vendredi , 20 octobre 2017
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Dr Shafick Osman : «Maurice doit rester neutre face au conflit entre l’Arabie saoudite et le Qatar»

Géopoliticien et chercheur associé à la Florida International University, le Dr Shafick Osman est d’avis que les relations entre Maurice et l’Inde vont se renforcer dans les années, voire les décennies à venir. Et sur la question du Qatar, il est catégorique : Maurice doit garder sa position de neutralité pour des raisons économiques…

Voici dix jours, au siège de l’ONU, 94 pays ont voté pour la résolution mauricienne afin d’obtenir une Advisory Opinion de la Cour internationale de justice (CIJ) sur le dossier des Chagos. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?
Comme tout Mauricien, je pense, j’ai accueilli avec beaucoup de joie cette nouvelle et j’étais, ce jour-là, particulièrement très fier de mon pays. Il n’existe pas beaucoup de moments, malheureusement, où l’on peut ressentir une telle fierté et je l’ai fait savoir dans les minutes qui ont suivi, sur Twitter.

La majorité des pays musulmans ont voté pour Maurice. Y-a-t-il une raison particulière ?
Je n’ai pas fait le calcul des pays musulmans mais je note qu’un certain nombre se sont abstenus et pas des moindres : la Turquie, l’Indonésie, Bahreïn, Oman et le Koweït, pour ne citer que ceux-là. Il y en a qui ont voté contre aussi : l’Afghanistan, les Maldives et l’Albanie. Il y en aussi qui étaient absents au moment du vote tels que le Maroc, l’Iran et la Somalie, par exemple. Mais disons, oui, qu’une majorité de pays musulmans ont voté pour Maurice mais ce n’est pas exclusivement parce qu’ils sont musulmans qu’ils ont voté pour Maurice mais pour bien d’autres raisons aussi et j’aurai tendance à dire que cela n’a pratiquement rien à voir s’ils sont musulmans ou pas.

« Maurice opère plus que jamais dans l’orbite de l’Inde »

Selon vous, qu’est-ce qui pousse un pays voisin, en l’occurrence, les Maldives, à voter contre Maurice ?
Pour les Maldives, c’est bien plus compliqué. Maurice a une demande d’extension de son plateau continental autour des Chagos, comme celle obtenue conjointement avec les Seychelles, en 2011, et comme celle déposée, à l’est de Rodrigues, il y a quelques années. Le problème c’est que la demande d’extension au sud des Chagos est contestée par les Maldives car une petite partie de notre plateau continental autour des Chagos frise celui des Maldives. Et cela ne peut se résoudre réellement que par voie diplomatique.

Et c’est pour cela que le gouvernement de Navin Ramgoolam avait invité l’ancien président maldivien, Mohamed Nasheed, en 2011, lors des célébrations nationales. C’était la première fois qu’un Président des Maldives effectuait une visite d’État à Maurice et il a même été décoré par l’État mauricien. Malheureusement, Nasheed, lui-même, a eu des problèmes dans son pays et a dû partir, en exil, en Grande-Bretagne, peu de temps après.

Donc, pour tout ce qui est des Chagos, les Maldives ne vont pas nous soutenir et ils bénéficient d’un soutien de l’adversaire, c’est-à-dire, du Royaume-Uni. Je pense que Maurice doit intensifier ses efforts diplomatiques envers les Maldives qui sont aussi un pays voisin et où Maurice a aussi certains intérêts économiques dans le tourisme, notamment.

Est-ce une conséquence de Brexit que des pays européens comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, la Belgique, la Suisse, le Danemark, entre autres, n’ont pas soutenu la Grande-Bretagne en s’abstenant ?
C’est possible mais je ne suis pas un expert sur la question. Ces pays que vous mentionnez ont de bonnes dispositions envers Maurice également et pour ne pas froisser un « grand » voisin européen et, possiblement, les États-Unis aussi, ils ont décidé de s’abstenir. Et puis, la majorité de ces pays sont des anciennes puissances coloniales également…

La France a, elle, un important contentieux avec Maurice sur Tromelin et elle ne pouvait voter pour car cela aurait donné carte blanche à Madagascar et aux Comores de contester, avec des propositions de résolutions onusiennes, leurs revendications très légitimes sur les Îles Éparses et Mayotte, particulièrement. Car ces cas-là sont similaires aux Chagos !

Les accords entre l’Inde et Maurice se multiplient année après année. Peut-on dire que Maurice dépend énormément de l’Inde ? Quelles pourront être les conséquences ?
Qu’on le veuille ou pas, Maurice est la « Petite Inde » sur le plan politique, sécuritaire et culturel, du moins. Connue comme Chota Bharat, Maurice opère plus que jamais dans l’orbite de l’Inde. On ne peut ignorer cela. Et avec la montée en puissance de l’Inde sur le plan international, cette relation devrait se renforcer dans les années et décennies à venir, selon moi.

Le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, a eu beaucoup de courage pour prendre position contre l’Inde sur la question Agalega, mais très peu de responsables politiques et de leaders d’opinion mauriciens le font. Car c’est plutôt le contraire, en réalité. Avec une nuance concernant Arvin Boolell qui habituellement a des prises de position très équilibrées eu égard à l’influence indienne.

Au-delà des questions purement politiques, sécuritaires et géopolitiques, ce sont les aspects ethnique, culturel et religieux qui prennent souvent le dessus lorsque la question de l’Inde est abordée. D’où la grande difficulté de parler de l’Inde avec objectivité, à Maurice. Mais c’est pareil quand on parle de la France !

«Xavier-Luc Duval, a eu beaucoup de courage pour prendre position sur Agalega»

L’intérêt de l’Inde pour Agalega a été au centre des spéculations ces dernières semaines. Pourquoi cette convoitise ?
La « convoitise » ne date pas d’hier. La présence indienne à Agalega a été proposée aux autorités mauriciennes depuis la fin des années 90 mais les gouvernements de Navin Ramgoolam ont diplomatiquement résisté à cela. Mais nous savons maintenant que l’Inde avait commencé à faire du chantage concernant le fameux traité de double non-imposition (DTAA) il y a près de dix ans de cela. Et cela était inacceptable et il faut saluer ici la résistance d’Arvin Boolell, alors ministre des Affaires étrangères, sur la question.

L’Inde s’intéresse à Agalega pour des raisons purement géostratégiques car l’Inde développe toute une stratégie navale et économique dans l’océan Indien et leurs plus grandes réussites – en sus de Maurice – sont les Seychelles de qui ils ont obtenu la fameuse et très stratégique Assumption Island, à l’entrée du canal du Mozambique, et où ils ont aussi installé des systèmes de radar de surveillance etc.

L’Inde a aussi obtenu d’importantes concessions dans les eaux mozambicaines pour l’exploration du gaz et peut aussi utiliser la base étasunienne de Diego Garcia à des fins militaires grâce à un accord signé avec les États-Unis en août-septembre dernier. Et vu l’obsession de mater l’adversaire chinois, c’est normal qu’Agalega ait été choisi probablement comme base stationnaire et de ravitaillement indienne.

Pensez-vous que Maurice aurait dû s’appuyer sur ses relations avec l’Inde pour se rapprocher davantage des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ?
Non, car Maurice possède déjà de bonnes assises en Chine et en Afrique du Sud, avec des relations diplomatiques historiques avec la Russie. C’est le Brésil qui manque au tableau et je l’ai dit et le redis, il faut absolument que Maurice ouvre une ambassade au Brésil, car l’Amérique du Sud est trop importante dans le jeu mondial. Et on a vu que la majorité de ces pays ont soutenu Maurice à l’ONU récemment, avec un discours fort du Brésil, notamment. On peut facilement n’avoir qu’un consulat-général à Berlin et ouvrir une petite ambassade à Brasilia, pour commencer.

Ailleurs, la crise persiste dans le Golfe avec l’isolement du Qatar par plusieurs pays arabes. Quelles en seront les répercussions ?
C’est une affaire plutôt saoudienne et par extension, égyptienne, qui a eu la bénédiction de Donald Trump ! Il y a un certain nombre de pays qui se sont alignés avec l’Arabie Saoudite tels que l’Égypte, le Bahreïn, le Yémen et les Émirats Arabes Unis, entre autres, mais d’autres pays comme l’Iran, le Pakistan et la Turquie se sont alignés avec le Qatar. Et puis, des pays comme le Koweït, essayent de calmer les choses tout en jouant les médiateurs.

Ce sont des questions de politique intérieure, sécuritaire et de géopolitique qui divisent, aujourd’hui, l’axe Arabie Saoudite-Égypte-Émirats Arabes Unis et le Qatar-Iran-Turquie. Ce n’est nullement une question de religion ou de terrorisme… Et l’administration de Trump s’est vite rangée dans un semblant de neutralité car le Qatar abrite, après tout, une base militaire étasunienne très importante.  Je ne sais pas si cela va durer ou pas mais ce qui est sûr, c’est que la géopolitique du Golfe est en train de se réécrire et qui rend le monde musulman encore plus divisé, malheureusement. Et cela bénéficie à qui, au final ? C’est à se demander…

«La géopolitique du Golfe est en train de se réécrire et rend le monde musulman encore plus divisé»

Les monarchies du Golfe reprochaient au Qatar de soutenir le terrorisme. Partagez-vous cet avis ?
Je ne suis un spécialiste de la question mais des questions surgissent : quel terrorisme ? Et aussi quelles monarchies du Golfe ? Le Koweït et le sultanat d’Oman ne partagent pas cet avis, du moins…

Ce sont les monarchies et États qui se sentent menacés par d’autres courants politiques et protestataires qui ont opté pour l’alignement avec l’Arabie Saoudite. Qui prend l’Égypte au sérieux avec un Maréchal à sa tête ? Faut aussi voir les dons très généreux des Saoudiens ces derniers temps en Égypte… Le Yémen et Bahreïn, à cause de leurs problèmes avec leurs minorités chiites, soutiennent l’Arabie Saoudite. Personne n’est réellement contre le Qatar, à part l’Arabie Saoudite et dans une moindre mesure, l’Égypte du Maréchal El-Sisi…

Dans ce conflit, est-il dans l’intérêt de Maurice de prendre partie ?
Non, mille fois, non ! Maurice doit absolument garder sa position de neutralité et d’équidistance, non seulement pour des raisons politiques et géopolitiques mais aussi économiques ! De toute façon, la devise de la politique étrangère de Maurice n’est-elle pas, « l’amie de tout le monde et l’ennemie de personne » ?

Comment expliquez-vous que l’instabilité se généralise dans le monde arabe ?
L’instabilité réelle – après le démantèlement de l’empire ottoman soutenu par les forces occidentales – a commencé avec la création de l’État d’Israël, en 1948, en pleine terre arabe et sa reconnaissance par l’ONU, suite à la pression du président étasunien de l’époque, Harry Truman. Je suis de ceux qui disent oui à la coexistence de deux États, Israël et la Palestine, mais force est de constater que près de 70 ans après, les Palestiniens n’ont toujours pas un État à eux et vivent sous occupation !

Il y a aussi les guerres et factions par les grandes puissances étrangères et par les grands conglomérats du pétrole mondial pour le contrôle des riches ressources pétrolifères du Golfe et du Moyen-Orient de même qu’au Maghreb. L’invasion illicite de l’Iraq par les États-Unis et ses alliés, en 2003, est un tournant des désastres du Moyen-Orient et du monde arabe, en général. Et les détournements par les forces occidentales et leurs aillés du printemps arabe ont mené au chaos généralisé en Libye, en Syrie et encore plus en Iraq, même s’il y a la responsabilité de la Russie et de l’Iran également…

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