mercredi , 23 août 2017
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Interview de Cassam Uteem : «Une organisation centrale assurerait une meilleure distribution de la zakaat»

Chaque année lors du ramadan, le débat sur la création d’un fonds national de la zakaat revient sur le tapis. Pour Cassam Uteem, une organisation centrale aurait permis une meilleure distribution de la zakaat et ainsi réduire la pauvreté substantiellement. Il aborde, dans l’entretien qui suit, plusieurs volets de la société.

Comment allez-vous célébrer la fête Eid ?
Insha Allah, je vais célébrer la fête de l’Eid-ul-Fitr cette année comme je le fais depuis toujours lorsque je suis au pays. Après la salaat-ul-Eid à la mosquée de la localité et les échanges de vœux, je rentre chez moi pour recevoir durant toute la matinée les proches, les enfants et petits-enfants, et partager avec eux le plat de sewagne (vermicelle au lait) et autres friandises. Je me rends ensuite au cimetière avant de participer, comme veut la tradition, au déjeuner familial chez mon frère Reshad. La soirée se termine généralement par un dîner en compagnie des proches parents de mon épouse, chez un de ses frères.

Comment est-ce que les célébrations de la fête Eid ont changé, voire évolué, ces 50 dernières années ?
Pas énormément. À l’exception de la célébration ‘officielle’, avec la participation des autorités politiques du pays et la transmission de la cérémonie religieuse à la télévision nationale, la célébration de la fête Eid à Maurice n’a pas beaucoup évolué ces 50 dernières années. Hier comme aujourd’hui, on la célèbre de la même manière – en famille et c’est bien que ce soit ainsi. Les enfants, toujours élégamment vêtus, à l’oriental pour la plupart, attendent avec la même impatience leur Eidi (autrefois des pièces de monnaie, aujourd’hui des billets de banque!). Une pensée toute spéciale continue à être accordée aux nécessiteux et chacun apporte son obole pour qu’ils puissent eux aussi célébrer l’Eid-ul-Fitr dans la joie. Quelques initiatives ont été prises, ça et là, pour que la prière d’Eid soit accomplie dans des Eidgahs, comme recommandée, mais toutefois sans grand succès.

Le  mois du ramadan tire à sa fin. Comment avez-vous vécu ce mois béni ?
Comme tous les musulmans jouissant d’une bonne santé, nous avons pu, par la grâce d’Allah, observer le jeûune obligatoire pendant la journée et accomplir les prières de Taraweeh le soir sans trop de difficulté, la journée étant moins longue et le climat relativement doux. Nous avons aussi consacré un peu plus de temps que d’ordinaire à la lecture du Coran. Pour le reste, nous avons, comme à l’accoutumée, vaqué à nos occupations et avons de temps en temps accepté des invitations à des Iftars organisées par certaines organisations socio-religieuses.

« Hier comme aujourd’hui, on  célèbre Eid de la même manière »

Partagez-vous l’opinion de ceux qui pensent qu’une meilleure distribution de la zakaat aurait diminué le problème de la pauvreté au sein de la communauté musulmane à Maurice ?
Les organisations socio-culturelles et religieuses font un travail remarquable auprès des familles les plus vulnérables en agissant comme une courroie de transmission entre elles et les donateurs, tandis que certaines personnes préfèrent prendre elles-mêmes en charge la distribution de leur zakaat. Rien que pendant le ramadan, des sommes conséquentes vont à l’allègement des charges des familles victimes de la pauvreté. Certes, une organisation centrale, genre Bait-ul-Maal, assurerait une meilleure distribution de la zakaat et réduirait de manière substantielle la pauvreté chez nous.

Faut-il ainsi mettre sur pied un fonds national de la zakaat ?
Plusieurs tentatives ont été faites dans le passé pour mettre sur pied un tel fonds national mais jusqu’ici elles n’ont pas abouti. Il faut continuer à persévérer avec l’espoir que l’intérêt général finira éventuellement par primer. Les organisations doivent accepter de perdre ou de partager avec d’autres, une part de leur autonomie de gestion pour le bien de l’ensemble de la communauté. C’est le refus de la gestion commune des fonds recueillis sous forme de zakaat qui, à mon avis, constitue la pierre d’achoppement et retarde la création d’un fonds national de la zakaat.

Comment voyez-vous l’évolution de la communauté musulmane à Maurice ?
Du point de vue matériel, la communauté musulmane de même que les autres composantes de la société mauricienne ont su prendre avantage des opportunités offertes grâce à un développement soutenu du pays. Elle est aujourd’hui mieux lotie qu’elle ne l’était il y a de cela un demi-siècle, même s’il est vrai qu’il existe encore un certain nombre de familles qui vivent en situation de pauvreté. Nous ne pouvons malheureusement en dire de même pour son développement moral et spirituel.

« Il manque toujours à la communauté un leadership, collégial ou autre, disposant de la crédibilité nécessaire pour inspirer la confiance »

Constatez-vous une dégradation dans le comportement des musulmans ?
La dégradation compor-tementale ou celle des mœurs n’atteint pas seulement les musulmans mais l’ensemble de la population mauricienne. Les valeurs telles que le respect envers les aînés, le respect du bien public et la décence ou même les bonnes manières n’ont plus cours. La vulgarité est portée sur la place publique. L’immoralité ne choque plus. Les actes d’indiscipline à la maison et à l’école comme sur les lieux du travail sont devenus monnaie courante. Tous ceux investis d’autorité semblent avoir démissionné de leurs responsabilités ou sont tout bonnement dépassés. C’est ainsi que nous sommes devenus une société déséquilibrée pour ne pas dire malade.

Pensez-vous que les imaams et autres religieux ont failli dans leur tâche ?
Ce n’est pas seulement les Imaams ou les chefs religieux qui ont failli dans leur tâche mais également tous ceux et celles responsables de la socialisation des enfants et des adolescents. Les institutions fondamentales de la société notamment la famille, l’école et l’église ou la mosquée n’arrivent plus à transmettre à nos jeunes les valeurs universelles d’amour, de bonté, de charité, d’éthique, de fraternité et de respect aux enfants et à former ainsi leur caractère. Devant l’assaut des fléaux qui rongent notre société, ces enfants vivant dans l’insécurité même au sein de leur famille, mal préparés et mal entourés, sont complètement désemparés et en deviennent des proies faciles. Où sont-ils les « role-models » d’autrefois ? Avouez qu’il n’y en a plus beaucoup.

N’aurait-on pas dû utiliser les mosquées et les associations religieuses pour contrer les fléaux de la société ?
Bien sûr que cela devrait se faire mais encore faut-il que les dirigeants et autres responsables soient à la hauteur des tâches dont ils ont la charge. Faute de vocation, ils doivent avoir au moins une formation adéquate pour les mener à bien. On ne peut utiliser les moyens anachroniques et donc dépassés et espérer quand même avoir du succès face aux problèmes contemporains, souvent très complexes, auxquels sont confrontés les individus et les familles.

Est-ce que les intellectuels et les hommes d’affaires musulmans ne pratiquent pas la politique de l’autruche en ne s’engageant pas pour aider à améliorer les conditions de vie de leurs
coreligionnaires ?
Je pense qu’ils ne sont pas peu nombreux, dans ces catégories que vous mentionnez, ceux qui apportent d’une manière ou d’une autre leur contribution pour améliorer les conditions de vie de leurs coreligionnaires, notamment à travers la zakaat ou d’autres initiatives à titre individuel. Il ne sert à rien de leur jeter la l’approbre ! Beaucoup ne s’engagent pas personnellement mais s’en remettent aux institutions sociales ou dites de bienfaisance. Je suis toutefois d’avis qu’il manque toujours à la communauté un leadership, collégial ou autre, disposant de la crédibilité nécessaire pour inspirer la confiance, et qui, bénéficiant d’une large adhésion, arriverait à mobiliser tous les moyens et toutes les compétences disponibles pour les mettre au service du bien-être commun.

« Où sont-ils les « role-models » d’autrefois ? »

La drogue touche de plus en plus de jeunes. Est-ce que c’est impossible d’éradiquer la drogue à Maurice ?
Pour éradiquer la drogue à Maurice, il ne suffit pas – même s’il est important de le faire – de démanteler les réseaux de ce trafic avec ses barons locaux, libres ou en cage, ses professionnels véreux et ces fabricants et fournisseurs étrangers. La fermeture des restaurants n’a jamais été une solution pour combattre l’alcoolisme, même si elle est une mesure qui pourrait le contrôler ou le décourager ! L’État doit avoir une stratégie globale de lutte contre la drogue, à commencer par la prévention de la toxicomanie, à travers l’école et les centres sociaux, la prise en charge et la réhabilitation à travers des centres de soins médicaux et de réhabilitation y compris à l’intérieur des prisons et enfin la répression sans merci des trafiquants à travers la consolidation des lois régissant le trafic des stupéfiants. Les coupables, qui sont en réalité des tueurs en série, méritent la peine capitale…ou l’exil.

L’islam est associée à tort à des actes de terrorisme à travers le monde. Y-a-t-il une solution pour remédier à cela ?
Tout acte qui aboutit à la mort des êtres innocents, ne serait-ce qu’un seul, est condamné explicitement dans le Coran. L’Islam et le terrorisme sont diamétralement opposés. Qu’il s’agisse de Daesh ou de terrorisme d’État pratiqué notamment par Israël, les musulmans n’auront de cesse de condamner le terrorisme que lorsqu’il disparaîtra partout dans  le monde.

Les islamophobes sont évidemment au courant de la position de l’Islam sur le terrorisme mais ils l’utilisent tout de même comme argument, comme prétexte, pour dénigrer l’Islam et prêcher la haine de ceux qui pratiquent cette religion.

Le terreau fertile au terrorisme demeure la politique étrangère de deux poids et deux mesures pratiquée par certains pays de l’Occident, l’intervention militaire brutale pour renverser des régimes qui leur sont hostiles semant la destruction et causant la mort d’innocentes victimes, des civils hommes, femmes et enfants, ainsi que le traitement accordé aux populations d’origine étrangère en Occident, qui sont considérées comme des parias ou des exclus. S’il y avait une vraie politique d’intégration de ces populations ‘exclues’, on n’aurait pas eu besoin, aujourd’hui, de tout un programme de dé-radicalisation.

La communauté internationale devrait, de son côté, s’interroger sur son incapacité chronique de faire respecter les décisions des Nations-Unies et les droits universels des droits humains et elle réalisera alors son écrasante responsabilité dans la propagation du terrorisme dans le monde.

Pour terminer, quel est votre souhait pour l’Eid-ul-Fitr ?
L’instauration de la paix dans le monde, halte à la misère et bonheur dans les foyers, avec la bénédiction divine.

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