mercredi , 16 octobre 2019
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Sameer Kaudeer

Sameer Kaudeer, ingénieur en environnement : «Le système éducatif public ne permet pas l’éveil à la nature»

La préservation de notre environnement passe pas un changement de mentalité des citoyens. Tel est l’avis de l’environnementaliste, Sameer Kaudeer. Dans l’entretien qui suit, il se penche sur les mesures à prendre pour protéger nos espèces tant sur la terre qu’en mer.

Le jour de la Terre est célébré ce lundi 22 avril. Le thème cette année est « protect our species ». À Maurice, quelles sont les espèces concernées tant sur terre qu’en mer ?
Que ce soit en mer ou sur terre, il existe aujourd’hui des espèces qui sont menacées et qui méritent d’être protégées. Sur terre, nous avons les chauves-souris endémiques qui sont menacées et d’autres espèces en termes de flore et de faune comme certains oiseaux par exemple. Au niveau du milieu marin, c’est essentiellement la préservation du récif corallien – qui est très endommagé – qui mérite toute notre attention. Si on veut protéger une espèce en particulier, il faut d’abord pouvoir protéger son milieu de vie, son habitat. De ce fait, il nous faut une prise de conscience par rapport à la préservation des milieux naturels et à ce qu’ils rapportent en termes de bénéfices. Une autre espèce certes pas endémique mais qui mérite d’être protégée est l’ourite. La pêche à l’ourite nous pose un défi dans la mesure où cela fait vivre bon nombre de pêcheurs mais qu’en même temps, il y a de moins et moins d’ourites dans nos mers. Vingt ans de cela, on en pêchait dans les 200 tonnes par an alors qu’aujourd’hui, on ne pêche pas plus de 35 tonnes malgré une fermeture annuelle de 2 mois. Un amendement de la législation actuelle et une meilleure application sont primordiales pour la survie de l’espèce et du secteur d’activité y relatif.

Pensez-vous que les Mauriciens sont conscients de l’importance de préserver les espèces qui sont menacées ?
Malheureusement pas vraiment ! Ce n’est cependant pas principalement de leur faute car à la base le système éducatif public ne permet pas l’éveil à la nature et donc à sa préservation. Si dès le plus jeune âge, il n’y a pas formation sur le  sujet, il n’y aura forcément pas de protection. Même au niveau de l’éducation islamique, il faut qu’il y ait cet accès à l’observation de la nature et de là une prise de conscience. D’ailleurs, le Coran y fait mention au verset 190 de la sourate Al-Imran. Donc, Dieu nous pousse à la réflexion sur la création et sur la nature. Cela y va de notre conscience spirituelle.

Avons-nous les moyens nécessaires– du public ou du privé – pour mener à bien notre mission de préservation des espèces à Maurice ?
Aujourd’hui, la majorité des travaux de préservation et de conservation, terrestre ou marine, est réalisée par des ONG. Elles réalisent un énorme travail, mais avec les nouvelles lois sur le CSR, cela devient de plus en plus difficile pour ces associations de trouver du financement pour faire de la préservation. Il faut comprendre que la conservation requiert au préalable des travaux de recherche scientifique qui prennent du temps alors que souvent les financeurs s’attendent à voir des résultats sur le court terme. Quant aux institutions publiques, elles font aussi face à des contraintes budgétaires et humaines mais encore faut-il qu’il y ait une cohérence en termes de politique de préservation qui n’existe malheureusement pas pour le moment.

Expliquez-vous.
Je vais vous donner un simple exemple. Je suis principalement basé à Pereybère et depuis des années, on est en train de combler les zones humides pour construire des bâtiments résidentiels ou autres. Par la suite, on a commencé à installer des drains pour lutter contre les inondations pour pallier au rôle que jouaient les zones humides. Néanmoins, les drains ne servent à rien car la plupart d’entre eux ne sont pas connectés entre eux et ceux qui sont connectés conduisent les eaux non traitées directement à la mer avec tous les effets négatifs que cela a sur notre milieu marin et surtout récifal. Donc pour démontrer l’incohérence flagrante, on a comblé des zones naturelles d’absorption, lors de la construction de drains, lesquels ne fonctionnent pas ! C’est une aberration.

Sinon, la pollution fait rage sur terre mais aussi en mer malgré les innombrables campagnes de sensibilisation. Qu’est-ce qui cloche ?
Certes, il existe d’innombrables campagnes faites par les institutions publiques, privées et les ONG, mais ce qu’il faut c’est un changement de mentalité des citoyens. C’est bien de critiquer mais il faudrait aussi pouvoir changer d’attitude et de comportement. Le changement de mentalité ne changera pas dans un jour, cela prendra des années et passe essentiellement par l’éducation. Je pense que l’éducation, formelle ou informelle, doit changer. Les associations culturelles et socioreligieuses doivent aussi travailler dans cette direction. J’habite Port-Louis depuis 4 ans et j’étais choqué de voir la mentalité des gens, qui, bien que touchés par le problème d’inondation, ne font pas grand-chose pour agir et continuent à polluer.

En tant qu’expert de la préservation marine et côtière, quel est votre constat à ce sujet ?
Nous faisons face aujourd’hui à une situation assez dramatique car les gens ont toujours la mauvaise habitude de polluer avec leurs déchets. Il y a certes des changements qui se font mais ils sont lents. À Maurice, nous avons beaucoup de législations en termes d’environnement mais  elles ne sont souvent pas appliquées. Il faut que l’État donne les moyens aux instances chargées de l’application des lois pour voir les résultats escomptés.

L’érosion côtière et la pollution marine inspirent de vives inquiétudes. Comment inverser la tendance ?
L’érosion côtière fait partie d’une dynamique. Il ne suffit pas d’emmener des centaines de tonnes de sable pour préserver des plages érodées. Or, il nous faut cerner le problème dans sa globalité. Et dans le milieu marin insulaire, c’est le récif corallien qui est le principal producteur de sable. Si celui-ci est abîmé, c’est toute la production de sable qui est affectée. Un projet financé par les Nations Unies est actuellement mis en œuvre à Mont-Choisy et est axé sur la réhabilitation de la plage tout en prenant en compte la restauration de l’écosystème marin, principalement les coraux. Cela est de bon augure mais je pense qu’il essentiel d’avoir une table ronde autour de laquelle se réunissent tous les parties prenantes pour décider de la politique à adopter par rapport à la gestion de nos zones côtières.

Le gouvernement a toujours exprimé le souhait d’exploiter au maximum nos ressources marines (exploitation d’algues, aquaculture etc.). Néanmoins, les différents projets stagnent. Pourquoi selon vous ?
Plusieurs raisons peuvent expliquer cela. Tout d’abord, un manque d’expertise dans ce domaine qui requiert beaucoup de technicité. Bien souvent, ce sont des agences étrangères qui viennent former les Mauriciens dans ces domaines mais notre système d’éducation tertiaire doit offrir la possibilité aux jeunes d’acquérir des connaissances pour leur permettre de subséquemment exploiter ces ressources de manière raisonnable. Mais moi personnellement, je suis contre l’aquaculture.

Pourquoi ?
C’est pour moi un non-sens écologique. L’accent est davantage mis sur l’aspect financier qu’écologique. En général, les poissons élevés en aquaculture sont nourris par les farines animales dont les farines de poissons. Normalement, pour pouvoir produire un kilo de poisson dans les fermes aquacoles,  il faut deux à cinq kilos de poissons sauvages à partir desquels sont produites les farines.

Certes cela à un sens financier car le kilo de poisson produit dans les fermes coûte plus cher que les cinq kilos de poissons en mer mais cela ne diminue en rien le fait que ça n’a pas de sens écologique.

Aussi, pour quelles raisons pensez-vous que Maurice n’exploite pas comme il le faut ses zones exclusives économiques (ZEE) ?
Maurice dispose de ZEE de plus de 2 millions km2 et nous sommes l’un des pays qui ont le plus de superficie maritime. Pour un petit pays comme Maurice, aller explorer 2 millions km2 de mer requiert énormément de ressources et de logistiques. Même pour l’exploration des minerais ou autres ressources, ce sont les pays dits « amis » qui le font à travers des accords avec notre pays. Au niveau de la pêche, ce sont essentiellement des opérateurs européens qui exploitent nos ZEE et cela de façon pas durable. Ce qu’il faut, c’est que le gouvernement investisse dans la formation de nos pêcheurs mais aussi dans l’achat des bateaux à pavillon mauricien. On dit sans cesse que nos lagons sont épuisés mais donnons la compétence et les moyens aux Mauriciens d’aller pêcher en haute mer.

Par ailleurs, on parle aujourd’hui beaucoup du concept d’écodéveloppement. Comment soutenir celui-ci à Maurice ?
Il faut avant tout savoir ce qu’on veut dire par le mot développement. Est-ce juste une  question de croissance économique? Un enrichissement financier d’un pays et des personnes ? Si nous voulons avoir un développement soutenable, il faut mettre en avant le respect de la nature et le respect de l’être humain et de son travail. Si nous ne respectons pas la nature et l’homme, nous n’arriverons jamais à atteindre cet objectif. Lorsqu’on parle de «Earth Day», il nous faut aussi réfléchir à une réelle stratégie d’aménagement du territoire. Il n’y a pas de protection des espèces et des hommes, s’il n’y a pas de protection des habitats.

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