vendredi , 19 juillet 2019
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Dr Yousuf Maudarbocus
Dr Yousuf Maudarbocus

Dr Yousuf Maudarbocus, expert en physique nucléaire : «Maurice n’est pas prêt à utiliser le nucléaire pour produire de l’électricité»

Nommé président du conseil d’administration du Radiation Safety and Nuclear Security Board, le Dr Yousuf Maudarbocus nous parle, au cours de cet entretien, de l’utilisation de l’énergie nucléaire à Maurice. Selon lui, il est prématuré de songer à produire de l’électricité à partir du nucléaire chez nous.

Maurice est un petit pays qui ne dispose d’aucune centrale nucléaire. Quelle est la nécessité d’une Radiation Safety and Nuclear Security Authority?
Il est vrai que Maurice ne dispose pas de centrale nucléaire mais il existe de nombreux autres secteurs où le rayonnement est bien présent. Par exemple, dans certains hôpitaux, les radiations sont utilisées lors des radiothérapies pour le traitement du cancer ; dans la médecine nucléaire, elles sont utilisées à des fins de diagnostic et en agriculture, on utilise la technologie nucléaire pour la mutation des plantes à l’instar de la canne à sucre. Aussi, le rayonnement est utilisé pour les « non destructive testing » dans différents domaines comme celui de la construction. Dans le domaine de l’hydrologie, le rayonnement sous forme d’isotopes sert à analyser l’eau souterraine. Aujourd’hui à Maurice, nous comptons environ 287 sites où le nucléaire est utilisé d’une façon ou d’une autre et de ces sites, l’on dénombre 886 sources radioactives de différente intensité. Et quelque 880 employés, dits Radiation Workers, sont affectés à ces sites et sources à travers le pays.

Aujourd’hui à Maurice, nous comptons environ 287 sites où le nucléaire est utilisé d’une façon ou d’une autre…»

Quels sont les risques pour ces 880 « Radiation Workers » ?
Nous avons un système de contrôle car l’employé ne sait pas à quelle dose de rayonnement il est exposé. De ce fait, chaque « Radiation Worker » est équipé d’un badge et chaque deux mois, celui-ci est analysé à la Radiation Safety and Nuclear Security Authority pour veiller à ce que les employés ne soient pas surexposés aux rayons radioactifs.

Ces 287 sites composés de 886 sources sont-ils une menace pour ceux qui y résident à proximité ?
Certes, cela peut être une menace mais uniquement si une personne subit une surexposition au rayonnement. Mais à la Radiation Safety and Nuclear Security Authority, nous avons des principes et des règles à respecter. D’ailleurs, c’est un organisme de règlementation qui octroie des licences aux opérateurs dans ce domaine, et veille à la protection du public et des « Radiation Workers ». Dans le cas des hôpitaux, on s’assure que les patients sont également protégés contre les radiations. Aussi, on tient à ce que les équipements radioactifs soient entreposés dans des endroits sûrs et isolés. Nous procédons à des inspections pour veiller à ce que tout cela soit conforme aux normes de sécurité.

Y-a-t-il une demande importante pour les licences d’opération dans ce domaine ?
Il faut d’abord comprendre que chaque demande est examinée minutieusement et que des licences ne sont pas octroyées à tout va. Normalement, les gros utilisateurs sont les hôpitaux, les cliniques, le ministère de l’Agriculture pour l’éradication des mouches et autres insectes nuisibles à travers des méthodes de stérilisation et le Mauritius Standards Bureau (MSB) pour les essais non destructifs, entre autres. Nous contrôlons même les « X-Rays » utilisés par les dentistes et des médecins du privé. Pour vous dire, les demandes sont faites par divers opérateurs du secteur public et du privé également.

Un nouvel entrepôt, conforme aux normes internationales, est en construction à Helvetia et sera opérationnel d’ici juin 2019»

Désormais, toute personne se sentant lésée par une décision de la Radiation Safety and Nuclear Security Authority pourra la contester. Y-a-t-il eu des griefs par le passé ?
À Maurice, nous n’avons pas eu de cas où des gens ont contesté quoi que ce soit. Nous avons des appareils qui mesurent déjà l’intensité de la radiation près des habitations qui se trouvent à proximité des sources radioactives. Cela dit, au début des années 90, un expert étranger avait détecté une forte radiation dans un bâtiment dans l’enceinte de l’hôpital Victoria, à Candos. C’était très dangereux pour les membres du public. Et après inspection, il s’avérait que c’était des aiguilles médicales radioactives et elles avaient été finalement entreposées dans un endroit isolé.

Et en parlant des déchets radioactifs, comment sont-ils traités de nos jours ?
Depuis que nous avons aménagé un « Radioactive Waste Storage Facility » à proximité de l’hôpital Jawaharlal Nehru, à Rose-Belle, nous y entreposons tous les déchets radioactifs. Certains doivent être entreposés dans des emballages munis de blindage en plomb. Néanmoins, nous exigeons que les fournisseurs reprennent leurs sources radioactives une fois leur usage terminé à Maurice. Je tiens aussi à faire ressortir qu’un nouvel entrepôt, conforme aux normes internationales, est en construction à Helvetia et sera opérationnel d’ici juin 2019. Ce projet, financé par les États-Unis, permettra d’avoir une meilleure gestion des déchets radioactifs.

… l’idée d’installer les réacteurs sur les îles avoisinantes comme l’Île Plate avait été évoquée»

Pourquoi a-t-il été nécessaire de venir avec une nouvelle loi, nommément la « Radiation Safety and Nuclear Security Act » ?
Comme vous le savez, l’International Atomic Energy Agency (IAEA) contrôle toutes les sources radioactives à travers le monde et exige que pour pouvoir utiliser l’énergie nucléaire, chaque pays doit disposer d’un cadre légal bien structuré et d’une autorité y relative pour appliquer et faire respecter la loi.

Vous avez été le premier Chairman du Radiation Protection Council depuis sa création en 2006. Depuis la semaine dernière, vous êtes le président du conseil du Radiation Safety and Nuclear Security Board. Qu’est-ce qui change eu égard à votre rôle ?
Avant, la Radiation Protection Authority était, comme son nom l’indique, concernée principalement par la protection des travailleurs, du public, etc. Nous avons constaté qu’il était nécessaire de revoir la loi pour plusieurs raisons. L’une d’elles est le fait que Maurice a signé plusieurs conventions internationales relatives au nucléaire dont l’African Nuclear Weapon Free Zone Treaty. Une autre raison est que très peu d’accent était mis sur la sécurité pour les petits pays. Vous n’avez pas besoin uniquement d’une bombe nucléaire pour faire des dégâts. Toute mauvaise utilisation des sources radioactive peut avoir de très graves conséquences. Aussi, nous avons voulu corriger certaines lacunes dans nos lois. À titre d’exemple, une institution publique, à l’instar d’un hôpital, n’était pas susceptible de faire l’objet d’une quelconque poursuite si elle faisait fi des règlements. Or, désormais tout le monde est « liable to prosecution». Les nouvelles dispositions de la loi tiennent également en compte l’exportation des matériels radioactifs tels les déchets et les calibrations. Auparavant, on ne contrôlait uniquement que les importations. Tout cela fait que j’ai aujourd’hui de plus grandes responsabilités sur mes épaules.

Pour atténuer les effets du changement climatique – causés en grande partie par l’utilisation des combustibles fossiles – pensez-vous que Maurice doit se tourner vers l’énergie nucléaire ?
Ça, c’est la grande question ! Il est vrai que l’huile lourde et le charbon causent beaucoup de pollution et il est impératif de se tourner vers d’autres alternatives telles que les énergies solaire, éolienne et géothermique, entre autres. Beaucoup de pays estiment qu’outre les déchets, l’énergie nucléaire n’a pas beaucoup d’impact sur l’environnement. Mais, il y a plusieurs raisons qui me poussent à dire que Maurice n’est pas prêt pour utiliser le nucléaire pour produire de l’électricité. D’abord, en Afrique, il n’y a que deux centrales nucléaires. Les deux se trouvent en Afrique du Sud. Et à Maurice, j’estime que le nucléaire ne sera pas rentable au vu de nos besoins énergétiques. Aussi, Maurice est un pays à vocation touristique et avoir des réacteurs nucléaires sur une si petite île pourrait ternir notre image sur ce plan. À un moment, l’idée d’installer les réacteurs sur les îles avoisinantes comme l’Île Plate avait été évoquée. Mais pour l’instant, ce n’est pas réalisable.

Vous avez présidé, cette semaine à Rio de Janeiro, au Brésil, une session sur « l’éradication de la pauvreté à travers l’innovation ». Pouvez-vous nous en dire plus…
Au fil des années, nous avons tous constaté que donner de l’argent à une personne pauvre ne résout en rien le problème. Cela devient au contraire un cercle vicieux. Les scientifiques du monde entier estiment qu’il faut plutôt mettre l’accent sur l’environnement dans lequel vivent ces personnes, c’est-à-dire, voir si elles ont accès à une eau potable, si elles sont en bonne santé, si elles peuvent communiquer, entre autres. Donc, durant cette conférence, nous nous sommes penchés sur tous ces aspects en vue d’améliorer le quotidien des gens.

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