lundi , 21 août 2017
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Dr Khalil Elahee : «Nous avons trop politisé et trop ‘religiosisé’ notre société»

Chargé de cours au département de l’ingénierie à l’université de Maurice, le Dr Khalil Elahee tire la sonnette d’alarme sur ce qu’il qualifie d’une normalisation et une banalisation des pratiques contraires à la moralité. Selon lui, notre système d’éducation ainsi que notre modèle économique, accordent peu d’importance à cette valeur universelle.

La commission d’enquête sur la drogue lève le voile sur des liens incestueux entre hommes de loi et trafiquants de drogue. Est-ce que cela vous surprend ?
Lorsque j’avais déposé devant la Commission, cela avait surpris quelques-uns. Nos professionnels et intellectuels ont une dette envers la société : essayer d’être au service des autres pas uniquement dans le cadre de leurs métiers. Ils sont aussi des parents, des citoyens, des consommateurs, des membres de la société civile, des êtres de conscience. Ils doivent s’engager au-delà de leur travail et contribuer à changer la société pour le mieux.

Certains le font par le biais de la politique ou du bénévolat mais se servent eux-mêmes d’abord. Mais beaucoup ne savent pas comment servir autrui sans être conscients qu’ils ont cette responsabilité d’agir pour le bien sans rien chercher en retour ici-bas. Cela mène à des cas où certains se laissent séduire dans le sens contraire en faisant le mal. Ils vont contre l’éthique même de leur profession et s’activent à détruire la société en coopérant avec les trafiquants, par exemple.

 «La famille sera cruciale dans le monde de demain si nous voulons autre chose»

À quoi attribuez-vous ce que nombre de personnes qualifient de dérive ?
Est-ce si étrange lorsque nous savons que notre système d’éducation, mais aussi notre modèle économique et la culture dominante, donnent si peu d’importance à la moralité ? On nous apprend surtout que le matérialisme doit primer. Je l’avais dit à la Commission, notre système a échoué dans une grande mesure, surtout lorsque nous  regardons la dimension morale. Certes, la pratique des rituels est là.

Mais c’est comme un cliché que nous montre la MBC-TV lors des célébrations dites nationales avec des discours bassement politiques, montrer ce que nous mangeons, ce que nous portons comme habits ou les visites que nous rendons à l’occasion. Les dimensions spirituelle, philosophique et intellectuelle, par exemple de l’islam, nous avons échoué à les transmettre à  ces mêmes professionnels ou intellectuels de la communauté. Sans cela, il n’y pas d’engagement possible  de ces derniers…

La course effrénée vers l’argent facile et le matérialisme gangrènent la haute société à tel point que la fraude, la corruption et le blanchiment d’argent sont monnaie courante. Est-ce un symptôme ou les conséquences de l’immoralité ? Quid du ‘haraam’ et du ‘halal’ ?
Ce qui est étrange, c’est que nous tombons dans les pires contradictions. Imaginons un instant, un musulman qui clame haut et fort qu’il ne s’est pas enrichi par le trafic de drogue mais que c’est en jouant au casino ou aux courses qu’il a « réussi ». Le concept de ‘halal’ ou ‘haraam’ est trop banalisé aujourd’hui. Les gens consomment les fast-foods sans faire attention, refusant même de se poser la question si tel produit est halal ou non. Nous ne regardons pas notre source de revenus ou comment l’animal est traité.

À l’autre extrême, il y a ceux qui ne voient que du « haraam » partout. Où est notre esprit critique ? Avons-nous les moyens de discerner, voire d’être en accord ou non avec telle ou telle opinion à partir d’une compréhension des sources ? C’est surtout finalement nos passions qui nous dominent ou nous suivons aveuglément certains savants. Il nous faut retrouver notre autonomie car Dieu a fait de nous des êtres libres, dignes et responsables, doués d’intelligence.

«Le concept de ‘halal’ ou ‘haraam’ est trop banalisé aujourd’hui»

La moralité doit-elle toujours primer sur la légalité ?
En islam, les deux se réconcilient parfaitement car il n’y a pas que le tribunal des hommes. Et il y a plusieurs niveaux de réconciliation. On peut échapper à une sanction ici-bas mais on doit ensuite rendre des comptes dans l’au-delà. Il y a aussi le tribunal de notre conscience propre. Comment peut-on vivre en paix si nous savons que nous ne faisons pas le bien ? La moralité n’est pas une question définitive car nous ne devons jamais désespérer de la miséricorde divine. Il faut toujours repentir, chercher le pardon de Dieu et de ceux à qui nous avons fait une injustice.

Cela peut se faire aussi discrètement, en pleurant seul la nuit devant Dieu ou en faisant du bien en compensation à celui qui a été notre victime. Il ne faut pas tout réduire à l’aspect légal, voire pénal relevant de la sphère publique. Toutefois, la sur-médiatisation du mal est aussi un problème majeur aujourd’hui. Tout cela montre que nous devons revenir à la dimension intime, notre éducation doit passer par le cœur d’abord. C’est ainsi que se règlent les dilemmes comme la possibilité de conflit d’intérêt ou la nécessité d’agir de bonne foi.  Nous devons être conscients que rien n’échappe à Dieu.

«Je vois mal nos politiques comme nos hommes religieux être capables de changer les choses pour le mieux.»

Dans ce monde moderne et matériel, est-il difficile pour un homme de rester honnête ?
Dieu ne place pas sur quelqu’un un fardeau qu’il ne peut supporter. Le modernisme et le matérialisme ne datent pas d’hier. Il y a toujours eu des gens honnêtes et des gens malhonnêtes.  Ce qui est grave aujourd’hui c’est cette normalisation, une banalisation, de ce qui est contraire à la moralité. Et elle se fait sans résistance majeure, sinon sans référence à une source digne de foi. La difficulté est que nos enfants peuvent finir par croire que c’est normal de mentir, de voler, d’entretenir des relations extraconjugales et de se disputer comme  nous voyons nos parlementaires le faire. Lorsque les institutions ne sont pas à l’abri de l’immoralité, et de la médiocrité aussi, nos enfants n’auront pas grand-chose comme repères.

Est-ce que les hommes religieux et les institutions religieuses ou encore la classe politique ont failli dans leur tâche et sont largement responsables  de cette décadence sociale?
Je pense que nous avons trop politisé et trop « religiosisé » notre société. Souvent ces deux pratiques se confondent même. Donc, je n’ajouterai pas à cette polarisation en les faisant des coupables. Cela a été au détriment du lien avec Dieu, de notre rationalité critique, de notre humanité même. Notre créativité en a souffert. Je vois mal nos politiques comme nos hommes religieux être capables de changer les choses pour le mieux. Comme ailleurs dans le monde, il y a un sentiment que nous sommes à bout et qu’il faut autre chose. Les révolutions, comme dans le monde arabe, sont souvent détournées à des fins contraires à leurs objectifs initiaux.

Les réformes peinent car elles sont otages du système économique dominant et de sa culture. Les processus démocratiques mènent souvent au pouvoir des personnes qui sont au fait minoritaires car les partis politiques traditionnels sont en perte de vitesse. Au lieu de chercher les coupables, je pense qu’il faut se dire que nous arrivons à la fin d’un monde et que demain devra être différent, radicalement autre chose. Il faut s’y préparer avec courage et oser innover…

«On peut échapper à une sanction ici-bas mais pas dans l’au-delà.»

Pensez-vous que la famille en tant qu’institution fondamentale au sein d’une société – où règnent le crime et autres cas de violence –  a encore son rôle à jouer ?
La famille sera cruciale dans le monde de demain si nous voulons autre chose. Après la reconnaissance de notre responsabilité individuelle, vient tout de suite notre devoir d’engagement familial. Les deux se construisent ensemble car l’histoire des prophètes, nos modèles, c’est l’histoire des gens qui ont changé le monde en s’appuyant sur leur entourage. Jusqu’à comprendre comment  avancer lorsqu’un fils, comme dans l’exemple de Noé, ne suit pas la voie de Dieu.

Mais il faut aussi comprendre que notre monde a changé avec la réalité virtuelle des réseaux sociaux ou encore le dysfonctionnement d’instances qui sont responsables de l’ordre ou de la gouvernance. Plus que réformer, il faudra réinventer. Mais c’est à l’intérieur de notre être qu’il faudra chercher le souffle originel qui nous permettra de le faire, in sha Allah. Il faut renouer avec la morale pour donner un sens à notre vie comme à notre mort.

Cela est vrai tant pour la compréhension de la religion, de l’histoire ou même des sciences exactes. Prenons par exemple le changement climatique : la solution ne peut qu’être le retour à une morale. C’est un vrai « ijtihad »  collectif dont nous avons besoin, un engagement commun pour renouveler notre pensée par rapport à un contexte nouveau, mais surtout   y mettre la lumière de notre cœur.

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