jeudi , 23 mai 2019
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Mufti Ismail Ebrahim Desai

Mufti Ismail Ebrahim Desai : «Être conforme à la charia dans le business n’est pas une option»

Le Mufti Ismail Ebrahim Desai, expert en finance et banque islamiques et également CEO du Global Islamic Financial Services (GIFS), était à Maurice pour animer un séminaire sur la charia dans le monde des affaires. Dans un entretien accordé à Star, le Sud-Africain aborde les points essentiels de ce domaine.

Comment se porte le secteur de la finance islamique à travers le monde ?
C’est un secteur qui a connu une croissance importante au cours de ces dernières années avec l’émergence de plusieurs institutions financières islamiques dans divers secteurs de l’économie. Et ce pas seulement dans les pays musulmans à l’instar des Philippines qui sont venus de l’avant avec des cadres légaux relatifs à la finance islamique. Aussi, au Malawi, une loi sur la règlementation de la finance islamique sera votée incessamment. En parallèle, on peut aussi constater que les entreprises musulmanes ont constamment innové en termes de services et de produits, et ont également fait montre d’intérêt pour la FinTech et la technologie blockchain.

Pour un pays séculaire comme Maurice, comment peut-on adopter la finance islamique ?
J’ai pu constater qu’il y a une banque islamique qui opère à Maurice. Mais le secteur bancaire n’est qu’un aspect de l’économie islamique qui est, elle, bâtie sur sept piliers dont la finance, l’industrie de la nourriture halal, le tourisme halal, l’économie numérique, la mode halal, l’éducation et les normes/certifications conformes à la charia. Bien souvent, nous mettons l’accent sur un pilier uniquement alors que nous aurions dû les prendre tous en considération. Maurice, étant un pays qui fait très bien dans le secteur off-shore, aurait pu capitaliser sur l’aspect financier islamique de celui-ci. Aussi, j’estime que Maurice peut tirer avantage du tourisme halal en venant de l’avant avec des hôtels conformes aux normes établies par la charia. C’est un concept qui a pris un nouvel essor à travers le monde. De même, l’île Maurice peut servir de plateforme pour l’industrie de la nourriture halal vers l’Afrique. Par ailleurs, le gouvernement mauricien peut inclure le mode halal comme un sous-secteur de l’industrie du textile. Ce sont quelques idées innovatrices que Maurice peut considérer à l’avenir.

Maurice, étant un pays qui fait très bien dans le secteur off-shore, aurait pu capitaliser sur l’aspect financier islamique de celui-ci.»

Et comment peut-on attirer des investisseurs des pays musulmans ?
Maurice, en tant qu’État, peut songer à émettre des certificats d’investissement conforme à la charia (sukuk) afin de démontrer son intérêt pour la finance islamique. Le Royaume-Uni l’a fait afin d’attirer de nouveaux investisseurs des pays musulmans comme ceux du Moyen-Orient. Parallèlement, la Banque centrale ou la Financial Services Commission (FSC) peut émettre des « guidelines » ayant trait à la finance islamique ou même venir de l’avant avec un cadre légal afin de réguler le secteur de la banque islamique. Cela peut aussi attirer des banques à venir s’implanter à Maurice.

De nombreux musulmans qui possèdent de l’argent ne savent pas toujours où et comment l’investir de façon halal. Selon vous, comment peuvent-ils procéder ?
En tant que musulmans, nous avons pour mission de sensibiliser nos frères et sœurs sur l’importance d’avoir un revenu halal. D’ailleurs, dans un hadith, le prophète Muhammad (saw) a dit que chercher à obtenir un revenu halal est une obligation parmi les obligations. C’est-à-dire, il est aussi important que la salaat (prière) ou l’accomplissement d’un des cinq piliers de l’islam. Mais comment obtenir un revenu halal si le marché n’a rien à proposer en ce sens ? C’est pour cela que des institutions financières travaillent sur différents produits halal afin d’offrir une plateforme d’investissement aux musulmans. Ces derniers doivent aussi collaborer entre eux et venir de l’avant avec des partenariats ou des entreprises communes dans le but de générer des revenus halal.

Pensez-vous que les musulmans ont pris conscience de l’importance de s’engager dans les transactions financières islamiques ?
Au cours de ces dernières années, j’ai constaté que les musulmans à travers le monde ont pris conscience de l’importance de la finance islamique. Par exemple, nous avons eu des doléances de la part des hommes d’affaires qui voulaient savoir si tels ou tels aspects de leur entreprise étaient conformes à la charia. Il y a eu une prise de conscience des musulmans sur la conformité à la charia de leurs transactions financières mais j’estime qu’il y a encore du travail à faire afin de sensibiliser davantage de musulmans des quatre coins du monde. En Afrique du sud et dans d’autres pays aussi, on commence à enseigner aux enfants dès leur jeune âge l’importance de la finance islamique.

Vous avez animé une conférence ayant pour thème « How Chariah-compliant is your business ». Qu’est-ce que la conformité à la charia pour le business ?
Être conforme à la charia dans le business se rapporte à une conscientisation des musulmans sur l’importance d’adopter une approche islamique dans le business. Car, il faut comprendre que la conformité à la charia ne se résume pas uniquement au confinement entre les quatre murs de la mosquée. L’islam prône une approche holistique de tous les aspects de la vie tels que la politique, le social, l’éducation et également le business. Donc, si nous voulons vivre l’islam dans toute sa plénitude, il nous faut être conforme à la charia dans tout ce que nous faisons. Et être conforme à la charia dans le business n’est pas une option, c’est une obligation !

En tant que musulmans, nous avons pour mission de sensibiliser nos frères et sœurs sur l’importance d’avoir un revenu halal.»

Et comment être conforme à la charia dans le business ?
La conformité à la charia dans le business ne concerne pas uniquement les activités principales de l’entreprise. Au contraire, elle touche tous les autres aspects comme par exemple, la façon dont nous traitons nos employés, la conformité aux lois en vigueur dans le pays et l’éthique entre autres. Au niveau du Global Islamic Financial Services (GIFS), nous proposons des solutions ayant trait à la conformité à l’islam et procédons aussi à des contrôles (audit).

Comment est-ce que la finance islamique est profitable pour les entreprises ?
Il existe une mauvaise perception que la finance islamique a trait à des organisations non-gouvernementales et de ce fait à but non lucratif. Tel n’est pas le cas car l’islam n’interdit pas les bénéfices. La finance et les banques islamiques génèrent des bénéfices. Seules les étapes à travers lesquelles les bénéfices ont été réalisés sont différentes. En finance islamique, nous avons différents types de transactions à l’instar de mudarabah qui permet de générer des bénéfices halal.

Le concept de la banque islamique a suscité une certaine confusion. Comment savoir si une banque est réellement conforme aux principes islamiques ?
Il y a un certain nombre de choses que je souhaite clarifier à ce sujet. Malheureusement, des personnes, qui n’ont aucune notion de la finance islamique ou du secteur de la banque islamique, se lancent dans ce domaine sans consultation auprès des experts. Cela est devenu un véritable problème au sein des petites communautés qui se fient essentiellement sur l’avis d‘un imam ou d’un sheikh. D’où l’importance d’une consultation auprès des instances compétentes. Auparavant, les clients pouvaient uniquement consulter la licence bancaire pour savoir si une banque est islamique mais aujourd’hui les banques islamiques opèrent avec plus de transparence. Les clients sont en mesure de connaître la base du produit qui les concerne. Aussi, j’aimerais attirer l’attention sur les « soi-disant » banques islamiques qui ne procèdent pas à des exercices d’audit externe conformes à la charia. C’est un aspect fondamental dans le domaine de la banque islamique.

Des banques conventionnelles proposent aujourd’hui des services islamiques. Les musulmans peuvent-ils se fier à cela ?
Il y a trois façons dont une banque islamique peut opérer : (1) à travers une filiale d’une banque islamique ou conventionnelle ; (2) à travers une « islamic banking window » d’une banque conventionnelle tout en s’assurant qu’il n’y a pas de mélange de fonds et (3) en devenant une institution bancaire à part entière comme c’est le cas à Maurice avec la Century Banking Corporation. Donc, pour revenir à votre question, c’est oui car les banques islamiques peuvent opérer à travers une banque conventionnelle.

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