mardi , 23 juillet 2019
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Dr. Muniruddeen Lallmahamood
Dr. Muniruddeen Lallmahamood

Dr. Muniruddeen Lallmahamood, expert en finance islamique : «Il y a de nos jours divers usages modernes du hawala»

Dr Muniruddeen Lallmahamood, CEO de la Century Banking Corporation, revient dans cet entretien sur les principes du « hawala », un terme de la finance islamique qui a fait la une de quelques journaux cette semaine. Il nous parle aussi de l’avenir des transactions monétaires qu’il estime réside dans les crypto-monnaies.

Cette semaine, le terme ‘hawala’ est apparu dans la presse. C’est un concept qui semble être méconnu des Mauriciens. Qu’est-ce que le ‘hawala’ ?
D’abord, il est important de regarder la définition du mot ‘hawala’. En arabe, ‘hawala’ signifie « échange » ou « transfert ». L’Accounting and Auditing Organization for Islamic Financial Institutions (AAOIFI) a publié une norme de la charia (No. 7) et définit hawala comme le transfert d’une dette du cédant (transferor) au payeur (payer). Dans un langage plus simple, si je une personne A doit de l’argent à une autre personne B, cette dette peut être transférée à une tierce personne (C). Dans une terminologie financière et conformément à la loi sur les transactions islamiques, ‘hawala’ fait référence au transfert de responsabilité financière d’un débiteur à un autre qui libèrerait le débiteur initial de toute dette.

Comment est-ce que cela est utilisé dans les transactions d’aujourd’hui ?
Il y a de nos jours divers usages modernes du ‘hawala’. Cela comprend les ‘Travellers’ cheques’, les frais de change, y compris le découvert bancaire (overdraft). L’une des applications de ‘hawala’ comprend également le transfert d’argent (remittances). C’est une pratique commune dans les pays du Golfe où le ‘hawala’ est utilisé comme un moyen de transfert par les travailleurs étrangers pour remettre de l’argent à leurs familles dans leurs pays natals.

«Hawala fait référence au transfert de responsabilité financière d’un débiteur à un autre»

Le système du ‘halawa’ peut-il être mal utilisé par des personnes mal intentionnées ?
Oui et non. D’abord, voyons pourquoi ce système ne peut pas être mal utilisé. Les banques islamiques fournissent des services bancaires tels que la lettre de change, le découvert et les envois de fonds. Cependant, une banque islamique est une institution agréée et est tenue de se conformer à toutes les normes et autres directives, et en particulier, à la lutte contre le blanchiment d’argent et aussi le « Combating the financing of Terrorism Guidance Notes. »

Cela dit, c’est un système qui peut donner lieu à des abus dans la mesure où des gens peuvent l’utiliser comme un moyen de blanchiment d’argent ainsi que pour éviter la déclaration d’impôt. Par conséquent, l’utilisation abusive de ‘hawala’ dans le transfert de fonds a suscité un intérêt croissant. Des gens, des réseaux organisés de cambistes illégaux ou des « shadow banking » peuvent utiliser le ‘hawala’ comme un moyen de blanchir de l’argent et d’en tirer profit. Il faut comprendre que notre cadre légal ne comporte aucune zone d’ombre car la Banking Act de 2004 définit clairement le « Banking Business ».

Donc, cela peut être utilisé en dehors du cadre de la charia…
Oui. Mais il est important de faire ressortir qu’en dehors de la charia, l’usage du ‘hawala’ peut jouer un rôle social s’il est utilisé à bon escient. Aussi, il faut comprendre qu’en finance islamique, chaque transaction est basée sur le principe du contrat.

Sinon, comment se porte le secteur des banques islamiques à Maurice ?
Actuellement, il n’y a qu’une seule banque islamique à Maurice (Ndlr : Century Banking Corporation). Les actifs totaux de la banque ont augmenté au fil des années, mais néanmoins ceux-ci restent très faibles par rapport à d’autres pays. La croissance est jugée plutôt bonne étant donné que l’industrie bancaire islamique mondiale a connu une expansion de 4,3% en termes d’actifs pour clôturer à environ 1,56 milliards de dollars et deuxièmement, la banque a changé son modèle commercial et opérera à la rue SSR (ex.Desforges) en août.

«Le plus gros souci demeure la réglementation des crypto-monnaies.»

À votre avis, les Mauriciens de foi musulmane sont-ils prêts à adopter la finance islamique ?
Le potentiel en termes de services offerts par les banques islamiques est énorme. Actuellement à Maurice, les clients apprécient la multitude de ces services. Personnellement, je ne vois aucun obstacle qui pourrait empêcher les Mauriciens à adopter la finance islamique car les musulmans mauriciens aussi bien que les non-musulmans attendent ce mode de financement alternatif qui est basé sur des investissements éthiques.

Néanmoins, pourquoi est-ce que le marché peine à décoller ? Est-ce par manque d’un cadre de règlementation approprié ?
C’est en partie à cause du fait que la banque n’est pas entièrement visible sur le marché. Cela est le cas car initialement, l’institution opérait comme une « Wholesale Bank ». Cependant, une large gamme de services bancaires sera offerte au troisième trimestre. D’un autre côté, alors que le cadre de règlementations a apporté toutes les modifications nécessaires à la conduite des affaires bancaires islamiques, les banques conventionnelles existantes à Maurice qui ont la possibilité de venir de l’avant avec une « Islamic Window » ne s’aventurent pas dans ce domaine.

Est-il vrai que l’avenir des transactions monétaires réside dans les crypto-monnaies ?
Tout d’abord, nous devons être d’accord que la technologie numérique a transformé la façon dont sont effectués les  paiements de nos jours. Dans certains pays d’Afrique, la technologie numérique, à l’instar de l’utilisation du téléphone portable, est une opportunité pour permettre aux personnes d’avoir un compte bancaire. On peut arguer que Maurice a le taux d’inclusion financière le plus élevé en Afrique, mais nous sommes encore très en retard ce qui concerne le mode de paiement numérique. Cela dit, de toute évidence, l’avenir des transactions monétaires réside dans les crypto-monnaies. Mais j’estime que le plus gros souci demeure la réglementation des crypto-monnaies.

«Personnellement, je n’encouragerai personne à investir dans les crypto-devises aussi longtemps que le marché ne soit pas règlementé.»

Le marché des Bitcoins et autres monnaies cryptographiques a toujours été très volatile. Est-ce judicieux d’investir dans ce secteur actuellement ?
Il est vrai que Bitcoin et d’autres crypto-devises sont de nature très volatile. Mais la volatilité du marché est ce que recherchent les courtiers. Certaines personnes se laissent tenter par les énormes bénéfices potentiels de ce marché. Pouvons-nous les en empêcher ? Personnellement, je n’encouragerai personne à investir dans les crypto-devises aussi longtemps que le marché ne soit pas règlementé.

Il y a des débats autour de la conformité des crypto-monnaies à la charia. Que dit l’islam à ce propos ?
Premièrement, nous devons comprendre les caractéristiques de l’argent en islam. Selon la charia – et cela est unanimement accepté par la majorité des érudits –, l’argent doit satisfaire trois conditions qui découlent du « Ruling of currency trading ». Celles-ci sont : (i) l’argent est un moyen d’échange, (ii) l’argent a une réserve de valeur et (iii) l’argent est une unité de mesure. Nous pouvons voir que l’argent n’a pas de valeur intrinsèque.

Les points de vue des érudits divergent sur la question de savoir si le cours légal doit être également considéré comme l’une desdites conditions. De nombreux érudits islamiques estiment que le cours légal de l’argent n’est pas une exigence de la charia du fait qu’une devise est généralement acceptée par le public et qu’elle remplit le rôle de l’argent indépendamment du fait qu’elle ait cours légal ou qu’elle ne permet pas d’acquérir des biens et autres services. Cet argument est basé sur le fait qu’il y avait de nombreuses formes de monnaie non réglementées dans le passé et  aussi à l’époque du Prophète Muhammad (saw).

Quid de ceux qui sont contre cet argument ?
Ceux qui s’y opposent fondent leur argument sur le fait que les gouvernements, voire les banques centrales, ont un rôle à jouer dans la gestion de la demande et de l’offre de l’argent. Certains érudits ont également affirmé que les crypto-monnaies ne sont pas permises en islam en raison de leur volatilité. La question de la volatilité concerne toutes les devises. Mais la charia n’entre pas dans le concept de l’offre et de la demande.

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