vendredi , 24 novembre 2017
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Ibrahim Koodoruth

Ibrahim Koodoruth, sociologue : «Il est malheureux que l’humanisme s’est volatilisé»

« Lorsqu’on a dissocié la moralité et la légalité, cela a entraîné une dégradation des mœurs ». C’est l’amer constat du sociologue Ibrahim Koodoruth qui attire également l’attention sur la disparition des valeurs fondamentales au sein de notre société.

D’un point de vue sociologique, comment se porte la société mauricienne ?
J’ai constaté au fil des années qu’il y a un gros changement par rapport aux valeurs au sein de la société mauricienne. La patience, la tolérance, le respect de l’autre ainsi que l’éthique professionnel sont autant d’éléments qui commencent à disparaître. La moralité est devenue une denrée rare et nous sommes aujourd’hui très légalistes dans notre approche. En ce faisant, nous agissons d’une manière où nous avons la ferme conviction que nous n’avons de compte à ne rendre à personne. Et c’est le cas allant du sommet de l’État au plus bas de la hiérarchie sociale. Or, la moralité aurait dû être à la base de la loi. Lorsqu’on a dissocié la moralité et la légalité, cela a entraîné une dégradation des mœurs. À titre d’exemple, on se contente aujourd’hui de commettre volontairement une offense pour ensuite aller payer une amende. En deuxième lieu, il y a le contrôle interne qui semble avoir disparu. C’est cette petite voix au fond de nous qui agit comme un rappel quand on est sur le point de commettre quelque chose. C’est un paradoxe car de nos jours, on met l’emphase sur la transparence et la responsabilité alors  qu’en même temps, on néglige le contrôle interne de soi.

Est-ce qu’il y a une tendance qui se dessine ou se prononce déjà ?
La tendance est déjà là et elle s’est aggravée. Au sein de notre société, il semblerait que nous vivons au jour le jour. Et encore une fois, c’est paradoxal dans la mesure où l’accent est mis sur la durabilité. À chaque fois, on entend parler de la durabilité dans le domaine de l’environnement, de l’économie et sur le plan social entre autres. Mais nous vivons à l’ère de la consommation et cela a un impact sur la façon de vivre de nos concitoyens. Quand nous achetons un produit, on l’utilise et au bout de quelques mois, on s’en débarrasse. C’est aussi vrai pour les gens. De nos jours, on grandit nos enfants sans penser à l’avenir. On ne se demande plus quel genre d’adulte, d’époux ou d’épouse deviendront nos enfants. C’est malheureux.

«La moralité est devenue une denrée rare et nous sommes aujourd’hui très légalistes dans notre approche.»

Qui est à l’origine de ces maux ?
Je ne suis pas là pour blâmer qui que ce soit. Dans notre société dite moderne, nous avons accès à toutes les facilités mais l’esprit et la pensée critiques ont disparu. Si vous demandez à un enfant de choisir entre lire un livre ou regarder la télé, dans 90% des cas, il optera pour la deuxième option. Or, la lecture n’emprisonne pas l’esprit. Cela laisse place à l’imagination contrairement à la télé où on est conditionné à regarder ce qu’on veut nous faire voir. On vit dans l’immédiateté et on ne se donne plus la peine de réfléchir. C’est presqu’identique à une société d’animaux.

Expliquez-vous.
L’homme se distingue de l’animal par sa capacité de réfléchir. L’animal agit, lui, par instinct. L’homme peut contrôler ses pulsions contrairement à l’animal. Mais aujourd’hui, on constate que l’homme agit de façon impulsive. Il n’arrive plus à contrôler ses émotions ou ses pulsions. Dès qu’on a un différend avec une personne, on se met à l’insulter et cela finit toujours par des actes de violence. Le savoir-être n’existe plus.

Le nombre de cas de vol, viol, meurtre et autres délits ne cesse d’augmenter. Qu’est-ce qui explique cette dégradation sociale ?
Il ne faut pas faire l’amalgame entre les types de vols. Nous avons des cas où un drogué commet un vol pour se procurer de la drogue ou encore une personne qui n’arrive pas à trouver du boulot et qui commet des vols. Donne-t-on l’opportunité à ces personnes de ne pas voler ? Nous sommes en train de faire du progrès dans le domaine économique mais en même temps, les gens sont en train de s’appauvrir. L’entre-aide a aussi disparu dans notre société. Il existe aussi le ‘White-collar crime’ qui concerne des vols, détournement et blanchiment de grosses sommes d’argent. L’homme dans sa quête matérielle, fait fi de l’éthique et de la moralité. Pour ce qui est des cas de viol et de violence, il est malheureux que l’humanisme s’est volatilisé. Nous restons tous insensibles face aux atrocités subies par les victimes.

«On vit dans l’immédiateté et on ne se donne plus la peine de réfléchir.»

Les autorités ont-elles failli à leur tâche ?
À la base, oui ! En dissociant l’éthique, la moralité et le législatif, il est certain que quelque part, il y a une faille. C’est dans ce cas de figure que les gens décident alors de se faire justice eux-mêmes. Si les trois composants cités fonctionnent ensemble, nous n’aurions pas fait face à ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui.

Il y a un rajeunissement de la délinquance ces dernières années. Est-il temps pour les écoles de mettre l’emphase sur les valeurs morales en parallèle avec l’enseignement académique ?
Là-dessus, laissez-moi vous dire qu’il faut complètement revoir le système éducatif. On a introduit les ‘valeurs humaines’ dans le cursus scolaire. Or, cela n’aurait pas dû être une matière à part entière mais plutôt faire partie de toutes les matières existantes comme le français, l’anglais, entre autres. Ainsi, ces valeurs auraient été transmises à l’enfant en parallèle avec la formation académique. Notre système est axé sur les examens de fin de cycle où les enfants ne font qu’assimiler ce qui leur est dispensé et ce, au détriment du développement de la pensée critique.

Pensez-vous que l’avènement des réseaux sociaux a contribué à faire vivre nos jeunes dans leur bulle ?
Évidemment et il est triste qu’il en soit ainsi. Mais les réseaux sociaux ont également leur raison d’être mais on ne les utilise pas de façon efficace. Cela ressemble à une jungle. Les jeunes postent n’importe quoi sur ces plateformes sans se soucier des conséquences. Un jeune peut facilement être manipulé à travers les réseaux sociaux et nous avons vu plusieurs cas de ‘sextorsion’ ces derniers temps. Au lieu de se divertir à travers ce genre de plateformes, les jeunes sont aujourd’hui l’instrument de divertissement.

On constate plusieurs cas de violence au sein des familles mauriciennes. Qu’est-ce qui explique cela ?
Le manque de communication au sein de nombreuses familles mauriciennes constitue un véritable problème dans notre société. De nos jours, les membres d’une famille ne s’accordent plus le temps pour s’écouter, discuter ou tout simplement passer des moments entre eux. Le manque d’attention, de communication et aussi de compréhension débouche bien souvent sur des disputes et des cas de violences domestiques.

Le nombre de grèves à Maurice a connu une hausse. Est-ce la solution envisagée à chaque fois qu’il y a un problème ?
Nous sommes dans un pays civilisé et chacun doit assumer sa part de responsabilité. Personnellement, je suis contre la grève car cela perturbe le bon fonctionnement des activités. Mais n’empêche que dans plusieurs cas, les gens se retrouvent dos au mur et n’ont d’autre choix pour attirer l’attention du public sur eux.

Sinon, quel est votre constat de la pauvreté à Maurice ?
Il y a eu de bonnes initiatives pour aider les personnes au bas de l’échelle sociale mais l’approche n’est pas correcte selon moi. Il existe un manque au niveau de l’accompagnement et du suivi de ces personnes. Par exemple, quand il y a un problème de logement, on offre une maison à la personne et c’est fini. Or, il faut qu’il y ait un accompagnement pour savoir si nos actions ont pu aider cette personne à sortir réellement de la misère.

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