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Rapport de l’Audit : Peut-on éviter le gaspillage des fonds publics ?

Mardi 27 mars 2018, le Bureau de l’Audit a publié son rapport pour la période du 1er juin 2016 au 30 juillet 2017. Comme chaque année, les dépenses des différents ministères sont passées au crible et des gaspillages à hauteur de plusieurs millions de roupies sont relevés. Certaines dépenses peuvent-elles être évitées ?

Le National Audit Office a rendu public son dernier rapport 2016-2017 cette semaine. Le rapport met en lumière les gabegies du ministère de la Santé où la somme de Rs 1 milliard a été dépensée pour l’acquisition de médicaments. Ainsi, comme chaque année, le Bureau de l’Audit relève des malversations financières en raison des folles dépenses encourues par les différents ministères et des sommes faramineuses gaspillées dans plusieurs secteurs. Aussi, le rapport démontre que le ministère n’a obtenu aucun remboursement pour l’approvisionnement de faux médicaments. Le dysfonctionnement du système d’appel d’offres pour les médicaments ou les équipements ainsi que le manque de suivi des dossiers de réclamation sont dénoncés.

Si beaucoup s’offusquent de ces lacunes et des sommes vertigineuses de gaspillage, Krish Ponnusamy, ancien chef de la Fonction publique, n’est guère étonné par tout cela. Selon lui, chaque année, le rapport vient examiner les revenus et les dépenses du gouvernement et prend aussi en compte les grosses sommes d’argent injectées dans divers projets. « Nous parlons de plusieurs millions de roupies qui sont en jeu. Des fois, des projets peuvent aussi coûter plus au final. Mais, s’il y a des manquements et des failles dans la réalisation des projets, il est normal qu’il y aura des gaspillages à la fin », souligne-t-il.

Kadress Pillay, ancien directeur de l’Audit, est d’avis que les années se suivent et se ressemblent.

« Rien n’a changé au fil des années mais il faut admettre tout de même qu’il y a eu pas mal d’améliorations dans la Fonction publique. En termes d’argent dépensé, les chiffres paraissent conséquents mais j’estime qu’il faut retenir l’essentiel de ce dernier rapport. Pour moi, il faut enquêter sur le secteur de la santé car cela concerne la vie des Mauriciens. C’est un véritable scandale quand on constate les points mis en exergue dans le rapport », fait-il ressortir. Cependant, il avance que le système politique doit évoluer si on veut l’améliorer.

Par ailleurs, le consultant international, Fareed Jaunbocus, trouve scandaleux qu’année après année, le rapport de l’Audit vient dénoncer autant de failles et de carences dans le système. Selon lui, il existe une grande défaillance au niveau de la prévision des dépenses et que rien n’est fait pour redresser la situation.

« Il n’y a pas une équipe dévouée pour se pencher sur les problèmes afin de pallier les manquements dans les ministères. Néanmoins, une approche plus correcte peut beaucoup aider à faire diminuer les gaspillages », avance notre interlocuteur.


Krish Ponnusamy ancien chef de la Fonction publique : «Les fonctionnaires doivent rendre des comptes»

Krish PonnusamyKrish Ponnusamy estime que les failles dénoncées dans le rapport de l’Audit 2016-17 ne l’étonnent pas. Selon lui, chaque année, c’est la même rengaine. Néanmoins, il avance qu’il faut trouver un moyen afin de mettre un frein aux gaspillages des fonds publics. « C’est de l’argent perdu. Il aurait été souhaitable qu’on puisse convoquer des fonctionnaires pour des audiences. Ils auraient pu venir expliquer les maldonnes et autres cas mis au jour par le rapport de l’Audit »,souligne l’ancien chef de la Fonction publique.

Selon lui, il n’y pas un système approprié afin de démasquer ceux concernés par les gaspillages.

« Nous n’avons pas un système qui nous permettrait de remonter à la source du problème et ainsi situer les responsabilités. Mais, je pense que le gouvernement a bien pris conscience du rapport et qu’une révision du système aura lieu. Ce dont nous avons besoin, c’est un système qui prône la transparence et l’efficacité et qui met l’accent sur une meilleure coordination à tous les niveaux ainsi qu’une meilleure implémentation. C’est ainsi que nous pourrions éviter des dépenses inutiles et des gaspillages. Chaque département de chaque ministère doit aussi promouvoir la discipline », fait comprendre Krish Ponnusamy.


Fareed Jaunbocus, Expert comptable : «Il faut des systèmes de contrôle plus rigoureux»

Fareed JaunbocusS’il trouve scandaleux que le dernier rapport de l’Audit ait mis en lumière encore une fois autant de failles et de gaspillages, Fareed Jaunbocus, Consultant International et CEO de STRATEGOS LTD, Société de Consulting, estime qu’on peut remédier à la situation s’il y a la volonté et la bonne mentalité.

« Les estimations pour chaque projet qu’on souhaite entreprendre est relatif à un certain pourcentage de variation acceptable. Le taux peut varier entre 5% à 10% en raison des changements dans les technicités ou les prévisions. Néanmoins, si cela dépasse la fourchette de 25% à monter, cela implique qu’il y a une faille au niveau des prévisions »,avance-t-il.

Selon Fareed Jaunbocus, qui lui-même a intervenu à haut niveau à Maurice et dans une cinquantaine de pays, il n’existe pas un système de contrôle et d’intelligence financière adéquat dans les différents départements et ministères. « Au niveau de la gestion des dépenses, il nous faut mettre en place des systèmes de contrôle rigoureux, accompagnés d’un mécanisme de Financial Engineering continu en amont. Ceux qui prennent des décisions doivent rendre des comptes à travers du « Responsibility Accounting » et être tenus responsables en cas d’abus », souligne le Consultant. Aussi, il est clair qu’il y a tout un processus de concertation avec les différents Stakeholders sous le leadership du Premier ministre et qui met en place des équipes dévouées au niveau du ministère des Finances qui travaillent d’arrache-pied sur différents projets mais qu’en fin de compte, on n’arrive pas à générer les résultats financiers escomptés. « Cela implique qu’il existe des problèmes à différentes étapes dont au niveau des prévisions, du contrôle des dépenses, de l’aspect technique et approvisionnements entre autres », fait ressortir le consultant.

Par ailleurs, Fareed Jaunbocus trouve qu’il est essentiel que chaque ministère puisse avoir une personne capable de générer de l’intelligence financière en temps réel et de canaliser tous les aspects ayant trait aux finances vers les départements appropriés à travers du Continuous Financial Engineering sur les dépenses et la corroboration sur la progression des projets. « Dans les ministères, nous avons des Finance Officers, mais, de par leurs métiers et leur formation, ils ne sont pas capables de créer de l’intelligence financière. Pour cela, il faut que chaque ministère puisse avoir un ingénieur financier qualifié et expérimenté qui prendra en charge tout ce qui touche à la finance et à l’Intelligence Financière. Ainsi, il pourra décider s’il faut effectuer ou pas une dépense et relever les excès et les abus en temps réel en agissant Ex-ante, contrairement à l’approche Ex-post qu’on a actuellement. Cela aurait également diminué le fardeau du ministère des Finances. Aujourd’hui, avec le rapport de l’Audit, nous ne faisons que du post-mortem. Or, nous aurions dû avoir une analyse et une gestion ‘pré-dépenses’ en amont », souligne notre interlocuteur.

Fareed Jaunbocus estime aussi qu’avec la centralisation des données financières au sein du ministère des Finances, cela retarde aussi la transmission de l’information. « Il y a cinq critères non-négligeables à prendre en considération pour que l’analyse et la transmission des informations se fasse de manière efficace et qu’il puisse permettre à prendre des décisions alternatives pertinentes en temps réels. Il faut que ces informations soient à jour, fiables, consistante, pertinentes, et disponibles à temps, afin de permettre la prise de décisions efficaces et pertinentes en amont et à temps. Si nous nous efforçons à mettre en pratique les bonnes méthodes et pratiques, nous pourrions produire de meilleurs résultats », explique le Consultant. Fareed Jaunbocus trouve dommage que le rapport de l’Audit ait une répercussion sur l’image internationale de notre pays. « Les différents bailleurs de fonds et autres investisseurs à travers le monde ont toujours un œil sur nous et notre gestion du patrimoine, et les différents gouvernements successifs sont appellés à démontrer une gestion plus efficace et intelligente des dépenses publiques », estime-t-il.


Kadress Pillay, ancien directeur de l’Audit : «Le rapport démontre un mal profond dans notre société»

050418_kadressSelon Kadress Pillay, si le rapport de l’Audit démontre autant de failles chaque année, c’est en raison de notre système démocratique et politique. Il avance que malgré le fait que le pays compte 50 ans d’indépendance, le système n’a pas évolué. « Nous avons calqué notre système sur celui de Westminster qui est lui vieux de plus de 600 ans. La constitution britannique est non-écrite et elle a connu des années d’évolution. Or, je pense que nous aussi, nous devons évoluer car le monde change. À titre de comparaison, nous voulons jouer au football comme les clubs de la Premier League alors que notre football est ce qu’il est », nous dit l’ancien directeur de l’Audit.

Ainsi, Kadress Pillay fait ressortir que nous avons développé un système que nous ne sommes pas prêts d’honorer dignement. « Quand le système lui-même compte plusieurs failles, il est normal que cela aura des répercussions dans plusieurs domaines. Ainsi, cela est mis en évidence dans le dernier rapport de l’Audit. D’ailleurs, c’est la même chose année après année. Et l’année prochaine, le rapport fera encore état des dépenses futiles et des gaspillages onéreux. Le rapport démontre aussi un mal profond dans notre société», dit-il.

Kadress Pillay ajoute qu’à Maurice, nous n’avons pas la culture de rendre des comptes (Accountability).

« Ce n’est pas dans nos mœurs malheureusement. Contrairement au système Westminster, Maurice a une Constitution rigide qu’on ne peut amender. Or, il aurait été souhaitable que certaines personnes rendent des comptes »,dit-il encore.

Parallèlement, l’ancien ministre estime que la rigidité de notre Constitution ne nous permet pas de progresser contrairement à plusieurs autres pays. Il cite en exemple le titre du directeur de l’Audit. « C’est une appellation qu’on n’utilise plus désormais. Maintenant on parle d’Auditor General. Or, Maurice fait toujours usage du titre de directeur de l’Audit et dans la majorité des pays, ce titre reflète un poste inférieur, voire une position ‘junior’», souligne Kadress Pillay. Il est d’avis que pour réduire les gaspillages, il faut avant tout revoir le système. « Notre système est tel qu’il génère des problèmes. Comme nous n’avons pas une culture de rendre des comptes, ce sont les petits fonctionnaires qui paient souvent les pots cassés des bévues commises par des hauts-gradés », affirme-t-il.

Rapport de l’Audit 2016-2017 : les points à retenir

• Le gouvernement a dépensé Rs 47,2 millions pour le projet Heritage City. Un projet qui n’a pourtant pas abouti.
• Les Collectivités locales ont dépensé Rs 30 millions dans une institution financière placée sous administration judiciaire en 2015.
• Dans la force policière, un montant de Rs 33,4 millions n’avait pas été crédité en banque. La somme de Rs 10,7 millions a été retrouvée après que le Bureau de l’Audit a soulevé la question. Rs 22,7 millions sont toujours manquantes.
• Pour 2016/2017, la somme de Rs 41 millions a été payée en surplus pour les pensions. Ainsi, Rs 17,6 millions ont été payés à des pensionnaires qui ont quitté le pays et Rs 16,4 millions ont été payés à des personnes décédées.
• Investissement : l’État investit Rs 11,2 milliards sans récolter un sou en retour. Des investissements dans 16 compagnies n’ont rien rapporté pour l’année financière 2016-2017. 29 investissements dans des entreprises et quelques corps paraétatiques n’ont rien rapporté en termes de dividendes.
• Rs 1 milliard a été investi pour l’achat de médicaments. Le rapport dénonce le manque de méthodologie pour évaluer le volume de médicaments requis par les hôpitaux et centres de santé.
• La liste des médicaments essentiels préparée par le ministère en janvier 2017 n’a pas été considérée dans l’exercice d’approvisionnement pour 2017-2018.
• Plusieurs cas de médicaments périmés ou de faux médi-caments. Ce qui pourrait engendrer des pertes de
Rs 8 millions.
• Le rapport de l’Audit pointe du doigt le département d’oncologie de l’hôpital Victoria. Celui-ci serait dépassé et ne disposerait que d’équipements désuets, alors que le nombre de nouveaux cas de cancer (et de décès) est en hausse à Maurice.
• Plusieurs appareils sont en panne et il n’y a pas une politique de maintenance et de remplacement des équipements.
• Le rapport indique que l’absence de traitement de radiothérapie des patients après leur chimiothérapie peut entraîner une récurrence du cancer.

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