jeudi , 22 février 2018
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Zaheer Hissoob de la SIM : «La courtoisie ne fait plus partie du vocabulaire mauricien»

Responsable de la cellule sociale de la Société Islamique de Maurice (SIM), Zaheer Hissoob jette un regard sévère sur la société mauricienne. Selon lui, la courtoisie est une denrée rare à Maurice et il est important de revoir le système éducatif.

Quel regard portez-vous sur la société mauricienne?
Les Mauriciens ont, tout le temps, été connus pour leur attitude de « bosseurs ». Qu’ils soient à Maurice ou à l’étranger, les Mauriciens sont connus pour leurs compétences dans plusieurs domaines. Nous ne sommes pas dépendants et notre société ne risque pas de sombrer dans l’assistanat. Or, en voulant maintenir la cadence face aux développements matériels autour de nous, nous avons eu tendance à mettre de côté les valeurs ancestrales et notre culture. Être bosseur, c’est bien mais si nous le faisons tout en négligeant les valeurs fondamentales, cela peut devenir dangereux. Sinon, il est rassurant du fait qu’à Maurice, nous avons encore la liberté de nous exprimer.

À quoi attribuez-vous la hausse croissante de la violence à Maurice ?
Notre société de consommation nous a fait perdre notre humanité au fil des années. Il n’y a plus cet esprit de communauté comme à l’époque de nos grands-parents. Notre société postmoderne nous a fait perdre nos valeurs morales à un rythme effréné ce qui entraîne la violence et autres fléaux. Le surendettement est également un très gros problème négligé par beaucoup. Auparavant, les chefs de famille savaient gérer le budget familial. Mais de nos jours, nous avons tendance à copier le mode de vie des Européens et des Américains. Ceux qui n’ont pas les moyens sombrent ainsi dans le surendettement. Cela a une grande répercussion sur le cocon familial et pousse certains à agir de façon irréfléchie.

«Notre système met trop d’emphase sur la réussite aux examens»

Est-ce que le nombre de crimes atroces est symptomatique d’un mal ou en est-ce les conséquences ?
Dans certains cas, le nombre de crimes atroces relève des symptômes des maux de notre société alors que dans d’autres cas, les crimes en sont les conséquences. Et c’est bien souvent la classe moyenne qui est la plus concernée. Bon nombre de Mauriciens vivent au jour le jour et cela contribue à accentuer la frustration. Il y a des personnes qui n’arrivent pas à évacuer cette frustration et cela se traduit par des actes de violence.

Le manque de civisme est également décrié à tous les niveaux. Comment en sommes-nous arrivés là ?
La courtoisie ne fait plus partie du vocabulaire mauricien. Il suffit d’être au volant pour connaître la mentalité des gens. Auparavant, différentes familles vivaient dans une même cour. Les personnes prenaient soin des enfants de leurs voisins et l’entre-aide était un maître mot. Or, l’individualisme a commencé à faire son entrée dans notre société et a apporté son lot de désavantages. Aujourd’hui, plusieurs personnes ne savent même pas si leur voisin est souffrant ou certains ne connaissent pas le nom des gens qui habitent tout près d’eux. L’individualisme a pris le dessus sur l’esprit de communauté et c’est dommage. Aussi, j’aimerais attirer l’attention sur le fait qu’il faut dissocier le sens de patriotisme de la politique. Plusieurs Mauriciens ont tendance à faire l’amalgame.

Sinon, est-ce que le nombre d’accidents de la route relève également de ce mal social ?
Bien sûr ! L’incivisme sur nos routes a pris a pris des proportions démesurées. Il n’est pas étonnant de voir une personne brûler un feu rouge et provoquer un accident uniquement parce qu’elle est en retard au travail. 2018 a débuté avec plusieurs morts sur nos routes et il aurait suffi d’un seul mort pour conscientiser tous les automobilistes mauriciens. Mais personne ne semble s’en soucier et c’est vraiment navrant car on ne pourra jamais remplacer la mort d’un être cher.

Quel est le rôle de l’éducation face à tant de fléaux ?
Le rôle de l’éducation aurait dû être axé sur l’internalisation des valeurs pour les jeunes et le rétablissement de l’ordre social. L’école doit préparer nos jeunes pour affronter l’avenir mais la discipline doit être de rigueur. Le port de l’uniforme dans les écoles est un exemple de discipline. Mais il est essentiel que je fasse ressortir que l’éducation ne concerne pas uniquement les enfants mais également leurs parents. L’éducation parentale doit être une priorité pour notre société aujourd’hui. Il faut établir une structure adéquate et venir de l’avant avec une école parentale car dans bien des cas, il faut apprendre aux gens à être « parents ».

«La formation des chefs religieux ne doit pas être uniquement d’ordre spirituel mais ils doivent aussi avoir d’autres formations comme le leadership.»

Pensez-vous que notre système éducatif a failli dans sa tâche en ne produisant que des jeunes avec des diplômes ?
Oui et non ! Oui, parce que notre système met trop d’emphase sur la réussite aux examens et non pas au développement cognitif des jeunes. Là-dessus, il y a encore du chemin à faire. Aussi, les services communautaires auraient dû faire partie du cursus scolaire. Au cycle secondaire, il aurait été souhaitable que les élèves puissent s’engager dans le volontariat à travers des ONG et autres instances caritatives et que cela soit pris en considération pour la remise des certificats à la fin des études. Mais de l’autre côté, je dirais non car le système ne peut être le seul à blâmer car l’éducation commence à la maison.

Y-a-t-il eu un manquement de la part des autorités ?
Là aussi, j’ai un avis partagé car les autorités font preuve d’hypocrisie face à tous les fléaux sociaux dans le pays. C’est en quelque sorte, la pratique de la politique de l’autruche. On se voile la face. Mais n’empêche que le citoyen aussi a son rôle à jouer. N’oublions pas la fameuse citation de John F. Kennedy qui disait lors d’un de ses discours : « Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays. »

Quel devrait être le rôle des chefs religieux pour redresser la situation ?
Il faut avant tout connaître la place de la religion dans notre société postmoderne. La sécularisation est en train de prendre de l’ampleur. Il suffit de se rendre à une mosquée pour constater les nombre de jeunes qui viennent prier. Si dans une mosquée, vous n’entendez que les vieux tousser et pas les cris des enfants, cela n’augure rien de bon pour l’avenir. Mais les chefs religieux doivent être en mesure de ramener la confiance au sein de la société en s’appuyant sur une méthodologie adéquate. La formation des chefs religieux ne doit pas être uniquement d’ordre spirituel mais ils doivent aussi avoir d’autres formations comme le leadership. C’est à ce moment qu’ils auront plus d’impact dans leur approche.

Êtes-vous d’avis qu’une meilleure utilisation des associations religieuses et des ONG aurait permis de contrer les fléaux de la société ?
Il faut avant tout saluer le gros travail abattu par plusieurs ONG et des associations religieuses du pays et ce, dans différents domaines. Mais de nombreuses associations ne laissent pas la place aux jeunes. Une politique d’ouverture aurait permis à ces organisations d’être encore plus performantes. Il faut quelqu’un assure la relève tout de même !

Le fléau de la drogue continue à faire des ravages. Comment mettre nos jeunes à l’abri ?
Il est vraiment triste que la situation soit devenue si alarmante. J’ai eu l’occasion de mener une étude sur les jeunes dans une université du pays en décembre 2016 et le rapport est tout juste finalisé. Le rajeunissement des consommateurs est devenu un véritable casse-tête pour les travailleurs sociaux. Selon les conclusions du rapport, 70% de jeunes de cette université ont au moins eu recours à une activité illégale. 40% d’entre eux prennent de la drogue synthétique sur une base hebdomadaire alors qu’entre 8 à 9% de ces jeunes consomment de cette drogue au quotidien. Il est temps de venir de l’avant avec de vraies campagnes de sensibilisation.

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