vendredi , 23 août 2019
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Sécurité routière

Sécurité routière : les campagnes marchent-elles réellement ?

Afin de sensibiliser la population au nombre effrayant d’accidents fatals sur les routes mauriciennes, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a lancé la campagne « Ensam pa laisse coltar touye nu fami », le week-end dernier. Après une série de campagnes de sécurité routière au cours de ces dernières années, nombreux sont ceux qui se demandent si celle-ci portera des fruits.

La route continue à faire des victimes à Maurice. En 2017, 157 personnes ont péri dans des accidents de la route. Et cette année encore, plusieurs personnes y ont laissé la vie. Ainsi, depuis janvier 2018, l’on dénombre une vingtaine de morts sur nos routes. Malgré les nombreuses campagnes de sécurité routière menées au cours de ces dernières années, le nombre d’accidents augmente et les actes d’incivisme sont devenus monnaie courante. Néanmoins, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, entend remédier à la situation et a lancé une campagne de sécurité routière nationale, le samedi 17 février.

Le coordinateur de la campagne « Ensam pa laisse coltar touye nu fami », Georges Chung, estime que celle-ci mise sur une approche intégrée et coordonnée à plusieurs niveaux. « C’est une campagne qui comprend en premier le gouvernement, puis le secteur privé et également la société civile à travers plus de 400 ONGs qui sont prêtes à agir à tout instant », souligne-t-il. Selon lui, la campagne demande un travail de longue haleine et portera ses fruits à l’avenir.

Néanmoins, tout le monde ne partage pas cet avis. Pour le président de la Taxi Proprietors Union (TPU), Raffick Bahadoor, c’est le même son de cloche à chaque campagne de sécurité routière. « Mem produit mais dan nouvo embalaz », peste ce dernier. Il avance que le manque d’infrastructures appropriées sur nos routes est la cause principale des accidents à Maurice. « Tous les types de véhicules utilisent les mêmes routes et autoroutes. Le nombre de véhicules est en hausse et il n’y a plus de place pour eux sur nos routes. Donc, je suis d’avis que les campagnes ne sont pas réellement efficaces chez nous », argue Raffick Bahadoor.

Pour Alain Jeannot, président de l’Association Prévention Routière Avant Tout (PRAT), la campagne portera ses fruits uniquement si elle est soutenue par tous. « Il est aussi essentiel de maintenir le niveau de la communication et de la mise en application des aspects de la campagne. Les idées sont originales et la campagne semble être bien lancée. La vie n’a pas de prix et toute initiative visant à la protéger doit être encouragée et soutenue », soutient notre interlocuteur.


Alain Jeannot, président de PRAT : «J’accueille avec satisfaction le durcissement des lois»

Malgré les nombreuses campagnes menées au cours de ces dernières années, les accidents sont en hausse. Alain Jeannot précise que le nombre d’accidents fatals est en hausse ainsi que le taux de mortalité sur les routes par nombre d’habitants et le taux de mortalité par nombre de véhicules. Selon lui, plusieurs éléments peuvent expliquer cela. «  Tout d’abord, il y a la mentalité de plus en plus égoïste des automobilistes. Puis, la nature de la flotte a changé avec un gros pourcentage de deux-roues motorisés sur nos routes à présent. L’indiscipline semble être banalisée avec une contravention toutes les deux minutes et plusieurs autres offenses qui échappent au contrôle des autorités », avance-t-il.

Le président de PRAT ajoute que le manque d’infrastructures pour les usagers de la route qui sont les plus vulnérables comme les deux-roues et les piétons peuvent aussi expliquer les accidents tout comme le manque d’éducation des Mauriciens par rapport à la route. « Ils savent quels sont les dangers mais ils ne savent pas le pourquoi », souligne Alain Jeannot. Selon lui, les campagnes précédentes ont été infructueuses en raison de l’incivisme des usagers de la route. «L’incivisme sur les routes est un reflet de l’incivisme ailleurs. Il est grand temps de valoriser le respect des autres et le partage et la route se portera mieux », dit-il.

Par ailleurs, Alain Jeannot dit accueillir favorablement le durcissement des lois. « Le durcissement des lois et aussi leur mise en application visible à travers les médias sont très importants. Ces mesures devraient agir comme un frein aux actes d’indiscipline de toutes sortes. La répression et l’éducation sont les aiguilles d’une même montre. L’une ne marche pas sans l’autre. J’accueille donc avec satisfaction le durcissement des lois », nous dit-il. Selon lui, à Maurice, l’accent est mis sur les droits alors que le devoir est ignoré. « Dans ce cas, on arrache avec une main ce qu’on aura fait pousser avec l’autre », ajoute-t-il.

Concernant l’éducation des automobilistes, Alain Jeannot est d’avis qu’il faut amener les usagers à utiliser la route dans le respect de la vie. « Leur propre vie ainsi que celle des autres. Pour cela, il faut qu’ils connaissent les dangers de la route et le pourquoi de ces dangers. Le code de la route est fondamental et il faut que les usagers de la route le respectent », fait-il comprendre.


Georges Chung, coordinateur de la campagne : «Il faut punir les récalcitrants»

Quand il s’agit de la sécurité sur nos routes, Georges Chung est catégorique : « il faut punir les récalcitrants. » Car, selon lui, trop de personnes ont péri dans des accidents en 2017 et aussi depuis le début de cette année. « On ne peut plus tolérer les personnes qui mettent en danger la vie d’autrui. C’est une campagne sévère et nous serons intransigeants avec ceux qui ne respectent pas le code de la route et qui font montre d’incivisme envers les usagers », affirme le coordinateur de la campagne.

Selon lui, les Mauriciens doivent devenir plus courtois lorsqu’ils sont au volant ou à moto. « Il y a un code de la route de base à respecter comme ne pas dépasser la ligne blanche ou encore ne pas dépasser la limite de vitesse autorisée. Mais il est dommage de constater qu’une bonne majorité des automobilistes font fi de ces règlements », ajoute-t-il. Selon Georges Chung, les deux principales causes d’accidents dans le monde sont l’excès de vitesse et la mentalité des usagers de la route. « La campagne vise aussi à faire changer la mentalité des Mauriciens. Néanmoins, on est conscient que ce ne sera pas une tâche aisée mais c’est un travail de fourmi qu’est en train d’abattre le gouvernement en vue de réduire le nombre d’accidents sur nos routes », nous explique-t-il.

Pour la campagne « Ensam pa laisse coltar touye nu fami », le gouvernement pourra compter sur le soutien du secteur privé principalement à travers Business Mauritius. L’organisme vise à atteindre quelque 1200 entreprises. « Tous les employés de ces entreprises sont sensibilisés à la sécurité routière et on espère toucher plus de 100,000 salariés. Concernant le gouvernement, 9 ministères sont impliqués dans la campagne. Le ministère de l’Égalité des genres abat un gros travail afin de conscientiser les femmes et subséquemment, ces dernières vont sensibiliser leurs époux et leurs enfants », indique Georges Chung. Il nous apprend aussi que 200,000 élèves du primaire et du secondaire sont concernés par cette campagne.

Parallèlement, selon notre interlocuteur, plus de 30 plateformes sont utilisées pour sensibiliser les Mauriciens. « Parmi, il y a l’utilisation des réseaux mobiles de My.T et Emtel. 1,3 million d’abonnés recevront des SMS avec un message sur la sécurité routière. Comme je l’ai dit, c’est une approche intégrée. C’est une guerre que nous menons contre les accidents de la route », souligne-t-il.


Raffick Bahadoor, président de la TPU : «Il faut revoir les infrastructures d’abord»

Le président de la Taxi Proprietors Union (TPU), Raffick Bahadoor, ne mâche pas ses mots à l’égard des initiateurs de la présente campagne de sécurité routière. « Chaque année, c’est la même chose. On entend parler d’une intensification des campagnes de sécurité routière mais au final, le nombre de morts sur nos routes continue d’augmenter », nous dit-il. Il dit ne pas comprendre pourquoi le gouvernement avait décidé de nommer le Français, Daniel Raymond, comme conseiller en matière de sécurité routière, il y a deux ans. « Les Mauriciens ne sont-ils pas compétents dans ce domaine ? » se demande-t-il.

Néanmoins, pour Raffick Bahadoor, les infrastructures demeurent la cause principale d’accidents sur les routes mauriciennes. « Depuis 1965 jusqu’à 2010, les automobilistes ont utilisé les mêmes autoroutes. Aucune nouvelle route n’a été construite durant cette période. Certaines routes à Maurice se trouvent dans un état de décrépitude avancée. Dans le sud, il y a des chemins qui datent de plus de 300 ans et qui ont été construits à l’époque de la colonisation française. L’augmentation de la flotte de véhicules à Maurice est venue aggraver la situation. Cela n’a pas été pris en compte », souligne-t-il et d’ajouter qu’il faut revoir les infrastructures d’abord avant de mener des campagnes.

Il affirme que les campagnes de sécurité routière ne porteront pas leurs fruits car dans plusieurs cas, on n’arrive pas à déterminer la cause réelle des accidents. « On parle aussi de la sensibilisation dans les écoles mais dix ans de cela, ne sont-ils pas ces mêmes élèves qui sont devenus des conducteurs aujourd’hui ? Et certains ont même péri dans des accidents. Donc, la sensibilisation dans les écoles n’a pas vraiment été efficace », poursuit le président de la TPU.

Il estime qu’il faut prendre des mesures extrêmes dans les situations d’urgence. « Dans les cas de délits de fuite (hit and run), si la police arrive à mettre la main sur le coupable, il faut immédiatement révoquer sa licence. Il y a aussi des cas où des chauffeurs impliqués dans des accidents mortels continuent à conduire le temps que la justice ne livre un verdict. Or, aussitôt qu’une personne a tué quelqu’un dans un accident, il faut révoquer sa licence », avance-t-il.


Iqbal Aubdool, de la DIF : «Il faut un changement de mentalité des automobilistes»

Iqbal Aubdool, moniteur d’auto-école et membre exécutif de la Driving Instructors Federation (DIF), est d’avis que les automobilistes doivent changer de mentalité car au cas contraire, la route va continuer à faire des morts. « On ne peut pas tout le temps blâmer les infrastructures. Il y a aussi la négligence des usagers de la route qui peut provoquer des accidents. Puis, il existe la possibilité des failles mécaniques. Mais le plus gros souci demeure la mentalité des Mauriciens lorsqu’ils conduisent. Certains se croient tout permis et ne respectent pas les codes de la route mettant ainsi en danger la vie d’autrui », souligne-t-il.

Néanmoins, Iqbal Aubdool est d’avis que les usagers commencent à prendre conscience de l’importance de la bonne conduite sur nos routes. Mardi, il a participé à un atelier de travail sur la sécurité routière organisé par le MACOSS à la mairie de Port-Louis. Il indique qu’il y a eu un très bon retour et que les participants ont été sensibilisés sur plusieurs aspects de la sécurité sur la route. En ce qui concerne la campagne lancée par le PM, samedi dernier, le moniteur se veut rassurant que celle-ci va être fructueuse à l’avenir. « Il y a plusieurs composantes de la société qui sont impliquées dans cette campagne. Le gouvernement, la police, les ONGs ainsi que le secteur privé sont en train de mettre les bouchées doubles afin que la campagne porte ses fruits. C’est une bonne initiative », avance-t-il. Pour rappel, les membres de la DIF ont également organisé une campagne de sensibilisation à la sécurité routière, hier. Plusieurs voitures d’auto-école ont sillonné plusieurs endroits du pays pour conscientiser la population.


Inspecteur Bahadoor de la Traffic Branch : «Plus de 5000 contraventions depuis le début de la campagne»

contraventionLes forces de l’ordre seront intransigeantes eu égard au non-respect du code la route. Ainsi, l’inspecteur Bahadoor de la Traffic Branch nous informe que la police a dressé 5116 contraventions depuis le début de la campagne, soit au cours de ces six derniers jours. Il nous indique que pour assurer la sécurité sur nos routes, la police a augmenté le nombre d’opérations que ce soit sur les autoroutes M1, M2 et M3 ou dans les artères principales. « On dénombre une série d’offenses au quotidien comme l’utilisation du téléphone portable au volant, la consommation d’alcool, le non-respect des feux de signalisation ou le dépassement sur la ligne blanche ou l’excès de vitesse », avance-t-il. Selon l’inspecteur de police, il y a un fort déploiement des officiers de plusieurs unités pour la présente campagne de sécurité routière. « Toute la force policière est mobilisée et nous pouvons compter sur le soutien des membres de la SSU, de l’IRS, de la SMF et aussi de ceux de la National Coast Guard. Ces derniers qui sont affectés dans des zones côtières en bordure de route vont également prêter main forte pour veiller à la sécurité sur les routes », nous apprend-il.

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