mercredi , 16 octobre 2019
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Rajiv Servansingh

Rajiv Servansingh : «Le PM présentera un budget aussi électoraliste que lui permet l’état de l’économie»

À la veille de la présentation du Budget 2019/2020, le chairman de MindAfrica et observateur économique, Rajiv Servansingh avance que le Grand argentier devra faire la part entre les mesures pour relancer l’économie et celles qualifiées de « populistes ».

Le Budget 2019/2020 sera le dernier de Pravind Jugnauth avant les échéances électorales. Peut-il se permettre de présenter un budget électoraliste ?
Quel ministre des Finances exerçant dans une démocratie parlementaire qui ne présenterait pas un budget «électoraliste» avant les élections ? Même dans les démocraties avancées, c’est toujours le cas. Ceci étant, il n’empêche que les paramètres économiques sont des contraintes avec lesquelles un ministre des Finances doit nécessairement compter. Pour répondre à votre question directement, je dirai que Pravind Jugnauth présentera un budget aussi « électoraliste » que lui permet l’état de l’économie.

La conjoncture actuelle est-elle propice à cela ?
La conjoncture est difficile. L’économie mondiale souffre de plusieurs maux, tels que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine pour ne pas dire avec le reste du monde. La perspective d’un Brexit sans accord se précise, ce qui serait véritablement catastrophique pour l’économie du Royaume Uni et par conséquent pour nos exportations – le Royaume Uni demeurant un marché important pour nos exportations en produits textiles et comme source de touristes. Le gouvernement a fait de gros efforts d’investissement dans les projets d’infrastructures publiques mais l’investissement privé demeure plutôt timide sauf dans le secteur de l’immobilier.

Quelle est la marge de manœuvre du Grand argentier ?
Dans ce contexte difficile, le Grand argentier visera à relancer les secteurs productifs : le tourisme, les exportations de produits manufacturiers, l’industrie cannière, les petites et moyennes entreprises ainsi que les industries de service. Les mesures pour atteindre ces objectifs ne sont pas nécessairement coûteuses en termes financiers mais requièrent plutôt de la créativité et de l’innovation dans la gouvernance et dans l’approche. Il faut croire que le ministre des Finances est très conscient de l’état de ces secteurs et annoncera des mesures visant à y apporter des solutions.  En réalité, pour revenir à votre question sur les mesures « électoralistes », Pravind Jugnauth va certainement se lancer dans un exercice de funambule avec d’un côté les mesures visant à relancer les secteurs productifs et de l’autre, des mesures plus « sociales ».

Selon vous, quelles devraient être ses priorités pour ce dernier budget ?
La priorité sera certainement la relance économique et là, je pense qu’un effort spécial devra être fait par rapport aux PME. Il est aussi important d’accorder une attention particulière à la formation car l’avenir réside dans une amélioration du capital humain qui est déjà assez limité. Il serait temps de concrétiser l’objectif de créer une banque spéciale dédiée aux PME. Celle-ci devra s’atteler à mettre en place un mécanisme qui faciliterait l’accès aux finances pour ces petites et moyennes entreprises tout en s’assurant que les prêts servent vraiment à des fins de consolidation de ces entreprises. À bien voir, il existe déjà un certain nombre d’institutions qui sont censées réaliser cet objectif mais elles s’y prennent en ordre dispersé et très souvent l’entrepreneur moyen ne s’y retrouve pas.

La priorité sera certainement la relance économique et là, je pense qu’un effort spécial devra être fait par rapport aux PME»

Par ailleurs, beaucoup fait état de l’alignement de la pension de vieillesse sur le salaire minimal. Est-ce une mesure envisageable ?
Effectivement, il a été beaucoup question d’une telle éventualité dans la presse et ailleurs. J’imagine que la raison est que les gens se disent que si un salaire minimal est le reflet d’un minimum nécessaire pour pouvoir décemment gagner sa vie, il serait logique que ce même critère s’applique aux bénéficiaires de la pension universelle. Ce qui est envisageable c’est que le gouvernement procède par étapes en augmentant graduellement  le montant jusqu’à atteindre cet objectif.

Sinon, quel pourrait être l’impact d’une telle mesure ?
Ce gouvernement a démontré une détermination à procéder à un transfert de ressources financières (salaire minimum, impôt négatif, augmentation de la pension) vers les plus démunis de la société. Il ne fait pas de doute que ces mesures contribuent à soulager dans une grande mesure le sort des plus démunis et réduisent l’inégalité dans le partage de la richesse créée dans le pays. Des esprits chagrins n’ont de cesse de faire remarquer que ce sont là des largesses « populistes » que le pays ne peut se permettre dans le long terme.

Cela n’est pas totalement faux…
D’abord, cela me rappelle ce que le célèbre économiste Keynes avait déclaré à ce propos: « in the long term we are all dead ». Pour ces économistes néo-libéraux – qui sont obsédés par le rétablissement des grands équilibres économiques (sauf quand il s’agit de subventionner les grandes entreprises en faillite) sans voir le contexte et ses effets dévastateurs sur la vie quotidienne des classes les plus défavorisées –, ce genre de mesures sont « insoutenables ». Ce qu’ils prônent par contre comme solution c’est le fameux « serre ceinture » ou l’austérité économique, c’est-à-dire faire porter par le peuple tout le poids de la crise économique. Il est certain qu’une politique axée sur le social doit aller de pair avec des mesures économiques qui favorisent le développement des entreprises et la création d’emplois. Pour les progressistes, il ne saurait y avoir d’incompatibilités entre ces deux politiques.

Après l’industrie cannière, les arrivées touristiques ont connu une baisse au cours des trois premiers mois de cette année. Faut-il s’en inquiéter ?
Bien sûr qu’il faut s’en inquiéter. Ce sont là deux secteurs importants de notre économie qui contribuent près de 20 % de notre produit intérieur brut (PIB). Il faut cependant garder la tête froide et ne pas tomber dans un « blame game » stérile. C’est d’autant plus inquiétant que selon les indications disponibles, nos compétiteurs immédiats (Seychelles et les Maldives) ne semblent pas souffrir des mêmes difficultés. Le problème est donc de l’extérieur. Je ne suis guère un expert en tourisme mais il est évident que les causes sont multiples. Seule une grande concertation et de la coordination entre les différents acteurs sont nécessaires pour trouver les solutions.

Pensez-vous qu’il faut revoir la façon dont Maurice est promu comme une destination touristique ?
Par le passé, nous avions une stratégie claire que chaque Mauricien semblait avoir assimilé : Maurice était une destination haut de gamme et visait une clientèle exclusive et renommée. C’est ainsi que les Brigitte Bardot, Jacques Chirac et autres membres des familles royales au summum de leur gloire étaient des visiteurs réguliers de nos hôtels. En réalité, le coup de génie avait été que nous avions su transformer ce qui semblait être un facteur défavorable – l’éloignement  de nos marchés – en un atout, en ne sollicitant que ceux qui avaient les moyens de se payer ce long trajet pour profiter du soleil, de la plage et de la mer dans une ambiance reposante sans parler de l’hospitalité proverbiale des Mauriciens. Beaucoup de choses ont changé depuis dans l’environnement mondial aussi bien que local et je peine à distinguer qu’elle est aujourd’hui la politique conductrice de notre stratégie touristique. Chaque acteur (petits hôtels de charme, tours operateurs, ligne aérienne, grands hôtels) semble détenir SA vérité et la cacophonie est assourdissante.

Les «Foreign Direct Investment» ont toujours servi à maintenir le taux de croissance. Comment attirer davantage l’investissement étranger à Maurice ?
L’investissement direct étranger (IDE) est une source de croissance pour une économie non seulement parce qu’il contribue à financer des investissements mais aussi parce qu’il représente une courroie de transmission importante de nouvelles idées, technologies et méthodes de gestion. Il est vrai que ces dernières années nous n’avons pas vu suffisamment d’IDE porteur de ces attributs. L’investissement étranger dans l’immobilier a dominé mais ne contribue pas beaucoup à l’innovation technologique. Il y a définitivement des efforts à faire pour attirer des investissements dans d’autres secteurs productifs qui contribueraient aussi à faire croître nos exportations tout en créant des emplois, espérons le, plus apte à attirer les Mauriciens qualifiés et formés.

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