vendredi , 26 mai 2017
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Dr Dawood Oaris : « Si on abolit la double pratique des spécialistes, ce sera le chaos »

Dr Dawood Oaris, président de l’Association des cliniques privées, affirme qu’abolit le système en vigueur depuis longtemps pour les médecins spécialistes, c’est-à-dire le privilège de double pratique dans le secteur public et privé, conduira au chaos. Il estime aussi qu’il faut plus de contrôle à cause des brebis galeuses…

  • En tant que président de l’Association des cliniques privées, comment abordez-vous la polémique entourant les spécialistes des hôpitaux qui exercent dans le privé ?

– Cette pratique existe depuis très longtemps, notamment depuis la mise en vigueur de la Public Health Act en 1925, qui précise que le ministre de la Santé peut accorder le privilège de consultation privée à un médecin qui exerce à l’hôpital. Cette pratique a été maintenue jusqu’à ce jour. Toutefois, tous les quatre ou cinq ans, une polémique surgit concernant ce privilège. Mais, au final rien ne change, sauf en 1992. Dr Prem Nababsing était alors ministre de la Santé et avait mis fin à la clientèle privée des médecins qui exercent dans les hôpitaux. Ces derniers étaient une trentaine au total. Quelques années plus tard, quand Kishore Deerpalsing a porté le tablier de ministre de la Santé, il a rétabli la pratique. Ce privilège est une pratique officielle car il y a des médecins très compétents qui exercent dans les hôpitaux et peuvent être au service de la population. Néanmoins, les règles exigent qu’ils exercent dans le privé après les heures de travail à l’hôpital et qu’ils ne puissent exercer quand ils ont pris des « sick leave» ou « local leave». Je dois dire que la plupart des médecins respectent cette condition du ministère de la Santé. Il y a naturellement des brebis galeuses qu’il faut contrôler.

  • Sont-ils obligés d’exercer dans le privé ?

– Non. Mais c’est une politique du gouvernement d’encourager des médecins compétents du secteur public à pratiquer également dans le privé. S’ils sont privés de ce privilège, il se peut que de nombreux médecins refusent d’exercer dans le secteur public et préféreront exercer que dans le privé. Les médecins savent parfaitement qu’après quelques années de service dans les hôpitaux, ils bénéficieront de ce privilège. C’est la raison pour laquelle nous avons suffisamment de médecins dans le secteur public. Des médecins m’ont fait comprendre qu’ils ne veulent pas être au service de la population qu’entre 9 heures à 17 heures. Ils veulent pouvoir aider les gens même après les heures de travail, avec une petite rémunération en retour. Ce qu’il faut savoir ce que ces médecins accordent une bonne partie du temps qu’ils devaient consacrer à la famille, à la population.

  • Dans ce cas, pourquoi ne pas se lancer uniquement dans la pratique privée ?

– Au cas où le ministère décidede mettre fin au privilège de double pratique aux médecins, il y a une forte possibilité, comme en 1992, qu’un grand nombre de médecins compétents démissionnent du secteur public et se lancent dans la consultation privée.

  • Quelles seront alors les conséquences sur les hôpitaux ?

– D’abord, il y aura une vague de démissions dans les hôpitaux, surtout s’ils comptent beaucoup d’années de service dans le secteur public. Ils partiront en pré-retraite et iront exercer à l’étranger. Ainsi, ils bénéficieront d’une pension et en parallèle, ils pratiqueront dans le privé. Du coup, le secteur public souffrira d’une hémorragie. Ce sera le chaos. C’est d’ailleurs pour cette raison que Kishore Deerpalsing avait rétabli ce privilège en 1999. Dans beaucoup de pays, des « incentives » sont accordées aux médecins pour les retenir dans le secteur public.

  • Les cliniques ne peuvent-elles pas employer leurs propres spécialistes ?

– Toutes les cliniques n’ont pas les moyens d’employer des spécialistes. Cette option est possible uniquement pour les cliniques qui sont financièrement gérées par des grandes entités. Certaines cliniques ont des services destinés à des personnes de la classe moyenne. Donc, il est difficile pour elles d’employer plusieurs spécialistes puisqu’elles n’auront pas les moyens d’encourir de tels frais. Et si cela se produit, les cliniques pour les familles de classe moyenne seront obligées de fermer leurs portes. Ceci dit, le marché se rétrécira et les grandes cliniques auront le monopole.

  • Si c’est tellement coûteux pour faire fonctionner une clinique, pourquoi ne pas monter un pool de spécialistes pour toutes les cliniques ?

– Le système actuel est ainsi. Les médecins spécialistes ont une option libérale de traiter leurs patients ou de les opérer dans une clinique. De plus, les médecins ne s’engagent pas exclusivement à une seule clinique. Ils offrent leurs services à plus d’une clinique. Il y a aussi le choix des patients par rapport aux cliniques.

  • Le ministère de la Santé mène actuellement une enquête sur sept médecins spécialistes qui se trouvaient dans une clinique au moment où ils devaient être à l’hôpital. Trouvez-vous cela normal ?

– Oui. C’est absolument normal. C’est le droit du ministère de la Santé de mener son enquête, selon la Private Health Institution Act 1989. Néanmoins, il y a une façon de le faire. Des représentants du ministère ont débarqué dans une clinique et ont pris des données. Si les spécialistes sont venus ausculter leurs patients avant les horaires de travail à l’hôpital, il n’y aucun mal à cela. Certains patients ont effectué un booking pour réserver la salle d’opération mais cela ne signifie pas que son médecin spécialiste effectuera la chirurgie à cette heure précise. Je crois que le ministère doit mener son enquête correctement. Il ne faut pas traiter les médecins comme s’ils ont commis un crime. Il y a certes des brebis galeuses mais leur nombre est insignifiant. Et on se demande pourquoi le ministère de la Santé n’a pris aucune sanction contre les brebis galeuses jusqu’à ce jour.

  • Les cliniques n’ont-elles pas un contrôle sur les pratiques des spécialistes ?

– C’est difficile. Les responsables des cliniques peuvent avertir les médecins de ne pas violer les règles, sans plus.

  • Certains médecins spécialistes sont « on call » à la fois à l’hôpital et à la clinique…

– C’est impossible. J’ai pris connaissance de cette allégation, mais comment est-ce possible ? C’est un grand risque. Si on a besoin de ces médecins dans les deux endroits en même temps, ce sera un problème majeur. Donc, cela ne s’est jamais produit et je ne crois que les médecins prendront un tel risque.

  • Qu’en est-il des médecins qui privilégient leurs patients du privé à l’hôpital ou ceux qui demandent aux patients des hôpitaux d’aller se faire traiter dans le privé ?

– Je tiens à répondre à cette question en trois volets. D’abord, selon les règles de la double pratique, le médecin n’a pas le droit de voir ses patients du privé à l’hôpital. Ensuite, il n’a pas le droit de demander à un patient de l’hôpital de se faire traiter à la clinique. Il faut laisser le choix aux patients. En ce qui concerne la liste d’attente et le canvassing, si le malade lui-même décide d’aller se faire opérer dans le privé, il n’y aucun problème. S’il y a vraiment des magouilles, les malades peuvent aller déposer leurs plaintes aux associations de la protection des consommateurs ou au Medical Council ou même au ministère de la Santé. À ce jour, aucun cas n’a été rapporté.

  • Est-il possible de permettre la pratique privée dans les hôpitaux ?

– C’est un système français qui prône le Liberal Health care. Un malade peut aller consulter un médecin de son choix. 70% des frais est payé par le gouvernement et le 30% restant est payé par la compagnie d’assurance. Les 70% déboursés par le gouvernement est l’argent du contribuable français pour les soins médicaux. Or, à Maurice les services sont à 100% gratuits. De plus, si l’on permet cette pratique, comment se fera la rémunération dans les hôpitaux ? Enfin, cela créera un chaos car on ne saura qui vient pour qui et pour quoi !

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