L’annonce récente du Premier ministre adjoint, Paul Bérenger, en faveur d’une coopération approfondie avec le Qatar a mis en lumière un partenaire encore trop peu exploré par la diplomatie mauricienne.
Assad Bhuglah, ancien directeur de la politique commerciale au ministère des Affaires étrangères, suit de près cette évolution. « Il est grand temps que Maurice rectifie son approche diplomatique vis-à-vis du Qatar », affirme-t-il d’emblée. Selon lui, le pays doit comprendre que Doha n’est pas un partenaire comme les autres : « Ce petit pays tire parti de sa richesse pour s’imposer avec une influence disproportionnée. Il faut savoir l’aborder avec lucidité et respect de ses spécificités. »
Ce dossier entend explorer les raisons pour lesquelles le Qatar mérite une place plus importante dans la stratégie mauricienne. Aviation, énergie, finance, commerce et diplomatie : les opportunités sont nombreuses, mais les risques existent.
Le Qatar, une petite nation qui joue dans la cour des grands
Pour Assad Bhuglah, la première chose à retenir du Qatar est sa capacité à boxer au-dessus de sa catégorie. « Ce qui m’a toujours frappé, c’est que le Qatar jouait dans la cour des grands, malgré sa taille et sa population réduite », explique-t-il. « Chaque fois que vous visitez ce pays, vous avez l’impression qu’il fait un bond en avant, avec des idées innovantes et des messages inspirants affichés partout : Inventer, Créer, Innover, Exceller. »
L’audace de Doha en 2001
Le souvenir du cycle de Doha, lancé en novembre 2001, reste gravé dans sa mémoire. « Deux mois après les attentats du 11-Septembre, aucun pays n’était prêt à organiser un événement international. Le Qatar a surpris le monde en accueillant le sommet de l’OMC. J’y étais. L’organisation a été impressionnante, et Doha a marqué un coup diplomatique majeur. »
Cette audace, estime-t-il, révèle la stratégie du Qatar : « C’est un pays qui veut être entendu et qui ose prendre des risques pour affirmer sa présence mondiale. »
Hôte des grands événements internationaux
Au fil des années, Doha a multiplié les initiatives : accueillir la COP18 sur le climat en 2012, la CNUCED la même année en pleine crise budgétaire, et plus récemment la Coupe du monde de football 2022. « Le Qatar s’est forgé une réputation de pays capable d’organiser les grands rendez-vous internationaux, là où d’autres hésitent », observe Assad Bhuglah.
Cette stratégie n’est pas anodine. « En multipliant ces événements, Doha investit dans le soft power. C’est une diplomatie de l’image et de la réputation, qui lui permet de se positionner comme médiateur, comme acteur incontournable, malgré sa taille réduite. »
Entre modernisation et identité
Le Qatar a choisi une trajectoire distincte de celle de ses voisins. « Contrairement à Dubaï, qui s’est entièrement tourné vers une occidentalisation assumée, Doha a voulu préserver un équilibre entre modernisation et identité culturelle », explique l’ancien diplomate. « On n’y retrouve pas la même influence wahhabite stricte que chez les Saoudiens. Le Qatar a cherché sa voie propre, avec une modernité assumée mais sans renier son patrimoine. »
Une « souris » qui défie les grands
Mais la singularité du Qatar ne se limite pas à sa capacité à accueillir. Elle se manifeste aussi dans sa résilience. « Quand l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont imposé un boycott diplomatique et économique de plus de trois ans, beaucoup pensaient que Doha allait céder », rappelle-t-il. « Au contraire, le Qatar a tenu bon, a diversifié ses partenariats et a prouvé sa ténacité. Il a fini par convaincre ses voisins de lever le blocus. »
Pour lui, l’image est parlante : « La politique étrangère qatarie, c’est la souris qui déjoue ses puissants voisins. Et c’est cette résilience que Maurice doit comprendre si elle veut construire une coopération solide. »
Une diplomatie mauricienne à réajuster
Si le Qatar a réussi à se tailler une place sur l’échiquier mondial, Maurice, de son côté, a parfois tardé à reconnaître la spécificité de certains partenaires. Assad Bhuglah n’hésite pas à dresser un parallèle avec une erreur stratégique du passé : « Dans les années 1990, nous avons commis la faute d’aborder la Malaisie à travers Singapour. Or, la Malaisie a sa propre fierté et sa propre perspective. Nous avons fini par rectifier le tir en ouvrant une mission diplomatique à Kuala Lumpur. Avec le Qatar, nous devons éviter de reproduire la même erreur. »
Un pays du Golfe comme les autres
Trop souvent, Maurice a englobé Doha dans une vision homogène des États du Golfe, alors que chacun d’eux suit une politique étrangère distincte. « Bien que les peuples de la région partagent la même religion et des traditions proches, chaque gouvernement trace sa propre voie », rappelle Assad Bhuglah. « Le Qatar a choisi de s’affirmer publiquement, d’exister par lui-même, y compris face à des voisins plus puissants. »
Cette volonté d’autonomie impose un traitement particulier : « On ne peut pas faire un amalgame du Qatar avec d’autres États arabes du Golfe. Sa diplomatie proactive mérite une approche directe, bilatérale, claire. »
La leçon du boycott
Le boycott imposé par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn entre 2017 et 2021 reste pour lui un tournant majeur. « Ce fut une tentative de soumettre Doha à la volonté de ses voisins. Mais au lieu de plier, le Qatar a démontré une résilience exceptionnelle. Il a réorganisé ses approvisionnements, développé de nouvelles alliances et renforcé son indépendance. Finalement, ce sont ses adversaires qui ont mis fin au boycott. »
Ce moment illustre, selon lui, l’importance de comprendre la psyché de la dynastie qatarie : « Ce pays n’acceptera jamais d’être réduit à un rôle subalterne. Il tient à sa souveraineté et à sa singularité. Nos responsables politiques doivent l’intégrer dans leur stratégie. »
Une approche diplomatique à réinventer
Pour Assad Bhuglah, il est donc temps de revoir en profondeur la manière dont Port-Louis conçoit sa relation avec Doha. « Nous ne pouvons plus nous contenter de contacts indirects ou de relations symboliques », insiste-t-il. « Il faut une présence diplomatique forte, un bureau commercial mauricien à Doha, et encourager l’ouverture d’une ambassade qatarie à Port-Louis. »
Cette présence, estime-t-il, permettra non seulement de mieux comprendre la culture politique locale mais aussi de rassurer les décideurs qataris : « Le Qatar valorise la proximité, les contacts personnels, les relations de confiance. Sans ancrage diplomatique, il est difficile de bâtir une coopération durable. »
Le rôle de Paul Bérenger
À ses yeux, l’initiative du Premier ministre adjoint Paul Bérenger s’inscrit dans ce mouvement de rectification. « Je crois que M. Bérenger a bien compris l’enjeu », affirme Assad Bhuglah. « Maurice doit engager une relation directe avec Doha, et non pas passer par des filtres régionaux ou diplomatiques. C’est un choix stratégique, qui peut nous ouvrir des portes dans plusieurs secteurs. »
L’énergie : entre réalisme et ambition
Si l’aviation est l’axe le plus visible de la coopération mauricienne avec Doha, l’énergie en est sans doute le plus stratégique. Maurice, dépendante de l’importation pour ses besoins énergétiques, observe avec attention le Qatar, premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL). Mais pour Assad Bhuglah, il faut garder la tête froide : « Le Qatar est, en effet, le premier exportateur mondial de GNL, mais Maurice est un trop petit marché pour espérer des taux préférentiels. »
Les contraintes du marché mondial
L’ancien directeur de la Trade Policy Unit aux Affaires étrangères rappelle que les exportations qataries sont verrouillées par des contrats à long terme : « Le Qatar signe des accords de dix à vingt ans avec des géants asiatiques et européens qui absorbent des volumes colossaux. Face à ces mastodontes, l’île Maurice ne pèse pas lourd. Nous devons être réalistes : Doha ne cassera pas ses contrats pour privilégier un marché aussi restreint que le nôtre. »
Ce constat ne doit pas décourager Port-Louis, mais l’amener à penser autrement. « Maurice doit explorer la voie de la coopération régionale », suggère Bhuglah. « Si nous rejoignons un consortium avec d’autres pays de l’océan Indien ou d’Afrique de l’Est, nous pourrons mutualiser nos besoins et négocier de manière plus crédible. »
L’option des produits raffinés
En attendant une « hypothétique union énergétique régionale », une piste plus accessible existe selon lui : « Nous pouvons négocier directement avec des sociétés d’État qataries pour l’approvisionnement en produits pétroliers raffinés à des prix compétitifs. Cela ne bouleversera pas le marché mondial, mais cela peut alléger notre facture énergétique et sécuriser une partie de nos besoins. »
Il insiste sur la dimension diplomatique : « Ces accords ne se feront pas sur la base du seul calcul commercial. Ils doivent être intégrés dans une relation bilatérale plus large, incluant investissements, tourisme et finance. »
Diversifier pour éviter la dépendance
Pour Assad Bhuglah, un partenariat énergétique avec Doha ne doit jamais signifier une dépendance exclusive. « Maurice doit éviter de mettre tous ses œufs dans le même panier. Il faut maintenir des accords avec plusieurs fournisseurs, explorer des sources d’énergie alternatives et investir dans nos propres capacités renouvelables », plaide-t-il.
Il ajoute : « Nous devons également constituer des réserves stratégiques nationales de pétrole. Ce buffer stock serait une protection en cas de volatilité extrême ou de crise d’approvisionnement. »
Les leçons pour Maurice
En résumé, l’énergie est un terrain où l’enthousiasme doit être tempéré par le réalisme. « Oui, le Qatar est une superpuissance énergétique », admet Assad Bhuglah, « mais nous devons comprendre que notre pouvoir de négociation est limité. C’est en jouant collectif, au niveau régional, et en diversifiant nos approches que nous tirerons notre épingle du jeu. »
Commerce, finance et investissements : Maurice comme plateforme africaine
« Maurice peut se présenter comme une porte d’entrée vers l’Afrique », souligne Assad Bhuglah, ancien directeur de la politique commerciale au ministère des Affaires étrangères. Cette affirmation résume la stratégie que l’île pourrait adopter pour attirer les investisseurs qataris, au-delà de l’aviation et de l’énergie, et consolider sa position comme « hub régional ».
Le secteur du tourisme haut de gamme est immédiatement identifiable. Les investisseurs qataris, qui ont déjà une longue tradition dans l’hôtellerie de luxe et les marques internationales, trouvent à Maurice un terrain favorable avec ses hôtels 5 étoiles, ses éco-resorts et ses infrastructures portuaires et aéroportuaires adaptées aux flux internationaux. « Le potentiel est énorme pour développer des produits touristiques combinant luxe et durabilité », précise notre interlocuteur.
La finance islamique et les services financiers constituent un autre vecteur d’attractivité. « Maurice offre une plateforme stable et reconnue pour canaliser des investissements vers l’Afrique, grâce à son Centre financier international et à ses dispositifs de protection des investissements », rappelle l’expert et d’ajouter que les fonds souverains qataris pourraient structurer des investissements transfrontaliers à partir de l’île, bénéficiant à la fois de la réglementation favorable et des accords régionaux tels que le COMESA ou la SADC.
Les secteurs de la fintech, de l’immobilier commercial et résidentiel haut de gamme, ainsi que de la santé et des TIC, sont également cités par Assad Bhuglah comme des opportunités concrètes. « L’investissement dans la technologie et la santé n’est plus secondaire ; c’est un levier pour diversifier l’économie et créer des emplois qualifiés », insiste-t-il.
L’exemple de la Turquie est éclairant : les accords ont été conclus par étapes, avec des projets pilotes ciblés avant d’élargir le partenariat à un cadre global. « Nous pouvons emprunter une approche similaire avec le Qatar : d’abord des initiatives tangibles, puis, une fois la confiance établie, un accord-cadre plus ambitieux », explique-t-il.
Équilibres diplomatiques et garde-fous
« Notre force est d’être un hub neutre et multi-partenaires », rappelle Assad Bhuglah. Cette neutralité est au cœur de la stratégie de Maurice pour éviter toute dépendance excessive vis-à-vis d’un seul partenaire. Le pays doit équilibrer ses relations avec le Qatar, tout en maintenant des liens stratégiques solides avec l’Inde, la Chine, l’Europe et l’Afrique.
Selon lui, la diversification n’est pas une substitution mais une complémentarité : « Il s’agit d’utiliser le Qatar pour des secteurs spécifiques, comme l’énergie ou la finance islamique, sans compromettre nos autres partenariats stratégiques. » La diplomatie mauricienne repose sur la multi-vectorialité, permettant de tirer profit des opportunités offertes par plusieurs puissances, tout en préservant son autonomie politique et économique.
Pour sécuriser cette approche, des mécanismes de suivi sont essentiels. L’ancien directeur de la Trade Policy Unit propose la mise en place d’un Maurice-Qatar Business Council, un traité bilatéral d’investissement et des commissions conjointes annuelles pour assurer la transparence et la complémentarité des projets. « La clé est de pouvoir mesurer les résultats et ajuster nos priorités sans que cela ne nuise à notre souveraineté », insiste-t-il.
Cette stratégie de prudence et de diversification permet également de limiter les risques liés aux fluctuations géopolitiques et aux variations des marchés financiers internationaux. « Maurice doit rester un pont, pas un satellite. C’est ainsi que nous pourrons tirer le meilleur parti du partenariat sans être dépendants », conclut-il.
Une feuille de route claire pour avancer
« Nous devons commencer par des projets pilotes concrets », souligne Assad Bhuglah, mettant en avant une approche pragmatique et progressive. Ces projets pourraient inclure la mise en place d’un terminal de stockage de carburant financé par le Qatar, une campagne de promotion touristique Qatar Airways-Mauritius ou des bourses pour étudiants mauriciens dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, la finance et la médecine.
À moyen terme, un accord-cadre doit être envisagé pour formaliser la coopération dans l’énergie, la finance, le tourisme et l’innovation. Les groupes de travail bilatéraux, les visites d’État et l’ouverture de missions diplomatiques sont des instruments essentiels pour concrétiser ces ambitions. « Approchons le Qatar avec lucidité et ambition. C’est un partenaire qui peut nous aider à franchir un cap », insiste-t-il.
Le suivi institutionnel est tout aussi important. La mise en place d’une commission conjointe annuelle Maurice-Qatar garantira que chaque projet reste conforme aux priorités stratégiques de l’île, tout en évaluant l’impact économique et social des investissements. La feuille de route doit également intégrer des indicateurs de performance précis et des échéances claires pour chaque secteur d’intervention.
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