lundi , 9 décembre 2019
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Rashid Imrith

Rashid Imrith, syndicaliste : «Le Bureau de l’Audit doit pouvoir agir en toute indépendance»

Le dernier rapport du Bureau de l’Audit, rendu public au cours de la semaine écoulée, fait état de plusieurs millions de roupies gaspillées par l’État. Rashid Imrith, président de la Fédération des Syndicats du Secteur public (FSSP), estime que le National Audit Office doit devenir une entité indépendante.

Quel constat faites-vous du dernier rapport de l’Audit publié cette semaine ?
Tout d’abord, je pense qu’il est important de rendre hommage aux rédacteurs de notre Constitution. Ils avaient une vision axée sur la bonne gouvernance en faisant provision pour des institutions habilitées à contrôler l’argent public. Parmi ces institutions, on compte le Bureau de l’Audit, le Public Accounts Committee (PAC) et l’Assemblée nationale. À travers des questions parlementaires, le public a des réponses à ses nombreuses interrogations. Concernant ce dernier rapport, j’ai noté une différence dans la nature des commentaires des auditeurs. Il est bon de souligner qu’au fil des années, le volume de travail et la nature des tâches au sein de la Fonction publique ont changé alors que les institutions qui agissent comme des freins et contrepoids (Checks and Balances) n’ont connu aucune évolution.

Les années se suivent et se ressemblent. Les gaspillages au sein des plusieurs ministères perdurent. Qu’est-ce qui explique cela ?
Le système est tel que des personnes sont appelées à effectuer des tâches qui ne sont pas dans leur domaine de compétence. Par exemple, à Maurice, des officiers de police effectuent des corvées administratives. Ils sont aussi appelés à agir comme Finance ou Administrative Officers. Or, ils n’ont pas une bonne notion du domaine financier ou des ressources humaines. Il existe encore d’autres exemples. Mais, si les années se suivent et se ressemblent au niveau des gaspillages, par contre, le rapport en lui-même connaît des changements. Les commentaires ne sont plus les mêmes que ceux des années passées.

« Les failles mises en exergue dans le rapport de l’Audit sont des problèmes que nous avons nous-mêmes créés »

Aucune sanction n’est prise contre ceux coupables de mauvaise gestion des fonds publics. Est-ce normal ?
Contrairement à tout ce qui est dit depuis que le rapport a été rendu public, je considère qu’il faut remonter à la source pour comprendre ce qui engendre ces gaspillages. À partir de 2005, l’État avait décidé de réduire les dépenses du gouvernement. En ce faisant, plusieurs postes vacants n’ont pas été remplis dans le but de diminuer les dépenses. Résultat, de nombreux départements ministériels se sont retrouvés en sous-effectif. Ainsi, le secteur public a été incapable de fournir un service adéquat à la population. Les chefs des différents départements avaient des choix à faire et pour ne pas pénaliser les fonctionnaires, ils ont dû brûler plusieurs étapes dans les procédures à suivre. Et en 2006-2007, le rapport de l’Audit était ainsi axé sur les procédures qui n’ont pas été suivies dans les différents départements des ministères. Mais tout cela a été fait en toute connaissance de cause et c’était calculé bien en avance.

Expliquez-vous.
En effet, depuis que le gouvernement a décidé de réduire les dépenses, plusieurs départements des différents ministères n’ont pu fonctionner comme il se doit, s’attirant des critiques dans la foulée. Mais tout cela résulte d’une idéologie dite de libéralisme économique mise en avant par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM) qui vise à encourager la privatisation des entités publiques. Cela a été le cas avec la poste de Maurice. Je vous dirai que les failles mises en exergue dans le rapport de l’Audit sont des problèmes que nous avons nous-mêmes créés. Nous parlons aujourd’hui de la Vision 2030 alors qu’à un certain moment, nous avons perdu le pouvoir eu égard à la prise des décisions pour notre pays. Quelle ironie !

Mais alors à quoi peut bien servir un tel rapport chaque année ?
Les différents ministères se sentent néanmoins concernés par les critiques et chaque année, ils essaient de remédier à la situation. Néanmoins, dans bien des cas, le gaspillage est inévitable. Je vous donne un exemple simple. Admettons que le pays va faire face à une épidémie de Chikungunya et que le ministère concerné procède à l’acquisition de plusieurs antidotes et autres médicaments. Mais en fin de compte, l’épidémie n’atteint pas le pays. Donc, c’est une dépense qui devient tout à fait inutile.

« Une poignée de gens ne peut ternir l’image de 80,000 fonctionnaires. »

Pensez-vous qu’il est temps de punir les concernés ?
Quoiqu’il existe plusieurs lacunes dans le système, il ne faut pas non plus qu’il y ait une culture d’impunité. Dans plusieurs cas, il faut demander des explications à ceux qui sont pointés du doigt dans le rapport de l’Audit. Les sanctions doivent être en phase avec les procédures établies par la Public Service Commission (PSC). Les personnes concernées doivent avoir l’occasion de répondre. S’il y a ensuite matière à poursuite, le Directeur des poursuites publiques pourra alors enclencher les manœuvres pour loger un cas au criminel. Une poignée de gens ne peut ternir l’image de 80,000 fonctionnaires.

Que faire pour responsabiliser davantage les fonctionnaires de différents ministères ?
Chaque fonctionnaire travaille selon ses attributions spécifiées dans le « Scheme of Service », communément appelé « Job description » dans le secteur privé. Premièrement, il faut faire comprendre aux fonctionnaires ce qu’on attend d’eux. Et deuxièmement, il faut insister qu’ils sont payés des fonds publics et que toutes les dépenses sont faites à partir des deniers publics. Ainsi, ils devront respecter les procédures tout en gardant en tête qu’ils devront rendre des comptes aux institutions établies à cet effet dans notre Constitution.

Y-a-t-il suffisamment de programmes de formation et d’encadrement pour nos fonctionnaires ?
Le rapport du Pay Research Bureau (PRB) prévoit 60 heures de formation par an pour les fonctionnaires. Mais deux ans après sa construction, le Civil Service College n’a pas atteint son objectif. Je pense que dans chaque département, il faut qu’il y ait des exercices de ciblage afin de détecter les fonctionnaires qui doivent suivre des cours de formation dans certains domaines. Mais à Maurice, les chefs de département n’ont pas la volonté et la motivation pour former leurs subordonnés. Chaque année, environ 60% du budget alloué à la formation des fonctionnaires, est retourné dans les caisses de l’État. Cela représente environ Rs 50 millions.

Que proposez-vous pour mettre un frein aux gaspillages des deniers publics ?
Je pense que là où on peut éviter des gaspillages, il faut être très responsable et prudent. Il est vrai que nos systèmes administratif et démocratique ont mis en place plusieurs critères à respecter dans l’exercice de nos fonctions. Mais vu la nature et la complexité de certaines tâches, nous risquons de ne pas respecter les délais fixés si nous suivons toutes les procédures. À nous de choisir si nous devons les suivre et ainsi dépasser la date butoir ou de contourner les procédures afin d’être dans les temps. Par ailleurs, je pense qu’il est temps que le Bureau de l’Audit puisse agir en toute indépendance avec un budget à part car notre pays a beaucoup évolué au cours de ces 50 dernières années. De même pour le Public Accounts Committee qui doit être géré par des personnes travaillant à plein temps. Ces deux institutions doivent encourager les fonctionnaires à venir de l’avant pour dénoncer des cas d’abus et autres problèmes qu’ils constatent ayant trait à la nature de leur travail.

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