dimanche , 19 novembre 2017
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Christina Chan-Meetoo

Christina Chan-Meetoo, chargée de cours à l’UoM : «Le rôle des médias est aussi de sensibiliser et d’éduquer»

Le rôle des médias ne se limite pas à informer, rapporter ou agir en chien de garde. Pour Christina Chan-Meetoo, chargée de cours en communication à l’Université de Maurice, les médias peuvent aussi servir à éduquer la population.

Les relations entre le pouvoir et la presse sont très tendues ces derniers temps d’où une rencontre entre Pravind Jugnauth et les responsables des rédactions du pays. À quoi devrait se résumer les relations entre les deux ?
Les relations entre la presse et les pouvoirs, quels qu’ils soient (politique ou économique), peuvent être cordiales du moment qu’ils demeurent chacun dans leurs rôles respectifs et qu’il n’y ait pas de mélange de genres. Il ne faut pas que la presse soit copain-copain avec ces pouvoirs car alors, elle ne pourrait pas jouer son rôle crucial dans la transmission d’informations dénuées de propagande et aussi de chien de garde en cas d’abus. La presse ne doit pas non plus jouer le rôle de l’opposition à tout prix pour manipuler l’opinion publique ou pour avoir une plus grande audience et augmenter ses revenus. Dans tous les cas, il faut un juste milieu sans dérapage et surtout de la transparence.

«La mise en œuvre de la FOIA est beaucoup plus compliquée que l’on peut penser.»

Le ministre Etienne Sinatambou a annoncé un système de réglementation des médias. Est-ce une nécessité selon vous ?
Cette idée n’est pas nouvelle. Elle a déjà été proposée en 1998 par le consultant Kenneth Morgan. La formule préconisée alors était celle de l’autorégulation par les organes de presse sous une version adaptée de lqS Media Trust Act. L’idée avait été proposée de nouveau dans le rapport préliminaire de 2013 du Professeur Geoffrey Robertson, employé comme consultant par le gouvernement de l’époque. Celui-ci proposait toute une panoplie de nouvelles mesures pour assainir la profession mais aussi l’aider à consolider le journalisme d’investigation. Il proposait ainsi des réformes concernant les lois qui affectent les médias, l’introduction d’un Ombudsperson indépendant et une Media Commission sous un Media Trust consolidé et co-financé par l’État et l’industrie de la presse avec un système de régulation impliquant aussi la société civile, et enfin l’introduction d’une loi sur la liberté d’information (Freedom of Information Act). À mon sens, il serait sain que ces propositions soient considérées dans leur globalité. Il faut effectivement simplifier les lois qui pourraient techniquement être utilisées pour contraindre la liberté d’expression (même si elles sont rarement appliquées de manière stricte). Il faut un système de co-régulation par l’État et l’industrie de la presse tout en incluant le public à travers la société civile.

Quel devrait être le rôle des médias vis-à-vis du pouvoir ?
Idéalement, les médias d’information ont plusieurs rôles : informer, rapporter, agir en chien de garde… Ils ont un rôle essentiel à jouer dans une démocratie car ils peuvent aider les gens à mieux comprendre les décisions politiques qui les affectent, mettre en lumière des abus et dénoncer des scandales, mais aussi sensibiliser, voire éduquer la population sur de grands enjeux, entre autres.  Ils doivent cependant être des acteurs aussi transparents que possible car l’objectivité absolue n’existe pas. Il faut être bien conscient que les médias privés (mais aussi de plus en plus les organes publics aussi) ont des impératifs commerciaux et qu’ils sont composés de personnes humaines avec leurs affinités, leurs préjugés et stéréotypes et parfois même avec un agenda bien défini en fonction de leurs intérêts personnels.

Maurice a-t-elle du retard par rapport à certains pays africains en ce qui concerne la liberté d’expression ?
Techniquement, oui car même si la liberté d’expression est garantie par la Constitution, nous avons encore des lois comme l’Official Secrets Act qui date de 1972 avec des contraintes strictes sur la diffusion d’information par les fonctionnaires (le manuel de la fonction publique comprend d’ailleurs des avertissements sévères à ce sujet) et nous n’avons pas de loi effective sur la liberté d’information. Nous avons aussi des dispositions légales contraignantes dans le Criminal Code sur la diffamation, la sédition, la publication de fausses nouvelles, l’outrage contre les autorités et les religions entre autres. Cependant, une évaluation de la situation réelle montre que ces lois ne sont pas appliquées de manière stricte. Elles fonctionnent plutôt comme un «  chilling effect ». D’autres pays sur le continent ont parfois une meilleure protection juridique de la liberté d’expression et d’information mais pratiquent en réalité la répression de manière insidieuse, voire violente.

«Tous les acteurs de la sphère publique pratiquent rarement l’auto-critique »

Les gouvernements se succèdent mais la Freedom of Information Act (FOIA) se fait toujours attendre. Pourquoi cette réticence ?
Depuis ces 12 dernières années, on en entend effectivement beaucoup parler. En 2005, l’Alliance Sociale l’avait inclus dans son manifeste électoral et dans son discours du trône. Cependant, en 2010 l’Alliance de l’Avenir n’y fait pas référence. Fin 2014, la FOIA revient dans le manifeste de l’Alliance Lepep et le discours du trône. Petite avancée : il figure aussi en première position dans le compte-rendu du Conseil des ministres en janvier 2016. Le dernier rapport soumis par l’État à l’African Commission for Human and People’s Rights (ACHPR) réaffirme aussi l’engagement d’introduire une telle loi. Il faut souligner cependant que c’est un travail énorme et que cette loi doit être accompagnée de tout un dispositif pour la refonte des méthodes de travail dans la fonction publique, la formation des fonctionnaires pour la préparation des documents, un cadre institutionnel pour recueillir, évaluer et faire exécuter les requêtes d’information dans le respect des autres dispositions légales sur la protection des données personnelles ou sensibles. La mise en œuvre d’une telle loi est beaucoup plus compliquée que l’on peut penser. Elle suppose aussi un changement total des mentalités à tous les niveaux. La réticence des leaders politiques (de tous les partis quand ils arrivent au pouvoir) est normale. La transparence que suppose une telle loi est un énorme défi.

Cette loi, est-elle essentielle à la démocratie ?
Dans une démocratie moderne, oui, sans conteste. À condition de revoir tout le système y compris les autres lois qui pourraient constituer un obstacle à sa réalisation.

Avons-nous les structures adéquates pour promulguer une telle loi ?
Pas encore. La loi doit prévoir de nouvelles structures. Nous avons certes déjà un Data Commissioner Office mais il faudrait plus de personnes formées, des moyens, des budgets et surtout une refonte du service civil.

Partagez-vous l’opinion que toute information d’intérêt public doit être rendue publique ?
Oui, si l’intérêt public est vraiment très fort. Il faut bien sûr faire la distinction entre « what is of interest to the public », c’est-à-dire ce qui est dans l’intérêt supérieur du collectif, et «  what interests the public », c’est-à-dire ce qui l’amuse, le divertit ou satisfait une curiosité malsaine.

Il existe la perception que le gouvernement, à travers son porte-parole, véhicule toujours une image positive de la situation dans le pays. Quelles sont les conséquences de cette absence d’autocritique ?
Honnêtement, peut-on s’attendre à autre chose ? Tous les acteurs de la sphère publique font de même à Maurice et pratiquent rarement l’auto-critique : les entreprises, les organes de presse, les associations, les partis de l’opposition et les gouvernants !

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