lundi , 24 juillet 2017
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Lindsay Rivière : « Le drame à Maurice c’est que la politique s’infiltre partout »

L’observateur politique, Lindsay Rivière analyse le rapport de force sur l’échiquier politique pour les lecteurs de STAR. À son avis, Sir Anerood Jugnauth ne démissionnera pas tant qu’il n’ait pas un bilan positif. Il pense aussi que Xavier Luc Duval va donner un tout autre style au poste de leader de l’Opposition.

  • 2017 a été annoncée comme l’année de la mise en chantier de gros projets. Ne sera-t-elle pas dominée par la politicaillerie avec le départ du PMSD du gouvernement ?

– Sans doute et comme d’habitude. À Maurice, la politicaillerie domine tout et obscurcit les vrais enjeux économiques et sociaux. Et pourtant il faudrait bien que l’économie reprenne le dessus puisque les problèmes s’accumulent et la solution à de nombreuses difficultés nationales réside précisément dans la relance de l’économie. Le drame à Maurice c’est que la politique s’infiltre partout, détermine tout et systématiquement le théâtre politique prend le dessus sur toutes les autres considérations. Le pays vit au rythme des alliances, mésalliances, repositionnement et l’ambition des uns et des autres. Il n’y a aucune raison de penser que 2017 sera différente.

 

  • Est-ce que le pays peut se permettre une troisième année de pilotage automatique de l’économie comme disent certains observateurs ?

– Je ne crois pas qu’il y ait nécessairement un pilotage automatique de l’économie. Il y a des réels efforts entrepris pour redynamiser l’économie et ces efforts ne portent pas de fruit, malheureusement. Et cela pour deux raisons principales. Premièrement le contexte mondial ne s’améliore pas du tout et plusieurs pays importants pour Maurice sont encore à 1% de croissance. L’économie mauricienne ne redécollera pas tant que le paysage économique international ne s’améliorera pas. Deuxièmement, sur le plan local, des idées intéressantes sont avancées mais ne sont pas vraiment mises à exécution en raison du fait que le pays est constamment distrait par le fracas de la politique.

  • Quelles pourront être les conséquences ?

Avec une croissance nationale de 3 à 3.5 %, il est sûr que tous les problèmes augmenteront. Nous ne créons pas assez d’emplois pour nos jeunes. L’investissement est faible. L’investissement étranger (FDI) ne va pas dans le secteur productif. Le déficit commercial augmente d’année en année et nous importons deux fois plus que nous exportons. Il y a un grand pessimisme dans le secteur privé. Si tout cela ne change pas, c’est parce que Maurice s’embourbe constamment dans les mêmes problèmes politiques et les mêmes luttes de pouvoir. Nos priorités sont fausses.

  • Le développement portuaire annoncé en grande pompe risque-t-il d’être une illusion ?

– Non. Le port a besoin d’être développé et un Master Plan extrêmement bien fait souligne déjà les priorités. Malheureusement, nous perdons énormément de temps à désigner un partenaire stratégique – le dernier, DP World, a été évincé. On aurait dû foncer et entreprendre nous-mêmes des efforts requis pour repositionner Port-Louis comme le Star MP de l’Océan Indien qui accueillera beaucoup plus que les 3000 navires actuels, parmi les 50 000 qui sillonnent l’Océan Indien.

  • Pensez-vous que c’est une priorité d’investir maintenant dans le Metro Express ?

– Oui. Le Metro Express aurait dû avoir été conçu et lancé il y a bien longtemps déjà. Nous avons perdu énormément de temps et le projet coûtera maintenant deux ou trois fois plus qu’au moment où il a été conçu au début du siècle, soit près de 27 milliards de roupies aujourd’hui. Là encore, ce projet va permettre d’améliorer la communication, de réduire les pressions du transport public et de faciliter la solution aux problèmes de congestion routière qui nous coûte des milliards chaque année.

  • N’aurait-il pas été plus salutaire d’utiliser cet argent pour changer les tuyaux afin que les consommateurs puissent avoir de l’eau potable plus fréquemment ?

– L’un n’empêche pas l’autre. Un gouvernement qui se respecte doit agir sur tous les problèmes en même temps au lieu d’un au détriment des autres. Le problème de l’eau est un scandale national depuis 40 ans. Toutes les bonnes intentions n’ont jamais pu se réaliser concrètement, non pas par manque de fonds, puisqu’il y a beaucoup d’institutions internationales qui sont prêtes à aider, mais par manque de volonté politique et de planning administratif.

  • En parlant de politique, comment analysez-vous le rapport de force entre les partis ?

– La fin de l’année de 2016 a été marquée par un grand changement dans le rapport de force politique à Maurice. Le départ du PMSD du gouvernement a eu plusieurs conséquences. Premièrement, l’alliance Lepep, en tant que telle, grand vainqueur des élections 2014, n’existe plus et perd un peu de sa légitimité.

Deuxièmement, nous passons d’un gouvernement de grande coalition MSM-PMSD-ML à essentiellement un gouvernement MSM soutenu par deux petits partis : le ML et l’OPR. Nous avons donc aujourd’hui un style de gouvernement MSM.

Troisièmement, nous passons d’une situation où le gouvernement avait trois-quarts de majorité (52-17) à une majorité simple de 42-27 et n’a donc même plus les deux-tiers ! À l’intérieur de ces 42, le MSM n’a lui-même pas la majorité car il n’a que 33 alors que la majorité est de 36. Il dépend donc des pressions que pourraient exercer à la fois ses propres dissidents, le ML et l’OPR.

Quatrièmement, à l’extérieur, il y a les trois grands partis, avec le PTr qui ambitionne de reprendre le pouvoir, le MMM qui veut régler ses comptes avec le MSM avant de peut-être renégocier avec lui en 2019 et le PMSD qui clairement connaît un revival.

  • Donc tout le paysage politique a changé ?

– Oui et y compris les perspectives d’alliances futures. Il est clair que le PMSD a compris que le gouvernement Lepep est sur une pente glissante et pourrait bien perdre le pouvoir en 2019. Il va donc se rapprocher du PTr et couper l’herbe sous les pieds du MMM avant que le MMM et le PTr ne se rapprochent. Toutefois, Xavier Luc Duval ne veut plus être seulement un wagon dans le train travailliste. Il est devenu beaucoup plus ambitieux et veut maintenant d’un accord où le PMSD aurait beaucoup plus de tickets du PTr, une alliance où Xavier Luc Duval peut lui-même aspirer à devenir Premier ministre d’un futur gouvernement PTr-PMSD.

  • Le MMM dans tout cela…

– Cette situation arrange le MMM parce que plus le MSM s’affaiblit, plus le MMM pourra négocier en position de force son soutien en 2019. Il n’y a que deux alliances naturelles : le PTr-PMSD et le MSM-MMM, qu’on se le dise une fois pour toutes. Tout renversement de ce schéma peut être catastrophique pour les grands partis comme on l’a vu en 2014.

  • Etes-vous convaincu par les raisons avancées par le PMSD pour son départ du gouvernement ?

– En tout cas, ce sont de très bonnes raisons car le PMSD justifie sa rupture par le souci de défendre la démocratie sur la question du DPP. Si Xavier Luc Duval voulait rompre en raison du glissement du gouvernement Lepep, c’est la meilleure raison possible qu’il pourrait invoquer pour justifier son retour en 2019 avec le PTr. Le MSM a perdu beaucoup de points dans cette affaire, un peu bêtement et inutilement.

  • Pensez-vous que Xavier-Luc Duval pourra être un leader de l’Opposition percutant pour avoir été l’allié du MSM et du ML ?

– Xavier-Luc Duval pourra être un bon leader de l’Opposition, totalement différent de Paul Bérenger. Ce dernier a toujours été, excepté pour quelques années, le leader de l’Opposition naturel de ce pays. Il a donné à ce poste une image et un ton extrêmement agressif et percutant, ce qui est bon pour le pays. Xavier Luc Duval lui, a un tout autre style : plus calme, plus cérébral, plus consensuel. Mais, il incarne un peu mieux l’humeur actuelle du pays qui en a assez de bagarres constantes, d’insultes, d’agressivité. Les jeunes veulent du sérieux et une approche moins émotionnelle et plus rationnelle aux problèmes. Xavier Luc Duval va donc inaugurer un nouveau style d’opposition parlementaire. Le fait qu’il a été l’allié du MSM et du ML, il gagnera peut-être une « inside knowledge » des politiques gouvernementales qui lui permettront d’en souligner davantage au public.

  • Un Paul Bérenger réduit au rôle de simple député, ce sera dur pour lui et pour le MMM ?

– Absolument. Paul Bérenger est un géant de la politique locale qui dépasse de très loin le rôle de simple député. Il n’a pas besoin d’un titre pour s’affirmer ou mener un oeuvre de démolition des gouvernements.

  • Est-ce qu’un PTr mené par Navin Ramgoolam pourra donner du fil à retordre au MSM sur le terrain ?

– L’avenir du PTr dépend largement de la volonté de Navin Ramgoolam de rester ou de partir. Il a démontré, ces derniers mois, qu’il a bien l’intention de rester et de rebondir comme en 2005, pour un nouveau Primeministership. Mais, son image est largement dévaluée comme l’indiquent les sondages. S’il gagne tous ses procès, ses chances augmentent. On verra ensuite s’il sera très percutant malgré les casseroles qu’il traîne derrière lui. Arvind Boolell a déjà jeté l’éponge. Paul Bérenger dit qu’il envisagera un rapprochement avec le PTr à condition que Navin Ramgoolam ne soit plus là. Xavier Luc Duval voudra se rapprocher du PTr à condition qu’il y ait un accord où, disons Navin Ramgoolam resterait trois ou quatre ans comme PM et Xavier Luc Duval vient prendre le relais. Tout cela limite beaucoup les options de Navin Ramgoolam et du PTr. Ce qui est sûr c’est que le PTr aura besoin d’un allié en 2019.

  • Est-ce que la présente situation va profiter au ML ?

– Non. Je ne crois pas que le ML ait beaucoup d’avenir. Seuls comptent, à Maurice, les grands partis : MSM, MMM, PTr et PMSD. Les autres ne sont que des satellites des grandes planètes.

  • Valeur du jour, est-ce que l’alliance gouvernementale a besoin de l’apport du MP d’Alan Ganoo ?

– Non. Le MP n’a que deux députés et une majorité de 42 à 44 ne va rien changer.

  • Pensez-vous toujours que sir Anerood Jugnauth ne démissionnera pas comme Premier ministre tant qu’il n’a pas un bilan positif ?

– Oui absolument. Je suis un des rares observateurs, quand tout le pays s’enflammait sur la succession, à venir dire que tout cela est largement prématuré. Que SAJ ne s’en irait pas en 2016, j’ai eu raison, qu’il ne s’en ira pas en 2017, au moins avant un deuxième budget de Pravind Jugnauth. Maintenant que le MSM gouverne le pays, face au PTr, PMSD et MMM, SAJ s’en ira encore moins. J’ai toujours dit et je continue à dire que selon une stratégie établie depuis 2014, SAJ ne se retirera qu’en fin 2017 ou début 2018, pour laisser à Pravind Jugnauth un an et demi ou deux ans pour sprinter vers les élections de 2019. Enfin, SAJ se retirera que quand il aura un bilan solide car il est le politicien le plus fier et orgueilleux de ce pays.

  • Est-ce que le départ du PMSD va précipiter son départ ?

– Non. Au contraire, il va retarder son départ. SAJ est le genre d’homme ou de chef qui ne refuse jamais un combat. Le pays se trompe complètement, en pensant que sir Anerood Jugnauth est obsédé par son fils ou le sort de son fils. Il n’est obsédé que par sa place dans l’histoire de Maurice, son image, sa gloire… Les grands hommes pensent d’abord à eux, même s’ils voudraient un bel avenir à leur enfant. SAJ aime le pouvoir et ne partira que quand il choisira de partir et pas pour un quelconque deal « papa-piti » que tout le monde évoque.

  • Etes-vous surpris que le Premier ministre ne soit pas pressé de remanier son cabinet ?

– Je ne suis pas du tout surpris. En ne remaniant pas le cabinet ministériel, SAJ montre qu’il contrôle entièrement la situation. Il n’a aucune intention d’être bousculé et s’assure que chacun reste dans le rang jusqu’à ce qu’il prenne des nouvelles dispositions.

  • Est-ce que le moment est approprié pour que Pravind Jugnauth succède à son père au poste de Premier ministre ?

– Personnellement, je pense que ce n’est pas la décision de Pravind Jugnauth mais celle de SAJ qui entraînera ce développement de taille. Le MSM a peu de moyens de pression sur SAJ pour l’amener à partir sauf un désaveu total du Premier ministre que personne ne peut entrevoir. En même temps, Pravind Jugnauth a l’occasion de présenter un bon deuxième budget. Pravind Jugnauth lui-même calme le jeu sur la succession. Il sait que ça prendra encore de temps. Combien de temps ? Personne ne sait. La question n’est pas « si », la question est « quand » !

  • Quelles devraient être les priorités de Pravind Jugnauth en tant que nouveau Premier ministre ?

– Rétablir l’image générale du gouvernement et faire repartir l’économie. Un gouvernement doit être perçu comme juste, sérieux et neutre, favorisant l’unité du pays. Ce n’est pas le cas. Quant à l’économie, si elle ne s’améliore pas rapidement, le MSM sera balayé en 2019. Et ce n’est pas un fin renard comme Paul Bérenger qui voudra alors venir le sauver.

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