dimanche , 19 mai 2019
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Jayen Chellum

Jayen Chellum de l’ACIM : «Des prix exorbitants sont pratiqués à Maurice»

Le porte-parole de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (ACIM), Jayen Chellum, tire la sonnette d’alarme quant aux prix pratiqués sur le marché. Il se demande quand sera promulguée la nouvelle loi sur la protection des consommateurs. Entretien.

Les résultats du ‘One Off Amnesty Programme’ (appliqué du 5 juin 2017 au 20 octobre 2017) de la Competition Commission of Mauritius (CCM) démontre qu’une centaine de fournisseurs imposaient un prix de vente aux revendeurs. Cela vous surprend ?
C’est étonnant, voire choquant, qu’il y ait eu plus d’une centaine de compagnies qui étaient en train d’enfreindre la loi depuis ces dernières années. Cela dépasse les bornes. C’était pourtant un aspect très important de la loi sur la concurrence. Mais la CCM a-t-elle eu une bonne approche quant aux problèmes majeurs existant dans le marché mauricien, de manière à s’attaquer à ce qui est prioritaire ?

Il existe plus de cent marques de riz basmati sur le marché. Comment s’y retrouver en termes de qualité/prix ?»

36 demandes d’amnistie viennent des Top 100 Companies. C’est paradoxal, n’est-ce pas ?
Oui et non. Maurice est un petit marché. Plusieurs des plus grandes compagnies opèrent dans des secteurs du marché qui offrent des biens de consommation rapides. Ceux-ci sont vendus dans des hypermarchés, supermarchés, boutiques, quincailleries etc…et fournis par ces grandes sociétés. Ce qui me surprend encore une fois, c’est que dix ans après l’introduction de la loi sur la concurrence, des Top Companies l’enfreignaient allégrement. Et elles-mêmes se passaient de ces lois pendant dix ans !  L’honnêteté et la volonté de respecter les lois du pays leur faisaient défaut, il me semble. Comment peut-on se vanter de faire la Corporate Social Responsibility alors qu’en même temps, on fait fi des plus importantes lois commerciales du pays ? Qui plus est, ce faisant, elles ont volé –  en privant d’un prix plus bas – des consommateurs par des centaines de millions de roupies. Et ces compagnies, avec la conscience claire, redonnaient en CSR quelques centaines de milliers de roupies ou un voire deux millions!  C’est à se demander si l’on connaît la réelle signification du terme CSR ?

Pouvons-nous dire que le Resale Price Maintenance (RPM) est une pratique courante à Maurice depuis ces dernières années ?
Le Resale Price Maintenance est une pratique qui est là depuis très longtemps. Il consiste à maintenir un prix de vente sans aller à un prix plus bas. Ceci empêchait les revendeurs de pratiquer une concurrence saine entre eux en offrant un prix inférieur. Le pays ayant un petit marché et beaucoup de compagnies étant en position de monopole, il était donc d’une facilité déconcertante à forcer les revendeurs à maintenir le prix de ventes ou l’on imposait aux revendeurs à maintenir le prix et à ne pas vendre au plus bas.

Les gouvernements successifs ont démissionné de leurs responsabilités par rapport aux abus sur le marché.»

Avec le ‘One-Off Amnesty Programme’, la CCM avait pour objectif d’éliminer la pratique du RPM. Selon vous, peut-on mettre un frein à ce genre de pratique illégale ?
Cela dépend de la volonté de la commission. A-t-elle la volonté et les moyens de suivre de près ce qu’elle a étalé au grand jour- bien que tardivement ? Les lobbies pro-business en périodes électorales se serviraient-ils de leurs leviers renforcés afin d’empêcher l’application des lois ? Et le public et les employés joueraient-ils un rôle plus proactif afin de dénoncer les abus ? Autant d’interrogations qui subsistent.

La CCM, à travers ce programme de clémence, n’imposera aucune amende aux entreprises qui on enfreint la loi. Nous n’avons néanmoins aucune garantie que celles-ci ne récidiveront pas ?
Elles ont intérêt à ne pas récidiver car l’amende est élevée. C’est 10% du chiffre d’affaires. Avec un tel élément dissuasif, c’est à ne pas se faire prendre en récidive, n’est-ce pas ? Mais il faut qu’on attire l’attention sur notre système de respect des lois. Pour les plus pauvres, on applique la loi sans hésitation : amendes, emprisonnement, interdictions… Mais pour ceux qui financent les partis politiques, les amnisties ne manquent pas !

Comment est-ce que le RPM est au détriment du consommateur ?
Comme je l’ai indiqué, c’est surtout en empêchant aux revendeurs de pratiquer une concurrence entre eux que ce soit pour les mêmes marques ou pour des produits similaires ou des marques différentes. Ce qui a été fait pendant des décennies par les plus grandes compagnies du pays, c’était de forcer les Mauriciens à acheter à un prix plus élevé en empêchant des revendeurs de pratiquer un prix plus bas. Ainsi des bénéfices colossaux étaient assurés. Et les consommateurs étaient plumés !

Pour ceux qui financent les partis politiques, les amnisties ne manquent pas»

Outre le RPM, quelles autres formes de pratique existe-t-il dans le secteur de la grande consommation qui soient au détriment des consommateurs ?
Il y a les accords horizontaux soit un accord entre concurrents au détriment des consommateurs. Il y a aussi le « bid-rigging » qui est le trucage d’offres à travers les cartels pour partager les parts du marché entre les concurrents. Il y a des prix exorbitants qui sont pratiqués à Maurice à tel point qu’on croirait vivre aux États-Unis, au Japon ou en Europe. Sinon comment expliquer la litre d’eau embouteillée à Rs 105 dans certains restaurants, l’ail à Rs 160 le kilo alors qu’il est importé à moins de Rs 35 le kilo ou encore le poisson premier-choix à des centaines de roupies le kilo…

Sinon, comment voyez-vous l’évolution du secteur de consommation à Maurice ?
Les gouvernements successifs ont démissionné de leurs responsabilités par rapport aux abus sur le marché. Le libéralisme économique débridé ne les interpelle pas. La nouvelle loi sur la protection des consommateurs se fait attendre depuis quatre ans. L’ancien régime n’a pas été meilleur. Les consommateurs paieront le prix fort. Ainsi les bénéfices excessifs seront assurés tout comme les  revenus sur la TVA. Ce marché est surchargé de produits à tel point que les consommateurs s’y perdent. Et le droit aux choix devient une farce. À titre d’exemple, il existe plus de cent marques de riz basmati sur le marché. Comment s’y retrouver en termes de qualité/prix ?

Pensez-vous qu’il existe une concurrence saine entre les grandes chaînes de distribution?
Au vu des résultats sur le RPM, l’on est en droit d’en douter… Pour avoir une concurrence saine, il faut que chacun joue le jeu. Les compagnies pratiquant une vraie CSR, qui respectent les consommateurs et les lois, doivent appliquer des codes de conduite. Il faut aussi plus de transparence et une Competition Commission of Mauritius plus rigoureuse avec moins d’interventions politiques, et des partenaires sociaux plus soucieux de leurs droits et de leur protection ainsi que du soutien à ceux qui les défendent.

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