samedi , 16 novembre 2019
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Budget 2018-2019 : quelle marge de manœuvre pour le Grand Argentier ?

Le Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, prononcera son discours du Budget 2018-2019 le jeudi 14 juin 2018. Les attentes sont nombreuses à un peu plus d’une année de la tenue des élections générales. On se demande si le Grand Argentier va faire un budget populaire, voire électoraliste. Mais a-t-il une marge de manœuvre suffisante pour mener à bien ce qui pourrait être son dernier budget ? Éléments de réponse.

Dans une dizaine de jours, l’attention sera braquée sur l’Hémicycle où le Premier ministre fera son grand oral pour l’année financière 2018-2019. Observateurs, professionnels, étudiants et citoyens lambda suivront avec une attention particulière ce budget qui se tient à un an et demi des consultations populaires. Ils sont nombreux à se demander si le chef du gouvernement a les atouts nécessaires pour nous proposer un budget populaire. Quelle est sa marge de manœuvre ? Au vu de la conjoncture nationale et internationale, le scepticisme plane toujours sur son grand discours. À Maurice, les principaux secteurs de l’économie commencent peu à peu à s’essouffler. À l’instar de l’industrie cannière qui est dans le rouge et nécessite une opération de sauvetage qui coûterait plus d’un milliard de roupies. Le secteur manufacturier et le tourisme ne se portent pas aussi bien qu’il y a quelques années.

Ainsi, tous ces facteurs pourraient limiter la marge de manœuvre de Pravind Jugnauth. Pour l’expert-comptable Fareed Jaunbocus, le PM doit faire face à de nombreuses contraintes qui pourraient l’empêcher de présenter un budget populaire. Un avis partagé par le Dr Roukaya Kasenally, spécialiste en démocratie et chargée de cours à l’université de Maurice. Elle soutient également que le leader du MSM est politiquement fragilisé.

Dr Roukaya Kasenally, de l’UoM : «La conjoncture internationale réduit le champ d’action du PM»

Roukaya KasenallyLe Dr Roukaya Kasenally, spécialiste en démocratie, chargée de cours à l’université de Maurice et co-fondatrice de Mauritius Society Renewal, estime que Pravind Jugnauth a du pain sur la planche en vue du Budget 2018-2019. Selon elle, il est important en premier lieu de faire une réflexion afin de bien se situer avant le Grand oral du Premier ministre et ministre des Finances.

Avant le discours budgétaire, il est essentiel de bien analyser le contexte local et international. À un an et demi de la fin de son mandat, le PM n’a pas vraiment une grande marge de manœuvre avant le budget. N’empêche, il va essayer de faire un budget populiste pour amadouer l’électorat. Le budget du début de son mandat et celui de 2018-2019 seront diamétralement opposés. Néanmoins, on ne cesse de répéter ad nauseam qu’on va relancer l’économie», souligne notre interlocutrice.

Selon la chargée de cours, il est tout aussi important de tenir en compte le fait que depuis le début de l’année, le coût de la vie a sensiblement augmenté avec une hausse des prix des denrées de base. « Puis dernièrement, il y a eu la hausse massive du prix de l’essence. C’est une commodité qui est surtaxée à Maurice. Tous ces facteurs doivent être pris en considération avant le budget. Sur le plan international, plusieurs pays d’Europe et d’Asie dont la Chine en particulier, ont commencé à adopter une approche nationaliste et protectionniste. C’est un signal que nous ne pouvons pas compter sur eux en termes d’aide ou de subvention. Le gouvernement met souvent l’accent sur des stratégies axées sur l’Afrique mais selon moi, c’est un continent qui n’est pas homogène », avance-t-elle.

Effets d’annonce

Par ailleurs, Selon le Dr Roukaya Kasenally, les mesures annoncées dans les budgets successifs ne sont que des effets d’annonce. Elle estime qu’il est grand temps que l’accent soit mis sur l’implémentation. « À l’approche des élections générales, les budgets sont faits dans le but d’épater la population. Mais les mesures ne constituent que des effets d’annonce et il n’y a point d’implémentation. Pour son prochain budget, il est certain que Pravind Jugnauth va mettre le paquet et annoncera une série de mesures populaires. Mais où va-t-il trouver de l’argent pour financer tous ces projets ? Maurice n’a pas de ressources. Where would the money come from », se demande la co-fondatrice de la Mauritius Society Renewal. Selon elle, la marge de manœuvre du Premier ministre est restreinte car pour avoir le financement nécessaire pour concrétiser les projets annoncés, il ne pourra pas augmenter les impôts ou emprunter de l’argent. « Il pourrait tout au plus demander au secteur privé d’entrer en jeu mais encore faut-il créer de nouveaux secteurs», poursuit-elle.

Le Dr Roukaya Kasenally souligne aussi que la majorité des secteurs existants sont dans le rouge actuellement. « L’industrie cannière piétine avec la baisse du prix du sucre, le secteur du tourisme commence à montrer des signes de faiblesse en raison de la récession en Europe et le secteur manufacturier connaît aussi des difficultés à cause de la cherté de la main-d’œuvre locale. Les grandes entreprises comptent délocaliser leurs activités vers Madagascar, le Sri Lanka et Bangladesh. C’est de mauvais augure avant la présentation du budget », fait-elle ressortir. Elle ajoute que la conjoncture locale et internationale réduisent le champ d’action de Pravind Jugnauth mais que ce dernier va certainement se montrer créatif surtout lorsqu’il s’agit de « jouer avec les mots et les termes » au moment de son grand discours.

En dernier lieu, le Dr Roukaya Kasenally avance que Pravind Jugnauth est « politiquement fragilisé » car il a en face lui une opposition qui est de plus en plus unie. Elle pense que c’est un autre facteur qui affecte la marge de manœuvre du PM. « Pravind Jugnauth va essayer de démontrer qu’il gère la situation mais les conditions ne semblent pas jouer en sa faveur. Son plus gros souci sera de créer des emplois et cela passe à travers la création de nouveaux secteurs. Mais où trouver le financement ? À lui de convaincre le secteur privé de faire partie de l’équation pour assurer le développement économique ! », conclut-elle.

Fareed Jaunbocus, consultant international : «Il nous faudrait une Multi Agency Strategy comme celle de Singapour»

Fareed JaunbocusLe CEO du cabinet de consultations Strategos, Fareed Jaunbocus, nous livre une analyse sectorielle de l’économie mauricienne avant le discours budgétaire de Pravind Jugnauth, le 14 juin 2018. Selon le consultant international qui a travaillé dans plus d’une cinquantaine de pays à travers le monde, il est important de faire une rétrospective pour mieux comprendre comment les différents secteurs de l’économie ont évolué au fil des années. Il avance que l’économie de notre pays s’est construite sur cinq piliers notamment l’industrie sucrière, le tourisme, le secteur manufacturier, l’informatique et les services financiers.

« Quand nous procédons à une analyse sectorielle, nous sommes en mesure de constater nos forces ainsi que nos faiblesses. L’industrie sucrière est vraisemblablement dans une impasse. Nous avons perdu nos marchés préférentiels et les coûts de production ont également augmenté. Et alors que dans le passé on pouvait vendre le sucre à Rs 17 000 la tonne, aujourd’hui il se vend à Rs 10 000. Les mesures en termes de subvention vont coûter énormément à l’État. On a annoncé Rs 1,3 milliard pour venir en aide à ce secteur mais je crains que cela ne soit insuffisant. Tout le monde s’attend à ce que le Grand Argentier fasse une annonce à cet effet », souligne Fareed Jaunbocus.

En ce qui concerne le secteur touristique, le consultant avance que celui-ci a beaucoup évolué mais qu’il fait face à plusieurs défis à présent. Il avance que la concurrence devient de plus en plus rude. « Le Sri Lanka est en train de se positionner comme une destination touristique tout comme Les Maldives. Aussi, le ciel mauricien n’est pas ouvert à toutes les compagnies aériennes car c’est la politique du gouvernement de maintenir le niveau du tourisme à Maurice. Nous visons quelque 2 millions de touristes chaque année, mais nous sommes loin du compte avec une arrivée d’environ 1,1 million de touristes annuellement », poursuit-t-il.

«On a annoncé Rs 1,3 milliard pour venir en aide à ce secteur mais je crains que cela ne soit insuffisant.»

En ce qui concerne le secteur manufacturier, Fareed Jaunbocus fait ressortir que celui-ci a grandement contribué aux développements économiques du pays dans les années 80 et 90 mais qu’il commence à éprouver des difficultés avec la hausse des prix des intrants et l’instabilité qui règne autour du Brexit. « Aujourd’hui, beaucoup de propriétaires d’usines songent à la délocalisation. Même la compagnie CMT avait songé à un moment à délocaliser ses activités à l’étranger. Il ne faut pas aussi oublier les effets du Brexit sur nos exportations des produits textiles. Tout cela réduit la marge de manœuvre du Premier ministre avant le budget », explique l’expert-comptable.

D’autres contraintes

Evoquant les mesures de « Doing Business » annoncées en grande pompe au cours de ces dernières années, le consultant estime que dans la pratique, il n’y a pas de gros changements y relatifs. « Sur le terrain, tout est stagnant. Il nous faudrait une Multi Agency Strategy comme celle de Singapour », dit-il. Selon Fareed Jaunbocus, l’économie mauricienne est à la croisée des chemins car nous avons en face de nous de réels défis à l’instar de la hausse du prix des carburants, l’appréciation du dollar vis-à-vis de la roupie et le taux d’inflation. « Tout cela aura une répercussion sur le taux de croissance. On ne pourra pas atteindre les 4%. C’est impossible, » dit-il. Il souligne qu’il faut ajouter le remboursement des dettes à l’équation. « Les emprunts sont importants dans la mesure où ils nous permettent de réaliser des projets. Mais il faut également garder à l’esprit qu’on doit les rembourser en devises étrangères. Et à présent, le dollar coûte très cher », fait-il comprendre.

Ainsi, en prenant en considération tous ces facteurs, Fareed Jaunbocus est d’avis que la marge de manœuvre de Pravind Jugnauth est limitée. Il argue qu’à 18 mois des élections générales, plusieurs projets sont encore en chantier et que le temps commence à jouer contre le Premier ministre. « Par exemple, l’effet multiplicateur du projet Metro Express va se ressentir après son mandat », souligne-t-il. Par ailleurs, le consultant soutient que le budget social augmente considérablement avec des mesures telles que l’impôt négatif. « N’oublions pas que nous sommes un État providentiel, ce qui fait que les mesures sociales du budget vont coûter encore plus cher », poursuit-il.

Néanmoins, Fareed Jaunbocus pense que malgré les circonstances qui ne jouent pas en sa faveur, Pravind Jugnauth va faire quelques annonces phares lors de son discours budgétaire. « Le budget doit avant tout se pencher sur les grandes manœuvres économiques. Mais à Maurice, celui-ci revêt également un caractère politique. Ce sera donc dans l’intérêt du PM s’il fasse des annonces que le peuple attend de lui même si sa marge de manœuvre est très limitée dans tous les secteurs. Au sein de notre société, il est confronté aux problèmes de la drogue. C’est un fléau qui coûte cher et pèse lourd sur le budget national avec les dépenses y relatives à l’instar de la mise sur pied d’une commission d’enquête », conclut le CEO de Strategos.

Dr Bhavish Jugurnath, économiste : «Le principal défi du PM sera de réduire le déficit budgétaire»

Dr Bhavish JugurnathSelon l’économiste Dr Bhavish Jugurnath, pour le prochain budget, le Premier ministre se retrouve confronté à cinq défis majeurs qui pourraient avoir une incidence sur notre économie dans son ensemble. Il estime que Pravind Jugnauth doit :

• Tout mettre en œuvre pour favoriser une meilleure croissance ce qui va créer de nouveaux et meilleurs emplois ;
• Investir massivement dans les infrastructures de demain ;
• Poursuivre avec sa politique d’amélioration de la qualité de vie des Mauriciens ;
• Venir de l’avant avec une nouvelle politique sociale et
• Consolider les éléments de base macro-économiques.

Il avance que le prochain budget devrait fournir un cadre plus homogène pour la relance économique du pays afin d’atteindre un taux de croissance de 4,0 % en 2018/19. « Il convient de souligner que la croissance économique mauricienne s’améliore régulièrement, avec un taux de croissance de 3,8% en 2017/18, contre 3,2% en 2016. L’objectif du prochain budget sera de faire de Maurice un pays à hauts revenus d’ici 2023, avec un revenu par habitant (Income per capita) d’environ 13,600 dollars contre 9,740 dollars actuellement », souligne l’économiste.

Ramener le déficit à 3%

Cependant, le Dr Bhavish Jugurnath estime que le financement du déficit budgétaire sera plus important en vue de soutenir les réformes économiques actuelles. « Au cours des années précédentes, l’Inde nous a aidés à travers diverses subventions financières. L’année dernière, Maurice a bénéficié d’un soutien financier important de la Grande péninsule pour mettre en œuvre plusieurs projets clés. Cela associé à une enveloppe de Rs 4,5 milliards approuvée en février 2012. Le gouvernement indien nous a aussi soutenu financièrement à hauteur de Rs 18 milliards à travers une ligne de crédit. En outre, un don de 12,7 milliards de roupies a été accordé à Maurice, pour un montant total de 35,2 milliards de roupies. Ainsi, le financement des réformes est important dans la mesure où les élections générales se tiendront l’année prochaine. Ce qui fait que nous devons nous attendre à des mesures économiques populaires dans le budget », explique l’économiste.

Par ailleurs, il avance que le principal défi du Premier ministre pour le prochain budget sera de réduire le déficit budgétaire et le ramener à environ 3% du PIB, contre environ 3,6% en 2017/18. Dr Jugurnath met aussi l’accent sur l’élaboration de mesures percutantes pour améliorer la transparence dans la gestion des finances publiques et la stratégie budgétaire.

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