vendredi , 23 février 2018
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Fouad Uteene

Fouad Uteene, ingénieur civil : «Les décideurs politiques ne doivent pas se mêler des aspects techniques»

Fouad Uteene, ingénieur civil qui compte plus de 35 ans d’expérience dans le domaine de la construction, est d’avis que nos politiciens ne doivent pas s’ingérer dans les aspects techniques lors des projets d’infrastructures publiques. Selon lui, il est temps que l’expertise mauricienne soit prise en compte dans toutes les études.

Chaque averse cause d’énormes dégâts à nos routes. Est-ce normal selon vous ?
Non. Absolument pas. Je suis d’accord que les routes construites il y a plus de 15 à 20 ans de cela puissent être endommagées lors de grosses averses, mais certainement pas les routes construites, il y a 5 à 10 ans.

Les accumulations d’eau sont devenues une source de problème pour de nombreux Mauriciens. Comment en est-on arrivé là ?
Il existe plusieurs raisons pour expliquer cela. Premièrement, les routes n’ont pas été construites avec des drains pour évacuer l’eau et avec une précipitation accrue, l’eau de pluie s’accumule sur les routes qui deviennent ainsi des rivières. Deuxièmement, les endroits à risque, comme Canal Dayot, Chitrakoot et autres ont vu une prolifération des maisons entassées les unes contre les autres sans considération aucune pour l’évacuation de l’eau de pluie. En troisième lieu, dans plusieurs cas, des maisons ont été construites carrément sur les cours d’eau ou drains qui ont été littéralement bouchés. Les autorités n’ont aucun contrôle sur ces constructions sauvages car il n’y a pas de suivi par les collectivités locales après avoir délivré les permis de construction. Une quatrième raison concerne les rivières qui sont mal entretenues ou pas entretenues du tout et il y a une absence de responsabilité civique de la part de la population. Les gens ont pris l’habitude de convertir les canaux et autres cours d’eau en poubelles pour se débarrasser des ordures en cas de pluie. Je pense qu’une législation très sévère doit être promulguée pour sévir contre ces personnes et les amendes ou peines d’emprisonnement doivent être médiatisées pour avoir un effet dissuasif sur les pollueurs potentiels. Enfin, les collectivités locales doivent être pourvues de ressources humaines nécessaires pour un suivi des constructions afin de s’assurer que les conditions des permis soient respectées.

« Je maintiens que l’expertise mauricienne doit être prise en compte dans toutes les études géologiques. »

Les autorités ne cessent de blâmer les personnes qui obstruent les drains avec leurs déchets ménagers. Sont-elles les seules responsables ?
C’est un véritable problème mais pour lequel il existe de multiples solutions. L’on pourrait commencer par une conscientisation accrue des citadins à travers les médias surtout la télévision. Pourquoi le gouvernement n’utilise pas les réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter entre autres pour diffuser les messages de conscientisation ? On devrait aussi s’assurer que le ramassage des ordures soit régulier dans tous les endroits afin que les gens sachent que leurs déchets seront certainement enlevés comme convenu. Dans beaucoup de cas, les gens croient que les éboueurs ne passeront pas pendant et après les pluies et ils se débarrassent de leurs ordures dans les drains. Parallèlement, la ‘Drainage Unit’ du ministère des Infrastructures publiques doit mettre en place un plan de maintenance pour les drains et s’assurer que les drains soient régulièrement nettoyés surtout pendant la saison de grosses pluies, généralement de décembre à mars.

L’absence d’un plan directeur pour les travaux d’infrastructures publiques ne constitue-t-elle pas un handicap ?
Je crois que le ministère a déjà élaboré un plan pour ces travaux, mais l’implémentation et la conception des travaux laissent beaucoup à désirer.

Ne devrait-on pas avoir un contrôle continu pendant et après les travaux ?
C’est nécessaire et souhaitable. Pour le réaliser, il faut avoir les ressources humaines et matérielles nécessaires. Le contrôle dans des travaux d’infrastructure est essentiel et un budget doit impérativement être alloué dans chaque contrat pour cela. Le contrôle doit être fait professionnellement et ceux en charge doivent être en mesure de rendre des comptes.

Quelles solutions face au problème d’accumulations d’eau lors des périodes de pluie ?
Il y a toute une panoplie de solutions comme avoir un système de drainage adéquat et un plan de maintenance régulier pour tous les cours d’eau et rivières et qui doit rigoureusement être respecté. Il faut aussi faire respecter la loi en ce qui concerne la construction des maisons. Il faut faire une identification des endroits à risques et informer la population en conséquence. Il faut aussi mettre en place un plan directeur ou protocole en cas de grosses pluies afin de s’assurer que les problèmes d’accumulations soient pris en charge le plus tôt possible avec le déploiement d’équipes spécialisées sur le terrain. Aussi, il est souhaitable d’avoir des camions avec des pompes d’évacuation mobiles, et qui seront déployés dans les régions à risques.

« Avec tous les problèmes liés à l’autoroute Terre-Rouge/Verdun, il est clair que les consultants n’ont pas l’expertise requise. »

Parlons-en de l’autoroute Terre-Rouge/Verdun qui a coûté une fortune et qui nécessite encore des travaux de réparation. Qu’est-ce qui cloche avec cette autoroute ?
Le souci avec l’autoroute Terre-Rouge/Verdun est la conception de la route elle-même. Les consultants étrangers ont commis plusieurs erreurs dans la conception (design). Je suis d’avis que les ingénieurs locaux ont les expertises requises pour la conception d’une telle route car ils ont une bonne connaissance du contexte local. Les erreurs de conception concernent premièrement les études géotechniques du site où il n’y a pas eu de réelles investigations. Puis, la topographie de l’environnement n’a pas été prise en compte et cela peut déboucher sur des problèmes de visibilité. Ensuite, on n’a pas fait d’aménagement pour l’évacuation d’eau en cas de grosses pluies. La visibilité réduite pour le trafic inverse dans les virages serrés est aussi un gros problème. Enfin, les ronds-points ne sont pas situés au bon endroit et leur taille n’est pas appropriée. Avec tous les problèmes liés à l’autoroute Terre-Rouge/Verdun, il est clair que les consultants n’ont pas l’expertise requise.

Y-a-t-il des études géologiques approfondies avant d’entreprendre des travaux de construction de grande envergure ?
Oui, certainement. Mais est-ce que l’approche est bonne ? Bien souvent, ces études sont faites par des firmes étrangères qui ne connaissent pas grand-chose de l’histoire géologique de notre pays. Je maintiens que l’expertise mauricienne doit être prise en compte dans toutes les études géologiques. Les décideurs politiques ne doivent pas se mêler des considérations techniques car on a souvent entendu que les tracés des routes ou la construction ont été modifiés pour plaire à ces messieurs.

Pourquoi est-ce que les autorités ne font pas confiance aux ingénieurs locaux pour les gros projets infrastructurels ?
Je pense qu’on doit être ouvert aux firmes internationales pour leur expertise mais il faut impérativement que les ingénieurs locaux soient partie prenante de toutes les étapes de conception, d’études, d’exécution, de suivi et de maintenance.

Pensez-vous qu’il faut une loi permettant de poursuivre les officiers publics et autres consultants qui ont fauté par manque de professionnalisme ?
Cette loi est une nécessité et doit inclure aussi les décideurs politiques qui auraient servi leur pouvoir pour faire contourner les impératifs techniques ou mesures de sécurité.

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