vendredi , 23 février 2018
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Cyclone – centres de refuges : quels services aux sinistrés?

Le passage du cyclone Berguitta sur l’île cette semaine a fait beaucoup de dégâts. Dans plusieurs régions, des Mauriciens ont dû trouver refuge dans des centres communautaires et autres shelters mis à leur disposition. Plusieurs voix se sont élevées quant à la façon de traiter les sinistrés. D’où la nécessité de savoir s’il faut une révision des critères d’aide aux victimes.

Malgré son affaiblissement, Berguitta n’a pas épargné notre petite île cette semaine. Accumulations d’eau, déferlantes d’eau boueuse, pylônes électriques endommagées, arbres à terre, maisons inondées…le cyclone a laissé des séquelles parmi de nombreux concitoyens. Dans plusieurs régions du pays, plus d’un millier de Mauriciens ont dû abandonner leurs maisons pour aller se réfugier dans des « shelters ».

Mais les sinistrés de Berguitta ont été, dans un premier temps, livrés à eux-mêmes n’ayant ni nourriture ou autres produits de base pour passer la nuit dans les centres de refuge. Les propos du ministre de la Sécurité sociale, Étienne Sinatambou, ayant trait aux 250 grammes de biscuits et deux litres d’eau pour les réfugiés, ont aussi envenimé la situation. Sur les ondes de Radio Plus, lors d’une émission « spéciale Berguitta », ils étaient nombreux à tirer à boulets rouges sur le ministre. Parmi, l’ancien président de la République, Cassam Uteem, qui a condamné sans réserve les propos d’Étienne Sinatambou.

Contacté, Cassam Uteem nous a déclaré qu’il est nécessaire de revoir le système actuel. « La pagaille qui s’est installée dans les centres de refuge, à l’annonce de la menace du cyclone Berguitta et suite à l’appel pressant lancé par les autorités aux habitants des régions affectées, démontre l’absence de prévision dans l’accueil et l’installation provisoire des familles sinistrées dans des conditions humainement acceptables. Un pays sujet périodiquement à des cyclones et exposé à des intempéries devrait avoir un système rodé, mis au point pour parer à ces éventualités. Transformer les centres sociaux en dortoirs provisoires et fournir une nourriture adéquate surtout aux enfants et femmes enceintes ne sont quand même pas des tâches impossibles », fait-il ressortir. Un ancien ministre de la Sécurité sociale estime également que les critères doivent être revus et qu’il faut repenser la manière de faire en temps de catastrophe. « Il fallait depuis le départ faire des provisions et déterminer les besoins des réfugiés en achetant des aliments de base comme des biscuits. Et s’ils passent la nuit dans les centres, les réfugiés sont alors éligibles à des ‘Food vouchers’. Mais je pense qu’il faut revoir la façon de faire car tout change avec le temps. Il serait idéal d’avoir une approche ‘cas par cas’ en prenant en considération les besoins des enfants et les bébés dans les centres. C’est souhaitable », nous dit-il.

Coordonner les actions

Shahfaraz Rughony, de l’association caritative Rays of Hope, était également à pied d’œuvre avec ses amis afin de venir en aide aux victimes de Berguitta. Il déplore un manque de coordination entre les travailleurs sociaux, les ONG et le gouvernement dans ce genre de situation. « Je pense qu’à l’avenir il faut plus de synergie entre les ONG et le gouvernement. Nous sommes sur le terrain et connaissons les personnes. Il n’y aura ainsi pas de pagaille dans les centres », dit-il et d’ajouter qu’il est nécessaire de revoir les critères d’aide aux sinistrés parmi lesquels on compte plusieurs enfants en bas âge.

De son côté, Cassam Uteem indique qu’il est grand temps de dégager une politique de logement pour les personnes qui sont constamment concernées par les grosses averses. « Il s’agit de savoir prévoir et mobiliser rapidement les ressources, faire appel à la solidarité agissante de la population et coordonner les actions gouvernementales et celles des ONGs. Tel n’est malheureusement pas le cas chez nous. En amont et afin d’éviter ou de minimiser cette ruée vers des centres pour les sinistrés, à chaque grande averse ou pluie diluvienne ou à chaque cyclone, il faut au plus vite dégager une politique de logements visant les plus démunis et ceux qui vivent dans des conditions d’insalubrité malsaines », estime l’ancien président de la République.

Une source de la Sécurité sociale met l’emphase sur la nécessité d’établir un réseau avec les travailleurs sociaux dans les endroits qui sont fréquemment sujets aux accumulations d’eau. « Les travailleurs sociaux sont plus proches des habitants. On peut désigner un porte-parole pour assurer la communication avec le gouvernement en cas de cyclone ou autres catastrophes. Il est vrai que beaucoup de personnes profitent de la situation et font des abus, mais d’autres sont réellement en difficulté », nous explique cet officiel sous couvert de l’anonymat.

Shahfaraz Rughony, de Rays of Hope : «Il y a encore des améliorations à apporter»

Les membres de Rays of Hope, une association qui œuvre pour les Sans domicile fixe (SDF), se sont démenés pour venir en aide aux sinistrés de Berguitta, cette semaine, en offrant pas moins de 600 repas chauds. Shahfaraz Rughony estime qu’il existe des lacunes dans les critères d’aide et le protocole existant. Selon lui, une meilleure organisation aurait évité la pagaille dans les centres de refuge à travers le pays.  « On a constaté que plusieurs centres étaient remplis et qu’aucune mesure n’avait été prise pour accueillir les réfugiés. On savait depuis le début que le cyclone allait causer pas mal de dégâts. Il fallait donc prévoir toutes les facilités dans les centres. Des lits pliables auraient pu y être aménagés. Il y a encore des améliorations à apporter et les dépenses y relatives ne coûteront pas si cher », souligne-t-il. Selon lui, il est impératif de revoir les protocoles chaque deux ou trois ans. « Rien n’est statique dans ce monde. Tout change. Et je suis d’avis qu’il nous faut revoir ces protocoles afin d’éviter que cela ne débouche sur d’autres problèmes à l’avenir », préconise Shahfaraz Rughony. En ce qui concerne les propos d’Étienne Sinatambou, il estime que le ministre aurait pu trouver une autre formule pour faire passer le message. « Ce faisant, il n’a fait que remuer le couteau dans la plaie pour ces personnes déjà affligées », déplore-t-il.

Cassam Uteem : «Il faut revisiter constamment le protocole»

Cassam Uteem est d’avis que le National Disaster Risk Reduction and Management Centre (NDRRMC) ainsi que son comité de crise doivent fonctionner en permanence pour revisiter le protocole d’aide aux sinistrés du cyclone.

Quelles sont les lacunes du protocole actuel ?
C’est quoi le protocole dans ce contexte? C’est l’ensemble des règles à suivre et d’actions à entreprendre afin de venir en aide aux personnes sinistrées. Cela comprend la mobilisation des différents services étatiques et paraétatiques concernés, avant, pendant et après le passage d’un cyclone afin d’assurer un maximum de sécurité à la population et un minimum de réconfort aux sinistrés. La situation qui a prévalu dans les centres de refuge est révélatrice des lacunes de ce protocole. Le National Disaster Risk Reduction and Management Centre (NDRRMC) ainsi que son comité de crise ne doivent pas être considérés comme des comités ‘ad-hoc’ qui se réunissent ‘if and when’ mais doivent au contraire fonctionner en permanence pour revisiter constamment ce fameux protocole et être prêts à toute éventualité et à tout moment.

Cassam Uteem : «Les travailleurs sociaux sont plus proches des habitants»

Le ministre de la Sécurité sociale dit s’appuyer sur les normes internationales en ce qui concerne les provisions (biscuits/eau). Dans quelles mesures est-ce raisonnable ?
Je ne sais à quelles normes internationales se réfère le ministre. J’ai appris moi que les différents services des Nations Unies concernés préconisent, en cas de situations de crise ou d’urgence, lorsqu’un groupe de personnes est amené à dépendre de dons des vivres, comme c’est le cas de nos sinistrés cycloniques, l’approvisionnement d’une ration d’aliments adéquate pour ses besoins minimum d’énergie, de protéine, entre autres, pour assurer sa survie. Les 250 grammes de biscuits et la bouteille d’eau dont ont droit nos sinistrés représentent à peine le quart de calories selon les normes internationales applicables.

Quid de l’approche humaine envers ces victimes ?
Les provisions de biscuits et d’eau prévues dans nos textes de loi sont complètement inappropriées, inapplicables en plus d’être inacceptables pour les plus pauvres des familles mauriciennes. Cela nous ramène au temps ou les prisonniers étaient nourris de pain rassis et d’eau. Ces victimes contraintes de s’abriter dans des centres de refuge, ont droit à un minimum d’égards, de considération et faute de ‘roti et curry de poulet ou de poisson’, elles se contenteraient d’un repas chaud et d’un peu de chaleur humaine !

Comment redresser cette situation qui a failli dégénérer après les propos du ministre Sinatambou ?
Les sinistrés ont droit à un peu plus de considération de la part des autorités du pays. Elles gagneront à apprendre à mieux communiquer avec ceux qui sont en état de détresse. Frappé de plein fouet par dame nature, fuyant les dangers de rafales cycloniques et d’inondations, ces sinistrés ne méritent pas le mépris affiché par certains à leur égard. Il y a eu et il y aura toujours des resquilleurs pour profiter de la situation mais ils ne représentent qu’une infime partie des sinistrés et ne devraient, en aucun cas,  servir de prétexte pour faire montre d’indifférence ou de dédain envers les familles qui n’ont d’autres choix que de délaisser leurs cases délabrées et dangereuses pour chercher refuge dans des centres d’accueil.


Olivier Précieux, enseignant de sociologie : «Il ne faut pas communaliser le problème des réfugiés»

Le problème des réfugiés du cyclone Berguitta a été diversement commenté sur les médias et les réseaux sociaux. Touché par les propos communautaristes sur la Toile, Olivier Précieux, enseignant de sociologie au collège La Confiance, a réalisé une vidéo d’environ 5 minutes pour parler du problème de ces sinistrés. La vidéo sur Facebook a déjà atteint plus de 140,000 vues. Selon lui, il ne faut pas communaliser le problème.

« Le jour du cyclone, je regardais la télévision et j’ai vu une vieille dame qui semblait perdue dans ses pensées. Elle était dans un centre avec son petit enfant. Cela m’a vraiment attristé et quand j’ai pris connaissance de nombreux commentaires racistes sur Facebook eu égard à la situation des réfugiés de Berguitta, j’ai été touché et cela m’a poussé à faire la vidéo », nous dit-il. Selon Olivier Précieux, il est important de dissocier l’émotion des faits lorsqu’on parle du problème des réfugiés. « À Maurice, il existe un gros problème de pauvreté et il nous est essentiel de voir comment les gens réagissent au sort des pauvres. En France, nous avons vu comment les Français traitent les immigrés et les réfugiés. Selon eux, ces derniers viennent voler leur gagne-pain. Or, à Maurice, nous ne sommes pas encore là, mais les stéréotypes existent malheureusement », souligne notre interlocuteur.

Selon lui, de fausses images sont en train d’être véhiculées par rapport aux problèmes des réfugiés de Berguitta cette semaine. « C’est vraiment dommage que la société prend pour cible une seule communauté sur ce problème. Je ne suis pas naïf pour autant vous dire qu’il n’existe pas ceux qui profitent des malheurs des autres pour tirer profit de la situation. Loin de là. Mais je dis qu’il existe vraiment des gens pauvres qui méritent une aide en temps de catastrophe », ajoute-t-il. Pour Olivier Précieux, il est important de venir de l’avant avec des formules pour l’éradication de la pauvreté à Maurice. « En quelques occasions, je m’adonne au travail social et j’ai pu constater que certains de nos concitoyens vivent dans des conditions d’extrême pauvreté. Il existe plusieurs types de pauvreté mais il y a, à Maurice, ceux qui vivent dans des conditions de précarité absolue », ajoute-t-il.

Afin d’éviter les situations chaotiques dans les centres de refuge, Olivier Précieux estime qu’il faut revoir les critères d’aide et les protocoles existants. « Il y a plusieurs étapes à suivre pour que le travail soit bien fait. Je constate que La Réunion le fait très bien. Dans un premier temps, nous pouvons demander aux réfugiés d’apporter leur nourriture », dit-il. Et selon lui, ce n’est pas à la police d’intervenir pour évacuer et reloger les sinistrés. « Les policiers ont déjà leur travail dans ce genre de situation. Il serait préférable de laisser aux travailleurs sociaux des régions respectives le soin de s’occuper des victimes car ils connaissent mieux les gens et leurs problèmes », avance-t-il.

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