dimanche , 22 septembre 2019
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Métier de tailleur : ces artisans qui défient le temps

Mettre la main sur un bon tailleur s’avère être un véritable casse-tête de nos jours. C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Néanmoins, quelques-uns de ces artisans continuent à exercer ce noble métier dans leurs modestes ateliers sur lesquels le temps semble n’avoir aucune prise.

Les frères Pookhan exercent depuis 40 ans

Rashid Pookhan et son frère Iqbal exercent le métier de tailleur depuis une quarantaine d’années. Aujourd’hui, c’est avec beaucoup de nostalgie qu’ils jettent un regard en arrière pour revivre ces moments où tout marchait comme sur des roulettes pour les tailleurs.

Benjamin d’une fratrie de 7 enfants, Rashid Pookhan n’a pas eu la chance d’aller au collège. Après avoir été reçu aux examens de 6e  (aujourd’hui PSAC) à l’école du gouvernement Champ de Lort (aujourd’hui Raoul Rivet Government School), il a été déscolarisé faute de moyens financiers. Son père, Taleb, qui était «stevedore»,  ne pouvait payer les frais de sa scolarité vu que ses autres enfants étaient déjà au collège. Il avait 14 ans quand son père le plaça chez un tailleur bien connu de la capitale, «Nursoo Brothers», à la  rue Edith Cavell. Au bout de six ans, s’étant senti assez fort pour voler de ses propres ailes, il s’est mis à son compte. Il a commencé par coudre les pantalons de ses proches et de fil en aiguille, il s’est fait un nom, tout comme son frère Iqbal.

« Le métier de tailleur est le seul que je connais et je suis fier de le faire. C’est vrai de dire que je ne compte que sur mes anciens clients. Les jeunes viennent rarement chez moi. Je pense qu’ils préfèrent porter les vêtements de marque. Figurez-vous que vers les années 70, pour se faire coudre un pantalon cela ne coûtait que Rs 10. Au fil des années, le prix a considérablement augmenté et aujourd’hui un pantalon revient à Rs 600 et Rs 700 », nous dit notre interlocuteur. Iqbal Pookhan se désole, lui, du sort inéluctable que connaîtra son métier : la disparition.   « Aujourd’hui, le métier de tailleur se meurt lentement. Je pense que d’ici une dizaine d’années les ateliers de tailleurs n’existeront plus. Tout comme beaucoup d’autres métiers d’ailleurs, tous victimes de la modernisation », nous dit-il.

Rashid Pookhan trouve qu’il y a toute une culture qui a changé surtout chez les jeunes. « Il y a une grande différence entre un pantalon fait sur mesure et le pantalon prêt-à-porter.  D’ailleurs, la coupe du pantalon est différente et cela est valable pour ceux qui cherchent la qualité », souligne-t-il. Si auparavant presque à chaque coin de rues on tombait sur un petit atelier de tailleur,  aujourd’hui tel n’est plus le cas. Il saute aux yeux que c’est un métier en voie de disparition. Le prêt-à-porter a déjà envahi le marché de l’habillement et il est difficile aux tailleurs de faire de la concurrence aux grandes marques. « Des tailleurs de renom comme Kadel, Payen, Laurent, Joseph et autres se sont tous retirés de ce marché dominé désormais par les grandes marques », conclut Rashid Pookhan.


Abdool Azize Ozeerkhan : 70 ans de métier et de savoir-faire

Abdool Azize OzeerkhanÂgé de 84 ans, Janab Azize est tailleur depuis son adolescence, un métier qu’il exerce avec amour et passion depuis 70 ans déjà.

Bhai Abdool Azize Ozeeerkhan est plus connu comme Janaab Azize, nom qui lui a été donné lorsqu’il fréquentait la madrassa de son village de Goodlands. Comme le Miaji du maktab lui a demandé d’aider les enfants pour apprendre à lire le « Qaidah », on l’a surnommé «Janab», un nom qu’il porte toujours.

Il a arrêté l’école en 4ème pour vaquer à ses occupations à la maison avant que ses parents décident de lui faire apprendre un métier. Il avait à choisir entre la menuiserie, la coiffure, devenir mécanicien ou devenir tailleur et il opta pour le dernier métier qu’il exerce toujours. Aujourd’hui, âgé de  84 ans, il continue pour le plaisir d’habiller ses clients.

C’est à l’âge de 14 ans qu’il va commencer son apprentissage chez le tailleur Beeneesreesing à Goodlands. Devenu un ouvrier qualifié après cinq ans, il a la malchance de voir son patron fermer  son atelier et c’est qu’alors que Janaab Azize, alors âgé de 19 ans, va travailler chez le tailleur de renom Ismaël Atchia à la rue Louis Pasteur. Puis, au bout de six ans, le jeune homme et cinq autres tailleurs de chez Ismaël Atchia décident de voler de leurs propres ailes et de créer un groupe pour ouvrir un atelier de tailleurs à l’angle des rues Touraine et Bourbon, à Port-Louis. Pendant cinq ans, la petite bande va travailler ensemble, puis chacun est parti de son côté.

C’est ainsi que Janaab Azize ouvre son propre atelier à la rue Sir Virgil Naz. Nous sommes alors en 1965. Depuis, le tailleur continue à exercer son métier.  Il nous raconte une anecdote datant de ces années. « À cette époque, le métier de tailleur était reconnu et pour coudre un pantalon, on proposait deux prix aux clients : un pantalon en étoffe à Rs10 et le Tussor à Rs 5 en raison de la qualité des fournitures. Un complet, c’est-à-dire veste et pantalon, coûtait à cette époque Rs 50 et ce n’est pas tout le monde qui pouvait se le permettre », raconte-t-il.  Quelle différence de prix entre cette époque et la nôtre !

Aujourd’hui, avec le prêt-à-porter, les choses  ont changé. « C’est ce qui fait que les gens se tournent davantage vers ce marché et c’est ainsi que le travail de tailleur se meurt lentement », nous dit Janab Azize.  Il se remémore d’un souvenir où il mettait du charbon dans le fer à repasser pour le faire chauffer avant de repasser les pantalons ou les vestes. De nos jours, ce fer à repasser a disparu. Tout est moderne et électrique. « Bref, à chacun son époque », déclare Janab Azize avec beaucoup de philosophie.

Enfant, il a fréquenté l’école du gouvernement de Goodlands. Faute de finances, il arrêta l’école en 4ème.  Il apprend alors le métier de tailleur. Il est père de trois filles issues de deux mariages différents. Sa première épouse Safoorah Hossenbux est décédée et sa deuxième épouse Bibi lui a donné une troisième fille. Si, aujourd’hui, Janab travaille encore, c’est pour avoir toujours quelque chose à faire, même si rien n’est plus comme avant.

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