mercredi , 24 juillet 2019
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Ehshan Kodarbux
Ehshan Kodarbux en compagnie de son épouse Faiza

Ehshan Kodarbux : rêve accompli !

Les enfants de chaque génération ont leurs rêves. Certains aspirent à devenir Premier ministre, d’autres milliardaires et d’autres encore astronautes. Dans les années 70, il n’y avait qu’une chance sur dix mille pour qu’un enfant issu de la classe ouvrière accède à l’éducation tertiaire dans une université étrangère réputée.

C’est précisément le rêve qu’Ehshan Kodarbux ne cessait de partager avec son camarade de classe Reshad Carrim. Ce rêve, il a pu l’accomplir près d’un demi-siècle après. Il nous raconte le périple qui l’a amené à décrocher un Master in Science de la London School of Economics (LSE). Ce témoignage à la première personne accordé à Le Dimanche/L’Hebdo et Star n’a d’autre prétention, souligne-t-il, que d’encourager les autres, les jeunes surtout, à ne jamais abandonner leurs rêves…

Témoignage

J’éprouve à la fois un sentiment de fierté et d’humilité, car il s’agit, en fin de compte, de l’aboutissement d’une longue histoire. Dès l’adolescence, je voulais entamer des études supérieures, mais à l’époque mes parents n’avaient pas les moyens. En fait, malgré un certificat de fin d’études au cycle primaire avec mention « Quatre A avec distinction », j’avais dû abandonner mes études pour devenir marchand ambulant à l’âge de 12 ans.

«Ce témoignage à la première personne n’a d’autre prétention que d’encourager les autres, les jeunes surtout, à ne jamais abandonner leurs rêves… »

Après une année de travail de rue, j’ai été repéré par des mécènes qui m’ont permis d’accéder au cycle secondaire. J’ai pu continuer mes études grâce à des scholarships successifs. Parallèlement, j’exerçais toujours le métier de marchand ambulant. Je faisais aussi des petits boulots durant le week-end et pendant les vacances scolaires.

Après un parcours sinueux, je me suis retrouvé avec un School Certificate en poche. À 17 ans, je ne pouvais plus poursuivre mes études ; par nécessité, j’étais destiné au marché du travail et cette fois pour de bon. C’est ainsi que je suis devenu Trainee Reporter à The Nation, dirigé alors par Prakash Ramlallah et ayant comme rédacteur Jugdish Joypaul. L’année suivante, j’étais embauché comme reporter au quotidien The Star. Malgré des débuts laborieux et de longues heures de travail (à l’époque, le reporter était censé fournir entre quatre et six articles par jour), je n’ai pas abandonné mes rêves d’études.

Des années plus tard, j’ai décroché un certificat au niveau du GCE ‘A’ level, à titre de candidat privé. J’ai également obtenu une bourse offerte conjointement par le Commonwealth et le gouvernement indien, afin d’entamer des études pour l’obtention d’un diplôme en communication à l’Indian Institute of Mass Communication (IIMC), New Delhi. La pratique du journalisme a été comme une université libre. Cela m’a donné l’occasion de participer à de multiples formations, tant à Maurice qu’à l’étranger.

Premier Master

Il y a quelques années, vu que je dirigeais une entreprise (Le Défi Media Group qui compte aujourd’hui quelque 300 employés et collaborateurs), j’ai décidé de m’inscrire à la Business School de l’université de Salford à Manchester afin de parfaire mes connaissances en management. Cela m’a permis de décrocher un premier Master. Dans le cadre de mes études, j’ai suivi un cours à la Summer School de la LSE. J’ai été particulièrement impressionné par la qualité de l’enseignement offert. Sur place, j’ai pris connaissance de l’Executive Global Master in Management ou ce que la LSE appelle l’Alternative MBA. Il s’agit d’un programme d’études destiné à des professionnels détenant les qualifications académiques requises.

«J’éprouve à la fois un sentiment de fierté et d’humilité,  car il s’agit, en fin de compte,  de l’aboutissement d’une longue histoire.»

Cependant, j’avais des appréhensions à faire acte de candidature pour être admis à la LSE, considérée comme l’une des 50 universités les plus prestigieuses au monde, car les critères de sélection sont stricts. Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus. J’ai quand même tenté ma chance, vu que j’estimais que j’avais un bon diplôme (étant sorti premier de ma promotion à l’IIMC, avec à la clé un ronflant Press Trust of India Award) et j’avais obtenu de bons résultats dans les Core Subjects durant mes études auprès de l’University of Salford.

Au bout du compte, ma candidature a été retenue. Je redoutais néanmoins l’ultime étape de l’interview faite à travers Skype en vue de la sélection finale. Malgré le trac, tout s’est bien passé. La directrice chargée de l’admission était satisfaite que je connaisse déjà la LSE et que j’aie un parcours réussi comme entrepreneur. Je me dois ici de remercier les deux professionnels qui m’ont recommandé auprès de la LSE : l’un est ex-Chief Executive Officer d’une institution publique ayant lui-même étudié à la LSE et l’autre directeur des ressources humaines dans le secteur privé.

Mature Student

Cela a été l’un des plus beaux jours de ma vie de recevoir la lettre de l’Unconditional Offer de la LSE. Mais décrocher une admission n’était pas une fin en soi. Entamer des études tout en dirigeant une entreprise sur fond de l’affaire BAI était particulièrement éprouvant. Je devais, chaque trimestre, passer une à deux semaines en classe à Londres, une semaine à Bangalore et une autre à Beijing. C’était tout sauf des vacances.

Les études s’agençaient de la façon suivante :  avant les rencontres en classe à Londres ou ailleurs, la LSE envoie des textes fondamentaux aux étudiants. D’autres sont mis en ligne, dont un certain nombre sous forme de Research Papers considérés comme de la lecture essentielle. Il est attendu des étudiants qu’ils maîtrisent le contenu de ces ouvrages afin de pouvoir suivre les cours et participer de manière active aux discussions en classe. Car outre les Assignments traditionnels, les interventions individuelles et les présentations de groupe jouent un rôle majeur dans l’enseignement interactif. Elles comptent aussi dans l’attribution des points.

Le premier jour de mon admission à la LSE, j’ai pris un coup de vieux en me rendant compte que j’étais l’élève le plus âgé de la classe. J’étais ce qu’on appelle pudiquement un Mature Student. Il y avait deux composantes dans le groupe d’une quarantaine de personnes émanant d’une vingtaine de pays. D’un côté, les plus jeunes, des cadres intermédiaires exerçant dans de grandes sociétés ou multinationales et aspirant à devenir des cadres dirigeants au sein de leur groupe. De l’autre, les vétérans, dont un jeune commandant d’une unité antiterroriste de l’armée de Sa Majesté, un avocat américain, un chirurgien d’origine saoudienne établi au Canada, trois ingénieurs de diverses nationalités, un recteur canadien, des consultants et des chefs d’entreprise… Bref, toute une faune.

Après l’introduction d’usage, nous avons été répartis en groupes d’études de cinq à six personnes. Puis nous avons été conviés à participer à un jeu, plus précisément à une chasse aux indices dans les rues de Londres. Je me suis dit : « Tiens, c’est cela la London School of Economics ? » Une console électronique a été remise à chaque groupe, histoire de nous donner des indications et d’assurer le monitoring du déroulement du jeu en temps réel. Dans notre groupe, il y avait William le commandant, la Hongkongaise Kristy, qui est une jeune directrice de ressources humaines à Londres, la féline Vera, haut cadre russe dans une entreprise chimique à Saint-Pétersbourg, et l’Indienne Shalini, directrice d’un fonds d’investissement à Bangalore. En somme, William et moi étions bien entourés. J’étais soulagé lorsque William, en véritable commandant, s’est saisi de la console pour diriger les opérations. Un Anglais bien du terroir, il connaissait les moindres recoins de Londres.

Nouvelle recrue

À dire vrai, à voir mes jeunes camarades de classe prendre ce jeu au sérieux et « googler » activement sur leur smartphone afin de chercher des indices, moi, le blasé, faisais un peu figure de ringard. J’avais certes un smartphone, mais pingre, pas de data (données mobiles ; NdlR). J’ai fait part de mon embarras à Kristy. D’un généreux sourire, elle a lâché avec l’acquiescement de Vera et Shalini : « No worries Ehshan. Think of yourself as a freshman (une jeune recrue universitaire ; NdlR). » William avait, quant à lui, d’autres chats à fouetter, mais volontaire comme toujours, c’est lui qui, en classe, m’a initié à Excel, ce logiciel qui, comme je le croyais à l’époque, était utilisé uniquement par les Accounts Clerks. Pris au jeu, William, Shalini, Kristy, Vera et moi étions bien partis pour constituer un groupe d’études soudé durant notre première année universitaire. La « chasse aux indices » était, en fait, un exercice pédagogique dont le but était de nous apprendre à mieux nous connaître et à travailler en équipe.

Les activités ludiques continueront à faire partie de notre apprentissage. Le summum a été un business game étalé sur 24 heures et supervisé en ligne par notre mentor, afin de savoir quelle équipe soumettrait le meilleur plan de stratégie marketing, au décimal près, par rapport à un projet. Dans cette course contre la montre, notre équipe s’était pratiquement « auto-séquestrée » jusqu’à 23 heures dans un coin de la classe afin de soumettre sa proposition. Heureusement qu’à côté il y avait du café chaud à volonté et de la pizza que quelqu’un du groupe s’était donné la peine de nous apporter. Dehors, dans le blizzard londonien, il faisait un froid de canard. En rentrant, on était censé étudier en profondeur deux autres case studies faisant chacune une trentaine de pages et qui allaient faire l’objet de discussions en classe le lendemain. Mais cette nuit-là, le sommeil aura eu raison de nous. Nous avons dû nous lever très tôt le matin pour nous remettre à la tâche.

«On vous enseigne en deux semaines ce qu’on met deux mois à inculquer aux jeunes étudiants. Vous êtes donc avertis !»

Emmitouflé dans un grand manteau, je me suis pressé, dans le froid glacial, à parcourir les deux cents mètres qui séparaient l’apart-hôtel de notre école. J’étais en retard. C’était à peine si j’avais eu le temps de feuilleter la première case study. Tant pis, les heures de pause et le déjeuner y passeraient. Arborant un rictus, je songeais à l’interrogation pleine de sous-entendus d’un de mes collaborateurs : « Tiens ! Tu voyages de nouveau sur Londres ? ». Si seulement il savait… Covent Garden et Oxford Street se trouvent à douze minutes de marche, soit à une station de métro de Holborn, lieu de notre campus. Pour tout shopping, c’est à peine si nous avions le temps d’aller bouquiner chez Foyles ou Waterstone.

Le grand luxe des plus jeunes et même des moins jeunes était de se retrouver le soir au White Horse ou dans d’autres pubs qui pullulent dans le quartier. Sinon, du lundi au samedi, les cours commençaient à 9 heures pour prendre fin à 17 heures, avec deux autres heures d’activités (coaching, guest lectures, team studies) quasi quotidiennes en jour de semaine. Dans la soirée ou tôt le matin (au choix), il fallait étudier les incontournables case studies. Le professeur en Managerial Economics nous avait bien mis en garde : « On vous enseigne en deux semaines ce qu’on met deux mois à inculquer aux jeunes étudiants. Vous êtes donc avertis ! » Dur, dur…

Visites éducatives d’entreprises

Changement de décor. À Beijing, après un voyage éreintant sur plusieurs centaines de kilomètres dans le cadre des visites éducatives d’entreprises, dont Airbus, notre coach s’est arrêté à la nuit tombée devant un hôtel de luxe. Au menu : dîner en mode buffet à volonté. Tout le monde était soulagé. Nous allions enfin pouvoir nous relaxer et déguster quelques mets succulents. Notre appétit a été coupé net lorsque nous avons découvert le lieu où nous nous apprêtions à passer à table. L’espace ressemblait davantage à une salle de conférence qu’à un restaurant. Il y avait certes des tables rondes joliment dressées autour desquelles nous étions censés prendre notre repas, mais il y avait aussi, en arrière-plan, les sempiternels tableaux de classe. « Com’on guys, we don’t have much time. We need to finish with the debriefing and listen to each group exposé before returning to our hotel », a hurlé la chaperonne en battant le rappel. Nous voilà repartis dans nos groupes d’études respectifs, soumis, entre deux bouchées, à discuter des lignes de force et des faiblesses des groupes visités. Aux yeux de nos professeurs, il allait de soi que nous nous étions documentés au préalable sur les groupe visités. Pas si sûr…  mais fatigue ou pas, il fallait accoucher en moins de trente minutes de ces slides de présentation. Qu’est-ce qu’on en a bavé ! Pourtant, quel régal au moment de prendre connaissance des insights incisifs de certains de nos camarades de classe.

Un des points forts de nos études a été d’apprendre du vécu professionnel de nos camarades. Chaque participant est appelé à émettre son point de vue sur les case studies en examen. Même certains professeurs, mettant de côté leur légitime ego d’académiciens savants, reconnaissent qu’ils engrangent beaucoup d’informations lors des discussions. La LSE semble aussi attacher une importance particulière à l’étude de certains textes fondamentaux. Fidèle à sa devise qui consiste à « chercher les causes », l’université, qui s’enorgueillit d’être no 2 mondial en matière d’études des sciences sociales, encourage ses étudiants à identifier la source des problèmes en les passant à la moulinette et à proposer des solutions créatives. L’approche n’est pas tant de résoudre à tout prix des équations algébriques que d’aider les étudiants à développer leur faculté d’analyse critique.

«Après avoir transité par ce temple du savoir, on se rend compte, au fond, combien on est ignorant et combien il reste encore à apprendre.»

Il était visible, lors de la présentation de l’ébauche de notre dissertation finale devant le comité constitué de nos profs et d’invités externes, que l’articulation des arguments de beaucoup d’entre nous n’était plus la même qu’au début.

Master in Science with Merit

Après 18 mois d’études, d’amitiés et de souvenirs indélébiles, les résultats sont tombés. Pour ceux, la plupart d’entre nous, parvenus à terminer le parcours, le jour tant attendu est arrivé : le Graduation Day. C’était le 11 juillet 2018. J’étais accompagné de mon épouse Faiza et de mon ami d’enfance Reshad Carrim. Ce dernier est employé à la London Transport.

À la fin de la cérémonie, j’ai recueilli l’enveloppe emblématique. Reshad l’a ouverte et il a pris connaissance du contenu. Il était tout aussi ému que moi. L’inscription « Master in Science with Merit » figurait sur le certificat. Reshad sait que dans ma position et vu que je suis en fin de carrière, je ne compte plus sur ce bout de papier pour gagner ma vie. Mais il sait également que symboliquement ce bout de papier représente l’aboutissement d’un rêve.

Ce bout de papier relaie, sans fausse modestie, un message fort aux parents et aux adolescents qui n’y croient plus : à travers l’effort, même les enfants des marchands ambulants et ceux issus de catégories sociales similaires peuvent finir par s’asseoir sur les bancs d’un grand temple. D’où la fierté et l’humilité que je ressens, comme je l’ai évoqué au début. Car après avoir transité par ce temple du savoir, on se rend compte, au fond, combien on est ignorant et combien il reste encore à apprendre. L’éducation, en vérité, est un apprentissage permanent.

defi

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