence musulmane pour arriver à cette fatwa. Ceux-ci ne se prononcent même pas sur les spécificités et les détails d’une matière quand elle ne relève pas principalement du culte, mais des affaires mondaines et temporelles où ni l’obligation ni la prohibition n’est pas le principe premier. Pour comprendre la dimension d’abord culturelle de l’abaya, il n’y a qu’à voir ce que donne son interdiction imposée par ces mullahs-laïcistes dans un territoire français comme Mayotte, ou même à la Réunion.

Nous pouvons comprendre que quelques personnes peuvent avoir une vision très fermée de l’Islam où se mêlent prosélytisme, refus d’intégration et intolérance vis-à-vis d’autrui. Mais cela n’est pas le propre de l’Islam et des musulmans. C’est le contraire même de l’enseignement islamique comme compris et pratiqué par l’immense majorité des musulmans en France et dans le monde. Et ce n’est pas avec une multiplication des lois et la stigmatisation d’une communauté que de tels cas sont résolus. Sauf s’il y a un agenda bassement politicien afin de fuir les enjeux réels et d’instrumentaliser une haine pour gagner des élections.

Et si le Président Macron assiste à une messe papale, le musulman ou n’importe quel citoyen de France ou du monde, ne doit pas en revanche y chercher une évidence de deux poids, deux mesures. C’est l’application possible d’une laïcité qui se traduit comme une neutralité par rapport à toutes les religions, non par une opposition à celles-ci, encore moins par un déni du fait religieux. Et si sa présence est à titre privé, car à douze ans, il avait demandé lui-même à être baptisé, il peut y participer activement comme bon lui semble.

Conclusion

Ayant lu une traduction du Coran de son époque qui était quand même assez approximative, Victor Hugo affirma : « L’homme est de toutes parts environné de Dieu. » Ce lien intime avec le divin est au cœur du message de l’Islam. Chacun est appelé à faire l’effort de témoigner cette unicité divine dans toutes les sphères de sa vie.

Volontairement, sans aucune contrainte, avec l’intention de plaire seulement à Dieu. Sans qu’il ne soit aucunement engagé dans du prosélytisme, ses croyances, ses pensées, ses paroles et ses actes se trouvent des fois, souvent même, inspirés par la lumière de sa foi. Doit-on les lui interdire au nom d’un certain laïcisme ? Certes, dans le cadre public, certaines manifestations d’ordre religieux ne peuvent être acceptables, car elles affectent les autres. Mais une solution est réalisable avec une contextualisation intelligente des préceptes religieux et une juste compréhension de la laïcité avec comme objectif de créer les conditions pour une meilleure coexistence.

L’abaya n’est pas plus ou moins un signe religieux qu’un autre vêtement. Et même si c’est le cas, est-ce à l’Etat le rôle d’éliminer toute référence religieuse quand l’individu a le droit de vivre sa religion librement, s’il le désire, du moment que cela ne provoque pas de désordre public ? Et que fera-t-on si un homme porte un pantalon, car il considère que c’est un ordre de Dieu ? Ira-t-on aussi jusqu’à interdire aux gens de porter également certains noms parce que ce sont des signes religieux ? Y-a-t-il plus ostentatoirement religieux que de s’appeler Abdullah, l’esclave d’Allah, le meilleur des noms selon les références islamiques ?

Concluons en nous souvenant que toutes ces cacophonies et controverses ne doivent pas nous éloigner de notre finalité la plus essentielle. À l’époque dite prophétique, c’était déjà une pratique de ceux qui ne voulaient pas que les gens entendent le message de faire du bruit, de provoquer des distractions et de tenir des propos insignifiants afin de brouiller la vérité. Et n’oublions pas que le meilleur des vêtements est la conscience intime de Dieu, selon le Coran. Pourra-t-on l’interdire ?

Par PROF. KHALIL ELAHEE

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